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Le saviez-vous ? Quand Ankara s’appelait Angora

Pourquoi parle-t-on encore d’Angora pour un chat ou une laine, mais plus pour la capitale turque ? Retour sur un nom disparu qui raconte la naissance de la République.

Citadelle d’Ankara dominant la capitale turque, ancienne Angora, symbole historique et politiqueCitadelle d’Ankara dominant la capitale turque, ancienne Angora, symbole historique et politique
La citadelle d’Ankara, cœur historique de la capitale turque autrefois appelée Angora.
Écrit par Sarah Goldenberg
Publié le 28 janvier 2026, mis à jour le 2 février 2026

Angora, un nom ancien pour une ville très ancienne

 

Avant d’être Ankara, la capitale turque portait, dans les langues européennes, le nom d’Angora. Une appellation longtemps courante en français, en anglais ou en allemand, aujourd’hui disparue de l’usage officiel mais restée vivace dans certains imaginaires.

L’histoire de ce nom remonte à l’Antiquité. La ville apparaît sous la forme Ankyra dans les sources grecques, puis Ancyra sous l’Empire romain. Située au cœur de l’Anatolie, elle constitue alors un carrefour stratégique entre l’est et l’ouest, un point d’ancrage militaire, commercial et administratif.

Au fil des siècles, le nom évolue avec les langues et les dominations. Sous l’Empire ottoman, la ville est désignée sous des formes proches de Engürü ou Engüriye. Les voyageurs, diplomates et cartographes européens transcrivent ce nom à leur manière. C’est ainsi que s’impose progressivement Angora, forme occidentalisée qui s’installe durablement dans les usages étrangers.

Ce décalage entre le nom employé à l’intérieur de l’Empire et celui utilisé en Europe n’a alors rien d’exceptionnel. Il reflète des pratiques de translittération et d’adaptation fréquentes à l’époque. Pendant des siècles, Angora coexiste ainsi avec d’autres formes du même toponyme, sans enjeu politique particulier.

Le mot, en revanche, va laisser des traces ailleurs que sur les cartes. La chèvre angora, le chat angora ou encore le lapin angora tirent leur nom de cette région anatolienne. Ici, le toponyme s’est figé dans le vocabulaire zoologique et textile, bien après avoir disparu pour désigner la ville elle-même.

La question du nom d’Angora ne devient réellement sensible qu’au XXᵉ siècle, lorsque la jeune République turque entreprend de redéfinir son identité, sa langue et ses références officielles. C’est à ce moment que l’histoire linguistique bascule vers une décision politique claire.

1930 : quand “Angora” disparaît officiellement des cartes

 

Le passage d’Angora à Ankara intervient dans un contexte politique précis, celui de la construction de la République turque fondée en 1923.

 

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Dans les premières années du nouveau régime, l’État engage une vaste normalisation administrative et linguistique. L’objectif est clair : aligner les usages officiels sur la langue turque moderne et rompre avec les formes étrangères héritées de la période ottomane ou des traditions européennes.

C’est dans ce cadre qu’intervient une décision formelle en 1930. Les autorités turques demandent alors aux administrations, aux services postaux et aux instances internationales d’abandonner l’appellation “Angora” au profit de “Ankara”, forme conforme à l’usage turc. À partir de cette date, la graphie Ankara devient la seule reconnue officiellement.

Le changement ne reste pas théorique. Les administrations et services postaux turcs adoptent officiellement la forme « Ankara », qui s’impose progressivement dans les échanges internationaux. 

La République mène alors des réformes majeures : adoption de l’alphabet latin, réforme de la langue, refonte des institutions. Le nom des lieux fait partie de cette redéfinition symbolique du territoire. Nommer revient aussi à affirmer une souveraineté linguistique et politique.

 

Révolution et évolutions linguistiques en Turquie

La disparition d’Angora des usages officiels marque ainsi une rupture. Ce qui n’était, pendant des siècles, qu’une variation de transcription devient un marqueur d’époque, avant et après la République.

 

Ankara, nouvelle capitale d’un nouvel État

 

Le changement de nom ne peut se comprendre sans le rôle attribué à Ankara dans la jeune République turque. Lorsque la capitale est officiellement transférée d’Istanbul à Ankara en 1923, la décision dépasse largement la géographie.

Istanbul incarne l’héritage impérial, ottoman, cosmopolite. Ankara, au contraire, apparaît comme une ville d’Anatolie centrale, plus modeste, plus intérieure. C’est précisément ce profil qui intéresse les fondateurs de la République. Il s’agit de faire d’Ankara le centre d’un État nouveau, détaché des symboles de l’ancien régime. 

Dans cette perspective, le nom compte. Employer Ankara plutôt qu’Angora permet d'affirmer une continuité avec la langue turque et rompre avec les usages occidentaux installés dans la diplomatie et la cartographie. Le toponyme s’installe dans le récit national officiel. 

La capitale est à la fois lieu de pouvoir et symbole de modernité administrative, de centralisation et de souveraineté. L’architecture des ministères, l’urbanisme et la présence des institutions renforcent cette image d’une ville pensée comme vitrine du nouvel État.

Ce basculement entre deux capitales, deux imaginaires et deux temporalités a été largement documenté. Des archives audiovisuelles, comme celles de l’INA, montrent combien Ankara s’est imposée comme le cœur politique de la République, face à une Istanbul restée centre économique et culturel.

Le passage d’Angora à Ankara prend ainsi tout son sens. Il accompagne le déplacement du pouvoir et la redéfinition de l’identité officielle du pays. Le nom ne désigne pas seulement une ville, il définit également le centre du pouvoir politique. 

 

Pourquoi le nom “Angora” n’a jamais vraiment disparu

 

Si Angora a disparu des usages officiels pour désigner la capitale turque, le mot n’a pas pour autant quitté le vocabulaire courant. 

Le terme reste associé à des productions animales et textiles issues historiquement de la région d’Ankara. La chèvre angora, élevée pour sa laine fine appelée mohair, en est l’exemple le plus connu. Le chat angora turc, race ancienne originaire d’Anatolie, conserve lui aussi cette appellation. On parle également de lapin angora.

 

Gravure ancienne intitulée « Le Chat d’Angora », illustrant l’usage historique du nom Angora en Europe

Gravure ancienne représentant un « chat d’Angora », appellation utilisée en Europe pour désigner une race associée à la région d’Ankara.

 

Le toponyme s’est figé dans des usages établis depuis longtemps dans les langues européennes. Contrairement au nom de la ville, ces appellations n’ont pas fait l’objet d’une normalisation étatique. Elles relèvent du vocabulaire zoologique et commercial, où les désignations historiques perdurent.

Cette coexistence peut surprendre : Ankara pour la capitale, Angora pour un animal ou une fibre textile. Elle illustre pourtant un phénomène courant. Les noms de lieux évoluent dans les usages politiques et administratifs, tandis que d’anciennes formes subsistent dans d’autres registres, sans contradiction.

Le mot Angora devient ainsi une trace linguistique d’un nom ancien, conservée dans les usages liés aux animaux et aux textiles, plutôt que sur les cartes. 

 

Ankara et Istanbul, deux centres, deux héritages

 

Le changement de nom et le choix d’Ankara comme capitale reconfigurent l’équilibre entre les deux grandes villes du pays.

Istanbul demeure un centre économique, culturel et historique majeur. Son passé impérial, sa position entre Europe et Asie et son rayonnement international demeurent au coeur son image. Ankara, en revanche, s’affirme comme le siège du pouvoir politique, des institutions nationales et de l’administration centrale.

Cette répartition des rôles perdure. Elle traduit une organisation de l’État où la capitale administrative ne recouvre pas nécessairement le principal pôle économique ou culturel. Le nom Ankara renvoie ainsi à une fonction précise, celle du centre politique de la République.

Cette distinction a souvent été soulignée dans les travaux historiques et les archives audiovisuelles. Des documents conservés par l’INA montrent bien cette dualité entre une Istanbul marquée par son histoire ancienne et une Ankara associée à la construction républicaine.

L’histoire du nom Angora, devenu Ankara dans les usages officiels, prend alors toute sa portée. Le changement de nom traduit une redéfinition des repères institutionnels et symboliques du pays.

 

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