Fikriye et Atatürk : un amour tragique

Par Aude Ferreira | Publié le 26/06/2020 à 03:45 | Mis à jour le 29/06/2020 à 09:10
Fikriye Atatürk amour

Mustafa Kemal Atatürk. 

Impossible de passer à côté de cette figure emblématique de la République de Turquie. Mais ici, le récit ne se concentre pas autour des victoires politiques et militaires de l’homme, mais s’attache à raconter une partie de sa vie privée. 

Pour celui qui a tant souhaité mettre la femme au centre de la nouvelle vie moderne de Turquie en étant notamment un des premiers leaders politiques à leur accorder le droit de vote (1934), il a malheureusement échoué à donner une véritable place aux femmes dans sa vie personnelle.

Parmi celles qui ont partagé les moments intimes de la vie d’Atatürk, une d’entre elles a particulièrement souffert du partage de l’homme aimé, et a connu un destin tragique. 

Elle se prénommait Fikriye (Zeynep Fikriye Özdincer, 1887 – 31 mai 1924).

Née en 1887 à Thessalonique, ville d’un territoire appartenant alors à l’Empire Ottoman, Fikriye était une cousine nominale d'Atatürk, non apparentée par le sang (la fille de la sœur de son beau-père, Ragıp Bey). 

Fikriye Atatürk amour

 

Cultivée, elle parlait le grec et le français, jouait du piano et de l’oud.

Dès leur plus jeune âge, en raison de leurs racines et attaches familiales, Mustafa et Fikriye se sont rencontrés à plusieurs reprises.

Mais par un mariage arrangé, Fikriye fut contrainte d’épouser un Égyptien. Ne supportant pas le style de vie polygame de son mari, Fikriye s’échappa pour s’installer chez la mère de Mustafa, Zübeyde Hanim. Cette dernière ne voyait pourtant pas d’un très bon œil les quelques échanges romantiques - jusqu’ici innocents - entre son fils et Fikriye. 

Le divorce de Fikriye fut prononcé et elle put se libérer des regards inquisiteurs de la mère et la sœur (Makbule) de Mustafa. Elle décida alors de s’installer ailleurs, à Constantinople, pour ainsi rencontrer sporadiquement Mustafa, quand celui-ci n’était pas dévoué aux batailles à travers le pays (Première Guerre Mondiale et Guerre d’Indépendance en Turquie 1919-1922). C’est les années passant, et à l’occasion de rares rencontres, que Fikriye développa cet amour dévoué et cette forme d’idolâtrie envers son cousin. Lors de ses visites, celui-ci nourrissait et appréciait cette affection, sans pour autant éprouver la passion folle de Fikriye.

A cette même période, Fikriye connaissait de nombreux deuils familiaux, ses parents, sa sœur… Un isolement qui la conduisait d’autant plus dans les bras réconfortants de Mustafa.

Tous deux décidèrent alors de s’installer à Çankaya, Ankara, car à ce moment de l’histoire, Mustafa était à la tête du Mouvement National Turc et il lui était devenu dangereux de rester à Istanbul... Mustafa Kemal, déjà sur place dans sa résidence et son quartier général (directorat des voies ferrées nationales), fut ensuite rejoint par Fikriye.

Ils vécurent alors comme un couple. Officiellement, elle occupait le rôle d’assistante personnelle. Officieusement, ils se seraient secrètement mariés religieusement... Toutefois, la mère et la sœur de Mustafa Kemal, qui les avaient rejoints à la résidence d’Ankara, s’opposaient à cette relation... Fikriye pensait alors connaître le bonheur simple de partager le quotidien auprès de l’idole de sa vie mais, bien que Mustafa Kemal ait apprécié la présence de la jeune femme, ses missions militaires et politiques occupaient son temps et son esprit, ne laissant que peu de place à offrir à Fikriye. 

Fragile et romantique, Fikriye succomba à la dépression, voire à la folie. Les médecins conseillèrent à Mustafa d’envoyer la jeune femme en Allemagne, à Munich, pour qu’elle bénéficie de soins psychiatriques adaptés.

Une autre version s’attache uniquement à relater qu’elle aurait suivi des soins médicaux pour insuffisance respiratoire.

Après l’importante victoire de l’armée turque en septembre 1922 à Izmir, Atatürk fut invité à une célébration le soir même. Il y rencontra alors Latife, issue d’une famille de très riches commerçants (commerce de navires). Impressionné par sa culture et sa modernité, Mustafa Kemal tomba sous le charme de la jeune femme. Il fut alors très vite question de mariage. La mère de Mustafa, mourante, aurait formulé une dernière volonté à son fils et l’aurait prié d’épouser Latife. Le 29 janvier 1923, les noces de Mustafa Kemal et Latife furent célébrées. Celle-ci deviendra la première dame de la République de Turquie. (Pour autant leur mariage ne sera pas heureux, et ils divorcèrent le 5 août 1925).

Fikriye Atatürk Latife amour
Latife et Atatürk

 

Ayant eu écho du mariage entre Mustafa et Latife, Fikriye qui correspondait avec son cousin, le supplia de la laisser revenir en Turquie. Malgré les nombreux refus du nouveau Chef d’État, elle réussit à s’échapper du sanatorium allemand et parvint aux portes de la résidence du couple présidentiel à Ankara, le 21 mai 1924. 

Latife avait bien entendu eu vent du passé amoureux de Fikriye et Atatürk. Elle lui refusa l’accès. Mustafa Kemal Atatürk n’aurait pas été informé de l’arrivée de la jeune femme.

Celle-ci, de désespoir, se serait tiré une balle dans le cœur, avec le pistolet offert par Atatürk, il y avait des années de cela...

Selon différentes sources, Fikriye serait, ou bien décédée à l’instant sur les marches, à l’entrée de la résidence présidentielle, ou bien aurait été transportée à l’hôpital et aurait succombé à ses blessures quelques jours plus tard.

Une théorie évoque la possibilité d’un assassinat, indiquant notamment qu’il était impossible à Fikriye d’entrer en territoire turc sans qu’Atatürk ne soit au courant. 

Aujourd’hui encore, le lieu de sa tombe reste inconnu.  

La tragédie jouée par ce trio amoureux (Fikirye, Latife, Mustafa) a fait l’objet de nombreux romans et pièces de théâtres. Il est aussi difficile pour les auteurs de s’accorder sur une seule version de l’histoire et sur le rôle de chaque protagoniste (par ailleurs, le récit précité relate UNE des versions). Mais quelle que soit la formule retenue, l’amour porté par Fikriye à Mustafa demeure incontestable. 

Ci-dessous, un des poèmes de la jeune femme, suivi par un poème rédigé par Atatürk, dans lequel il avoue avoir laissé partir Fikriye... 

 

Benim Gözümün Nuru!

Gönlümün Efendisi!

Gecemin Işığı Efendim!

Ciğer parem kanıyor, sanma ki dil yâresinden,

Aylardır öksüzüm, Fikriye derken can veren sesinden,

Döktüm payına ne kaldıysa geriye, bi-çare Fikriye’den,

Gel kurtar demeye kalmadı mecal, çektiğim bu çileden.

 Çok mu gördün kuluna, bir namey-i nesretmey-i,

İsterdi kırık gönül, bir fırçayla seni resmetmey-i,

Tek dileğimdir hayata veda ederken, seni bir nebze görmeyi,

Nasip eder mi Tanrı bilinmez, aguşunda ölmeyi.

Eylemem feryat, şekvacı ise hiç değilim,

Gidince esbab-ı hakikiye bilesin ki gene seninim,

Cennet de olsa yerim, her gece duanı beklerim,

Şems-abad olsada yattığım yer, payına yüz sürmeyi rüchan eylerim.

Gel bir katre ümmid ver, gitmeden harabe-zare,

Görenler sanır ki hastayım, değil, kulun divane,

Çeşm-i mahmurum bitti, kan kusuyor biğane.

Sevdi gönül neylesin, açık gidecek çeşm-i yar ne çare.

Fikriye

28 août 1922/Çankaya

 

         _____________________________

 

Fikriye

Bir hüzün gibi geldi geçti vuslatımdan,

Şekvacı olmadı yorgun başımdan.

 Lezzet-i şinasiydi sunduğu kahve fincanından,

İzmihlâli mümkün değil sızlayan vicdanımdan.

Varsın çeksin bu dimağ, unutmaz seni,

Kimse dolduramadı yürekteki yerini. 

Bir kadeh gibi sunmuştun ölümsüz sevgini,

Çaresiz yürek nedendir, bilmedi kadrini.

Terk-i hayat ne der, bilemem amma,

Bir ümmid-i hayaldir buluşmak orada.

 Dilerim sübut bulur, kanayan yara da,

Aşk-ı muhabbet biter mi cennet-i alâda.

İçsende bir kadeh hayat iksirinden,

Zamansız ayrıldım, bilinsin Fikriye’den. 

Bıkmadım ki doyayım o narin ellerinden,

Ummid-i aşkım saracak onu cefakâr teninden.

Mustafa Kemal (date de rédaction inconnue)

poème Atatürk Fikriye
Poème écrit par Atatürk à Fikriye

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Aude Ferreira

Aude Ferreira

Diplômée de la faculté de Droit Jean Monnet Paris XI, Aude est Avocate, et vit à Istanbul depuis 2017, où elle continue ses activités de consultante juridique. Par sa collaboration à Lpj Turquie, Aude concilie son intérêt pour l’écriture et pour Istanbul.
5 Commentaire (s) Réagir
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Akil lun 12/04/2021 - 22:45

Depuis 1453,cette ville s'appelle istanbul.costantinople est morte et enterrée.

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Linda jeu 10/12/2020 - 07:18

Merci !

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Piero S. mar 30/06/2020 - 13:21

- Depuis des années, je m'intéresse de façon générale à l'histoire de la Turquie et de façon plus particulière à celle d' Istanbul. Par conséquent, je me suis également fortement informé suu M. Kema, figure incontournable, et je ne connaissais pas cette histoire "de cœur"... - Merci à vous et meilleures salutations.

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ramirima lun 29/06/2020 - 12:04

Magnifique article sur un épisode de la vie d'Atatürk. Merci

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Aude FERREIRA mar 30/06/2020 - 09:43

Contente que l’article vous ait plu. Je vous remercie !

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