Dans une conversation en Turquie, il arrive souvent qu’une question revienne très vite : “Tu es d’où ?”. Pas seulement pour faire connaissance. Derrière cette réponse se dessinent parfois une origine sociale, un réseau, une proximité immédiate. Le hemşehrilik, lui, n’a jamais vraiment disparu.


Le hemşehrilik, ou l’art de reconnaître quelqu’un “du même coin”
En Turquie, on parle souvent d’un hemşehri pour désigner quelqu’un “du même coin”, originaire de la même ville ou de la même région. Mais derrière ce mot familier se cache plus qu’une simple origine géographique. Le hemşehrilik raconte une manière de créer du lien, de reconnaître une origine commune, parfois même de lui accorder spontanément une forme de confiance.
À Istanbul, cette question des origines traverse encore les conversations du quotidien. Dans un taxi, chez un commerçant, à l’université ou au travail, une ville peut surgir au détour d’une phrase : Trabzon, Sivas, Rize, Diyarbakır, Erzurum, İzmir… Et soudain, le ton change légèrement. La distance se réduit. Une recommandation apparaît. Une proximité s’installe plus vite.
Car Istanbul s’est construite au rythme des migrations intérieures. En un siècle, la ville est passée d’environ un million d’habitants à une mégalopole de plus de quinze millions. Des générations venues des quatre coins du pays y ont recréé des formes de solidarité : associations locales, réseaux professionnels, voisinages, commerces, liens familiaux élargis.
Le hemşehrilik devient alors une manière de recréer du connu dans une ville immense. Une façon de se situer, aussi. Car en Turquie, l’origine géographique reste souvent associée, à tort ou à raison, à des habitudes sociales, à une manière de parler, parfois même à une sensibilité politique ou religieuse.
Bien sûr, ces lectures restent partielles. Elles simplifient une société turque beaucoup plus complexe que les clichés régionaux qui continuent parfois d'être véhiculés. Mais elles disent quelque chose d’une réalité encore profondément ancrée : en Turquie, l’endroit d’où l’on vient continue souvent de raconter, un peu, qui l’on est.
D’où viens-tu ? Une question rarement anodine en Turquie
En Turquie, demander à quelqu’un d’où il vient n'est pas toujours de la simple curiosité. Derrière cette question se cache parfois une tentative de mieux comprendre son interlocuteur.
Ces perceptions restent souvent caricaturales et ne reflètent évidemment pas la diversité du pays. Pourtant, elles restent encore très présentes. Un habitant de la mer Noire pourra être perçu comme plus direct ou plus conservateur. İzmir reste souvent associée à une image plus laïque et tournée vers l’Ouest. Certaines villes d’Anatolie centrale évoquent, elles, des traditions plus religieuses ou plus conservatrices.
Le hemşehrilik s’inscrit dans cette manière de percevoir les autres. Non pas comme une règle fixe, mais comme une grille de compréhension encore présente dans de nombreuses interactions du quotidien.
À Istanbul, où coexistent des habitants venus de toutes les régions de Turquie, ces réflexes deviennent parfois une manière de recréer rapidement de la proximité dans une ville immense. Une origine commune peut faciliter une embauche, accélérer une conversation ou ouvrir un réseau professionnel. Dans certains quartiers, des associations de hemşehri continuent d’ailleurs de rassembler des habitants originaires d’une même ville ou d’une même région.
Cette logique dépasse largement les cercles familiaux. Elle peut apparaître dans le monde du travail, dans la vie étudiante ou dans certains commerces de quartier. Deux inconnus découvrant qu’ils viennent de la même région peuvent immédiatement adopter un ton plus familier, comme si une distance venait soudain de disparaître.
Mais cette proximité implicite possède aussi ses limites. Car si le hemşehrilik peut créer de la solidarité, il peut également renforcer certaines formes d’entre-soi ou entretenir des préjugés régionaux encore très présents dans la société turque.
En France aussi, le hemşehrilik continue de créer du lien
Le hemşehrilik ne disparaît pas une fois la Turquie quittée. Pour une partie de la diaspora turque, ces liens régionaux continuent même parfois de se renforcer à distance.
En France, en Allemagne, en Belgique ou aux Pays-Bas, certaines villes et régions d’origine restent encore très présentes dans les réseaux sociaux, familiaux ou professionnels. Des associations culturelles, des commerces ou des cafés continuent de rassembler des personnes originaires d’une même région de Turquie. À Strasbourg, à Berlin ou dans certains quartiers d’Île-de-France, il n’est pas rare d’entendre quelqu’un demander : “Tu es d’où, en Turquie ?”
Loin du pays, cette question prend parfois une autre dimension. Elle permet de retrouver des habitudes communes, un accent familier, une manière de parler ou de cuisiner. Comme si l’origine devenait une façon de recréer un territoire connu dans un environnement étranger.
En Turquie, cette appartenance peut aussi continuer d’être perçue depuis l’extérieur. Le terme Almancı, littéralement “l’Allemand”, est longtemps resté associé aux familles turques installées en Allemagne, où vit la plus importante diaspora turque d’Europe. Mais dans les usages, il dépasse parfois ce cadre géographique. Il peut aussi désigner plus largement des membres de la diaspora revenus d’Europe occidentale, avec tout ce que cela peut projeter comme clichés, proximité ou différences culturelles supposées. Là encore, l’origine géographique ou migratoire devient une manière d’identifier immédiatement quelqu’un.
Chez les générations plus jeunes aussi, ces appartenances continuent parfois de se transmettre. Certains Français d’origine turque savent précisément de quelle ville ou de quelle région leur famille est issue, même lorsqu’ils ne parlent plus parfaitement le turc. Une origine qui reste racontée, transmise ou revendiquée au fil des générations.
Mais cette continuité dit aussi quelque chose d’autre : le hemşehrilik ne repose pas uniquement sur la nostalgie. Il raconte une manière plus large de fabriquer du lien social à partir d’un territoire partagé, réel ou symbolique. À Istanbul comme dans la diaspora, ces réflexes rappellent finalement qu’en Turquie, les origines géographiques continuent souvent de dépasser la question de l’adresse.
Istanbul, ville de passages et d’origines
À Istanbul, rares sont finalement ceux dont la famille est installée dans la ville depuis plusieurs générations. Derrière l’image d’une métropole immense et mondialisée, beaucoup d’habitants gardent encore un lien fort avec une autre ville, une autre région, parfois un village quitté depuis longtemps.
Le hemşehrilik raconte aussi une ville construite par des arrivées successives, où l’on continue souvent de porter ailleurs avec soi. Dans les conversations, les accents, les habitudes ou les réseaux, les origines restent présentes, même après des décennies passées à Istanbul.
Peut-être est-ce aussi pour cela que la question “Tu viens d’où ?” continue de revenir si souvent. Non pas seulement pour savoir où quelqu’un habite, mais pour comprendre ce qu’il emporte encore avec lui.
Pour suivre l’actualité en Turquie au quotidien, abonnez-vous à notre newsletter.
Sur le même sujet

























