Sur l’île de Sumatra, un orang-outan sauvage a été observé en train de soigner lui-même une blessure avec une plante connue pour ses propriétés médicinales. Une première scientifique révélée récemment qui apporte un nouvel éclairage sur les capacités des grands singes à utiliser leur environnement pour se soigner.


Rakus, un orang-outan de Sumatra blessé au visage
L’histoire se déroule en juin 2022, dans la forêt de Suaq Balimbing, une zone de recherche située dans le parc national de Gunung Leuser, dans la province d’Aceh, au nord de Sumatra. Depuis 1994, les orangs-outans sauvages qui y vivent sont suivis par des scientifiques du projet SUAQ qui étudient le comportement et la biologie des orangs-outans de Sumatra dans le cadre de programmes de recherche de l’Institut allemand Max-Planck. Le 22 juin, les chercheurs remarquent une importante blessure sur la joue droite d’un mâle adulte baptisé Rakus. Son origine exacte reste inconnue, mais un combat entre mâles avait été entendu le même jour.
Trois jours plus tard, Rakus adopte un comportement inhabituel. Il arrache des feuilles d’une liane appelée Fibraurea tinctoria, ou akar kuning, « racine jaune », puis les mâche. Mais au lieu de simplement les avaler, il applique avec ses doigts le jus produit directement sur sa blessure. Pendant environ sept minutes, il répète l’opération avant de recouvrir entièrement la plaie avec les feuilles mâchées.
Une plante de la pharmacopée traditionnelle indonésienne
Le choix de Rakus est particulièrement intéressant. Présente dans les forêts d’Asie du Sud-Est, Fibraurea tinctoria est utilisée dans différentes médecines traditionnelles, notamment contre la dysenterie, le diabète ou le paludisme. Ses composants possèdent des propriétés biologiques susceptibles de favoriser la cicatrisation : effets antibactériens, anti-inflammatoires, antifongiques, antioxydants ou encore analgésiques.
La plante fait bien partie de l’alimentation des orangs-outans de Suaq, mais elle est rarement consommée : seulement 0,3 % des observations d’alimentation enregistrées par les chercheurs. Surtout, Rakus n’a pas appliqué le jus au hasard. Il l’a déposé précisément et à plusieurs reprises sur sa blessure, avant de la couvrir de matière végétale. Autant d’éléments qui conduisent les scientifiques à considérer que son comportement pourrait être intentionnel.
Les jours suivants, aucune infection n’est observée. Le 30 juin, cinq jours après l’application de la plante, la plaie est refermée. Le 19 juillet, elle apparaît entièrement cicatrisée et seule une légère marque subsiste. Les chercheurs ont également constaté que Rakus s’était davantage reposé après sa blessure.
Une première chez un animal sauvage
Publiée en mai 2024 dans la revue Scientific Reports, l’étude constitue, selon ses auteurs, le premier cas documenté de traitement actif d’une blessure par un animal sauvage à l’aide d’une plante contenant des substances biologiquement actives.
L’automédication animale n’est pourtant pas inconnue. Des grands singes ont déjà été observés avalant certaines plantes contre des parasites ou frottant des végétaux sur leur corps. Au Gabon, des chimpanzés ont même été vus appliquant des insectes sur leurs blessures, sans que l’efficacité de cette pratique soit encore démontrée.
Reste une énigme : où Rakus a-t-il appris à se soigner ? Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses. Il pourrait avoir découvert fortuitement l’effet antalgique de la plante en touchant sa blessure alors qu’il la mangeait, puis reproduit volontairement le geste. Autre possibilité : ce comportement pourrait exister chez d’autres orangs-outans. Rakus n’est pas né à Suaq et, comme les mâles de son espèce quittent leur région natale à l’âge adulte, son origine demeure inconnue.
Cette étonnante consultation médicale en pleine forêt de Sumatra pose finalement une question plus vaste. La capacité à identifier et utiliser des substances naturelles pour soigner une blessure pourrait-elle être beaucoup plus ancienne que l’humanité ? Les auteurs de l’étude n’excluent pas que certaines formes de soin des plaies aient déjà existé chez un ancêtre commun aux humains et aux grands singes.
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