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CHRONİQUES D’UNE FRANÇAİSE À MARDİN – On ne s’habitue jamais, on apprend juste à respecter…

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 6 juin 2013

Il est des questions, presque rituelles, qui me reviennent souvent dans les conversations : aimes-tu la nourriture de Mardin ? Comment t'es tu installé ici ? Mais celle qui revient inlassablement, moteur de toutes nouvelles rencontres, c'est bien celle-ci : t'es-tu habituée à Mardin ? (Mardin'e al??t?n m? ?)

Et bien laissez moi y réfléchir un instant? Si j'avais dû répondre à cette question il y a quelques années, j'aurais répondu oui sans aucune hésitation, exaltée par ce besoin d'intégration, de faire partie du décor. Mais voila, aujourd'hui tout a changé,  j'ai pu avec le temps trouver ma place dans ce paysage tout en gardant mon identité, et je suis en mesure de répondre plus honnêtement à cette question. Non, je ne me suis pas habituée, j'ai simplement appris avec le temps à respecter, et parfois même à aimer ces différences.

Il est des fossés que seule la connaissance peut combler, c'est bien ce qui m?est arrivé. Les mariages arrangés sont l'un de mes premiers apprentissages. J'ai eu du mal dans un premier à comprendre cette logique mêlant union et raison, mais j'ai pu rencontrer des couples s'aimant tendrement, élevant leurs enfants dans un cocon harmonieux, qui ont su m'expliquer leur amour, né après les fiançailles, alors qu'ils n'étaient encore que deux inconnus l'un pour l'autre. J'ai pu voir aussi qu'à Mardin, il est quasiment impossible pour une jeune fille de vivre un amour sans être jugée et marginalisée, car ici la société n'est pas encore prête à ce grand élan d'individualisme romantique. S'il est vrai que certaines unions arrangées sont de vrais scandales humains, de vies sacrifiées, elles sont de plus en plus effectuées avec le consentement des deux futurs mariés, et puis n'y a-t-il pas dans nos contrées des couples se déchirant après s'être pourtant choisis? Alors j'ai appris à comprendre que chaque concept est le produit d'une culture, l'amour en fait parti, changeant de pays en pays, je l'ai donc découvert à Mardin loin des passions, raisonné et fataliste.

Photo MJD

J'ai découvert aussi les vertus de la non ponctualité. Qu'est-ce que c'est ? Il s'agit d'arriver en retard en bonne et due forme, une demi-heure, une heure après l'heure fixée pour un rendez-vous. Les premières années je me suis obstinée à arriver à l'heure fixée, parce que comme on dit chez nous, ?après l'heure c'est plus l'heure?, mais ici cela ne fonctionne pas, alors après avoir attendu plusieurs fois au buvant  des verres de thé, j'ai finit moi aussi par me forcer à arriver en retard, au début quelques modestes quinze minutes, puis avec le temps j'ai fini par arriver à l'heure des rendez vous, c'est-à-dire une heure après. Si ce rapport au temps a pu me surprendre, j'apprécie aujourd'hui de me rendre sans stress à un rendez vous, tout en ayant le temps de laisser sa chance au moment présent?

Puis il y a eu aussi, la façon de manger,  en France on prend le temps (généralement!), on fait des pauses, on se ressert un verre de vin trainant autour d'un plateau de fromage, mais à Mardin c'est radicalement le contraire, une grande nappe au sol où sont disposés tous les mets qui constituent le repas : salade, plat principal, boissons et cornichons? Le top départ est souvent lancé par l'arrivée du père, et là c'est parti, cela va durer un maximum de quinze minutes, quinze minutes pour se remplir le ventre, un peu de ci, un peu de ça, tout est ingéré dans le désordre? Les assiettes vidées tout le monde se recule, s'allonge le ventre gonflé par l'effort en attendant le thé, autour duquel, là, on pourra? enfin trainer. Alors non, je ne peux pas dire m'être habituée à cette précipitation dinatoire, mais j'ai appris à ne plus parler pendant les repas et à me concentrer sur mon assiette (souvent commune) afin de ne pas avoir encore faim alors que tout le monde est repu, et puis j'ai établi une règle fondamentale : chez moi, on prend le temps de manger, et oui, il est des sujets sur lesquels il est dur de changer?

Il y a encore bien d'autres domaines auxquels je n'ai pas vraiment pu m'habituer, comme par exemple l'extrême politesse de certains des amis de mon mari, j'ai cru dans un premier temps qu'ils ne me voyaient pas, ne me serrant pas la main, ayant les yeux fuyant? Et puis j'ai compris qu'ils avaient tout simplement peur d'etre impolis, de gêner ma pudeur, de froisser l'honneur?de mon mari ! Le choc ! Combien de fois ai-je dû préciser que, au contraire, je serais heureuse d'être traitée à pied d'égalité, certains s'y sont habitués, mais je vois que certains sont encore troublés, c'est comme s'ils ne savaient pas comment se comporter soudain avec cette femme en face d'eux, qui participe à la conversation !

Alors non, je ne m'habitue pas non plus à cette différence, mais à présent, j'ose la revendiquer avec humour, je sais qu'il faut du temps, mais tout évolue, je ne perds pas espoir?

Explorons une dernière différence, particularité bien agaçante de Mardin : il s'agit du tabou politique, sous prétexte que cette ville vit une ?cohabitation harmonieuse entre les langues et les religions? (et blablabla !) Il est mal vu d'oser exprimer son opinion politique, comme si la moindre idée pouvait d'un coup faire exploser cette entente. L'apolitisme est de rigueur, la politique de l'autruche règne dans la ville, pour la grande joie du gouvernement. Je peux comprendre qu'en raison de l'histoire de la région, il y ait une peur certaine de l'idée politique, mais nous sommes en 2013, et il est temps de comprendre que quelqu'un qui n'a pas les mêmes idées politiques n'est pas forcement un ennemi. On peut débattre sans se haïr, être ensemble dans la différence? Je tenais à préciser ce point en solidarité avec les événements de ?gezi park? à ?stanbul, car alors qu'un rassemblement de soutien pacifique s'organisait à Mardin, j'ai pu assister à un débat qui m'a fortement dérangée au sein duquel certains jeunes refusaient d'y participer au nom de l'apolitisme, traitant les organisateurs de provocateurs !

Donc non, on ne s'habitue jamais, on apprend juste à respecter, car la différence, si elle est bien vécue, peut être une source de grande richesse pour les deux parties, point de départ d'échanges et de changements? Alors vers des lendemains qui chantent, pour une Turquie à l'écoute de son peuple, vive la différence !

Myrtille Jacquet Duyan (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 7 juin 2013

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Publié le 6 juin 2013, mis à jour le 6 juin 2013
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