Dimanche 17 octobre 2021
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Tire, la seule ville de Turquie où l’on joue au karambol

Par Nathalie Ritzmann | Publié le 27/09/2021 à 03:10 | Mis à jour le 05/10/2021 à 16:17
Tire ville Turquie karambol

Version turque de l'article en cliquant ICI

Dans le parc Alay, situé à quelques centaines de mètres à peine de la mairie de Tire, ville égéenne de la province d’Izmir au milieu des riches terres agricoles de la région, un terrain un peu spécial attire tout particulièrement les week-ends, les clients habituels du café de ce jardin public.

En effet, c’est sur un des deux emplacements rectangulaires de 4 m x 12 m, réalisés par la mairie en 2006 lors de la rénovation du parc et en remplacement de l’ancienne et unique aire de jeux, que ces messieurs s’activent au karambol ! Ce jeu ressemble à la fois à la fameuse pétanque ainsi qu’au billard, si ce n’est que là, on tire par terre avec les doigts et non avec une queue. Néanmoins, ses origines sont bien plus anciennes et lointaines.

 

Sur le terrain de karambol, parc Alay à Tire (Turquie, région égéenne)
Sur le terrain de karambol, parc Alay à Tire (Turquie, région égéenne)

 

Tire est en fait la seule ville de Turquie où se pratique le karambol. Il semble bien que ce soient les juifs sépharades exilés d’Espagne en 1492 et du Portugal en 1497, durant le règne du sultan Beyazit II, et venus s’installer à Tire, qui l’auraient ramené avec eux, tout comme la coutume du gâteau d’anniversaire ou encore les tuiles…

À la fin des années 30, le parc Alay - qui porte le nom du 39ème régiment d’Infanterie venu dans la ville en 1937 et qui est à l’origine de sa création -  était un lieu de convivialité très couru et animé où habitants juifs et musulmans de Tire se divertissaient ensemble, écoutaient de la musique et dansaient.

 

Tire ville Turquie karambol
Une des entrées du parc Alay à Tire (Turquie, région égéenne)

 

Après le départ des familles juives en 1950, les jeunes habitants de l'époque sont devenus de fervents adeptes du karambol. Jadis, à peu près dans tous les jardins des cafés de la ville, on trouvait un terrain pour s’adonner à ce passe-temps.

Comment se joue le karambol ?

Chaque joueur utilise une boule en bois de buis (şimşir ağacı) verni, nommée karambol meşesi, polie avec le temps après avoir été maintes fois essuyée avec un chiffon en velours. Sur le terrain sont disposés 4 petits morceaux de bois taillés en forme de cylindre d’une hauteur d’environ 6 cm appelés lek. Pour gagner la partie, il faut comptabiliser 8 points, soit en touchant les 4 lek, soit en éliminant les adversaires si l’on frappe leur boule.

 

Tire ville Turquie karambol
Le lek, cible à atteindre au jeu de karambol, Tire (Turquie, région égéenne)

 

Si un participant No 1 frappe un lek mais que son adversaire touche sa boule, le premier joueur se retrouve hors jeu et le gain initial de son lek revient finalement à son rival…

La façon de tirer la boule apparaît comme très originale pour un non-initié… mais avec de la pratique, bien entendu, cela change tout ! Les règles du jeu provoquent le même effet de surprise, le temps que le spectateur de passage - ou la journaliste - ait assimilé le fonctionnement. Chaque joueur a un style de tir unique mais celui généralement utilisé est ce qu'on appelle le tiski.
 

Tire ville Turquie karambol
Une position singulière des doigts pour jouer au karambol, Tire (Turquie, région égéenne)

 

En moyenne, un jeu dure 30 à 45 minutes si les joueurs sont très qualifiés, 1 heure environ pour les autres. Il se joue soit en individuel, soit par équipe de 2 et chacun tire à tour de rôle. Aussi longtemps que le participant touche un lek avec sa boule, il continue de jouer mais ne remporte pas de point pour autant !

 

karambol Tire
Murat, joueur de karambol, Tire (Turquie, région égéenne)

 


Pour les matchs de finale lors de tournois, si les équipes ou les concurrents sont à égalité à 7 points, on passe aux prolongations. Le joueur ou l’équipe qui marque en premier 3 points est alors le vainqueur du jeu.

Le karambol, partie intégrante de la culture de Tire

En cette fin d’après-midi de juillet dernier, Ahmet, 75 ans, qui pratique le karambol depuis l’âge de 15-16 ans, explique pendant la partie qu’il dispute avec un de ses amis : “Ce sont les garçons plus âgés, les anciens et les meneurs qui m’ont transmis leur connaissance du jeu ainsi qu’à d’autres de mes camarades. À notre tour, nous la transmettons aux plus jeunes et leur servons d’exemple. Le karambol fait partie de notre culture et si maintenant, nous organisons un tournoi, nous pouvons au moins inscrire le nom de 50 participants qui perpétuent le jeu selon les anciennes règles.” Il y a quelques années de cela, Ahmet a gagné plusieurs coupes en remportant notamment un 1er et un second prix lors de tournois, de même qu’une plaquette.

 

Tire ville Turquie karambol
Ahmet 75 ans, joueur de karambol depuis 60 ans, Tire (Turquie, région égéenne)

 

Un boulier semblant dater d’une autre époque, orné à la fois de pions de jeu de dames et de capsules métalliques de bouteille, est accroché en hauteur dans un angle du terrain pour comptabiliser les points. “J’en ai 7 pour le moment et mon camarade de jeu aussi après avoir lancé sa dernière boule. Il y a égalité et comme le gagnant doit en avoir 8 à son actif, eh bien on termine avec les prolongations !” indique Ahmet.

 

karambol Tire
Ahmet 75 ans, joueur de karambol depuis 60 ans à Tire (Turquie, région égéenne) explique le comptage des points

 

Le lendemain matin, à 11h, rendez-vous avec 4 autres excellents joueurs qui vont s’affronter par équipes de 2 ! Voici Murat, sympathique barbu au tein très mat, vêtu d’un tee-shirt noir laissant apparaître un tatouage sur son bras gauche, et Faik, moustache et cheveux blancs, joueur de karambol depuis 40 ans. Il y a aussi Yusuf, qui travaille à la mairie de Tire et s’adonne à ce passe-temps depuis 25 ans, ainsi qu'Heybetullah, à l’humour singulier, qui a commencé à l’âge de 10 ans et en joue depuis… 43 ans. Il aimait tellement ça quand il était jeune qu’il faisait régulièrement l’école buissonnière pour pouvoir se consacrer à sa passion.

 

Tire Karambol
De gauche à droite Faik, Murat, Heybetullah et Yusuf, quatre excellents joueurs de karambol - Tire (Turquie, région égéenne)

 

Pour l’occasion, le cafetier du parc Alay offre une tournée de koruk, délicieux jus de raisin de la région, avant que tout le monde ne continue avec le traditionnel thé turc ! L’ambiance est bon enfant et un public clairsemé en ce chaud vendredi s’est installé de part et d’autre du terrain pour encourager tel ou tel participant. Chacun d’entre eux y va de ses commentaires, qui en blaguant, qui en s’énervant un rien… Certains jouent avec un verre de thé à la main, d’autres… une cigarette, parfois même les deux !

 

Tire ville Turquie karambol
Heybetullah, un joueur de karambol émérite - Tire (Turquie, région égéenne)

 

À son tour, Heybetullah explique : “En 2007, j’ai été champion du tournoi organisé cette année-là. Il y avait des fonctionnaires officiels dans la délégation venue pour l'occasion. C'était en fait un groupe principalement composé de personnes nées à Tire ou leurs enfants, la plupart originaires d'Israël et d'autres pays européens. Certaines des personnes travaillaient dans les consulats d'Istanbul et d'Izmir, d'autres dans certaines ONG mais tous étaient curieux de découvrir le karambol version Tire. 

Les Espagnols jouent avec une boule en bois de Couroupita guianensis (arbre “boulet de canon” - gülle ağacı), la nôtre est en buis. En Espagne, ils dessinent un cercle, y posent une boule métallique et y jouent à l’intérieur en essayant d’atteindre ladite cible. Le jeu est donc quelque peu différent ici. La Fédération Internationale que nous souhaitions alors créer n’a pas vu le jour, compte-tenu de ces façons de pratiquer qui diffèrent.” Il se rappelle que lors d’un tournoi organisé en 2007, il a vu s’affronter pas moins de 64 concurrents.

Dans le public se trouve, comme la veille, Alican, qui vient régulièrement jouer de la ville voisine d’Aydin à une bonne heure de route.

 

Tire ville Turquie karambol
Alican vient régulièrement d'Aydin à Tire pour jouer au karambol

 

Le karambol a encore de beaux jours à vivre à Tire

Fin août - début septembre 2021, pour la semaine du festival organisée par la municipalité dans le cadre de la commémoration de la libération de la ville, un tournoi de karambol a été inscrit au programme, le premier depuis le début de la pandémie ! La compétition a débuté avec 32 joueurs et s'est jouée sur la méthode des éliminations avec des parties en individuel.

 

Tire ville Turquie karambol
Salih Atakan Duran, maire de Tire, entouré des lauréats du tournoi de karambol, 4 septembre 2021, Tire (Turquie, région égéenne) - Crédit photo : mairie de Tire

 

Avant l’arrivée de la Covid 19, tous les ans pour le 4 septembre, date anniversaire de la libération de Tire, le champion de la finale du tournoi annuel était connu !

Afin de faire perdurer cette culture et de la transmettre aux générations futures, un terrain a été aménagé fin 2019 dans la cour du lycée anatolien Şehit Albay İbrahim Karaoğlanoğlu de la ville avec le soutien de la Chambre de Commerce locale. Des joueurs expérimentés viennent ici expliquer et apprendre aux étudiants la pratique du karambol et organisent des matchs avec eux.

En outre, Yusuf et ses camarades ont commencé tout récemment à se pencher sérieusement  sur le projet de constitution d’une association ; un des intéressés est en train de s’occuper de la rédaction du brouillon des statuts. À suivre !

 

tournoi de karambol Tire Turquie, région égéenne
Yusuf, un autre joueur passionné de karambol - Tire (Turquie, région égéenne)

 

Un grand merci, pour leur aide précieuse et leur contribution à la réalisation de ce reportage, à :

Gökhan Hızlı, adjoint au maire de Tire,

Ayşe, secrétaire de Gökhan Hızlı,

Tous les joueurs de karambol rencontrés et notamment Ahmet, Yusuf, Heybetullah pour leur disponibilité,

Ercan Yıldırım, directeur-adjoint du lycée Şehit Albay İbrahim Karaoğlanoğlu,

Yılmaz Göçmen, instituteur retraité,

et Pelin qui m’a fait connaître l’existence du karambol...

 

 

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Nathalie Ritzmann

Nathalie Ritzmann

Venue de son Alsace natale il y a plus de 18 ans ; son objectif, faire découvrir la Turquie, son pays d'adoption, avec ses yeux... et son coeur.
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