

En Turquie, près d'un million d'enfants travaillent encore. Cansın Leylim Ilgaz, responsable de projet pour l'ONG Support to Life nous éclaire sur ce phénomène loin d'être endigué.

Cansın Leylim Ilgaz (photo JB): Je suis responsable du programme pour la reconnaissance du travail des enfants à Support To Life. Je fais cela depuis un peu plus d'un an maintenant. Avant, j'ai suivi des études sur les droits de l'homme, l'aide humanitaire et l'éthique de l'environnement. Le travail des enfants est un sujet particulier et nouveau pour moi.
En quoi consiste l'ONG Support to Life ? Quelles sont les actions menées par l'ONG ?
Support to Life a été fondée en 2005. C'est une Organisation non gouvernementale qui essaye de répondre aux besoins élémentaires des personnes après une catastrophe. L'organisation travaille aussi sur la réduction des risques, la préparation, l'aide humanitaire... Support to Life est spécialisée dans les sinistres. Nous avons commencé à travailler sur le travail des enfants parce qu'après avoir observé la situation, nous avons réalisé que les conditions dans lesquelles travaillent les personnes dans l'agriculture saisonnière ne sont pas si différentes d'une catastrophe. Voila pourquoi nous travaillons sur les enfants employés dans l'agriculture saisonnière migratoire.
Qu'en est-il de la législation turque ? À quel âge peut-on travailler en Turquie ?
Le code du travail turc (art. 71) interdit d'employer des mineurs de moins de 15 ans révolus. Il autorise toutefois le travail des jeunes de 14 ans révolus ayant accompli leur instruction obligatoire et uniquement pour les travaux dits "légers", qui ne nuisent pas à leur développement physique, mental et moral.
La Turquie a également passé des accords et des conventions internationaux. Le pays a notamment signé la convention numéro 182 de l'Organisation Internationale du Travail (OIT). Cette convention vise à éliminer les pires formes de travail d'enfants. La Turquie s'est engagée à supprimer les trois pires formes de travail d'enfants avant 2015, à savoir : le travail migratoire dans l'agriculture ; le travail dans l'industrie et enfin les enfants qui travaillent dans la rue. Nous sommes en 2014, en juin déjà, et rien n'a été fait.
Combien de mineurs travaillent en Turquie ?
Selon les chiffres de l'Institut de statistique turc (TurkStat) en 2012, 893.000 enfants travaillaient. Près d'un million d'enfants travaillent en Turquie. (Ndlr : 292.000 enfants âgés de 6 à 14 ans et 601.000 de 15 à 17 ont travaillé en 2012). Cependant, ces chiffres ne sont pas fiables. L'enquête a été menée en octobre. Or en octobre, les enfants travaillent moins que l'été. Si en octobre, vous posez la question "avez-vous été engagé dans une activité économique la semaine dernière ?", la réponse des enfants sera forcément "non". En octobre, ils sont de retour dans leur maison et ils commencent l'école en retard. Ce chiffre n'est pas exact, mais c'est le seul chiffre que nous avons et que l'OIT utilise quand elle définit le travail des enfants dans le monde.
Y a-t-il eu une baisse ou une augmentation de leur nombre ?
Jusqu'en 2006, les chiffres semblaient en baisse, puis en 2012, il y a eu une légère augmentation. Pour être honnête, je n'ai pas confiance dans les chiffres officiels, comme je l'ai expliqué.
Je ne sais pas pourquoi en 2006 cela semblait baisser, mais je pense que le résultat dépend de la période pendant laquelle l'enquête est menée, quel groupe est compté... Les enfants qui travaillent dans l'agriculture saisonnière migratoire sont en mouvement pratiquement neuf mois dans l'année. Comment savoir si on n'a pas compté deux fois le même groupe ?
Quelles sont les régions principalement concernées par le travail des enfants ?
Il faut distinguer les zones rurales et les zones urbaines. Dans les villes, les enfants travaillent dans la rue ou dans les industries. Dans les zones rurales, les enfants peuvent travailler dans l'agriculture saisonnière, ce qui est notre souci majeur. Il y a également des enfants qui sont bergers ou qui travaillent dans l'apiculture. Le travail des enfants existe dans toute la Turquie, c'est seulement une question de ville ou de campagne.
Quels sont les secteurs qui embauchent des enfants en Turquie ?
On estime que 45% des enfants sont employés dans l'agriculture, ensuite il y a l'industrie et les enfants qui travaillent dans la rue. La plupart des enfants, si leur ville natale est une grosse ville, iront plutôt travailler dans la rue. Pour vous donner une idée, Viranşehir dans le district de Şanlıurfa est considérée comme une ville et non pas comme un village. Les enfants de la campagne vont se retrouver à garder des troupeaux et lorsqu'ils sont de retour chez eux pour l’automne et l'hiver, ils travaillent dans la rue à recycler les poubelles. Les enfants travaillent donc parfois dans plusieurs secteurs.
Avez-vous des chiffres sur les accidents du travail et le nombre de morts ?
Je ne me rappelle pas des chiffres exacts, mais il y a eu un récent rapport de l’association Gündem Çocuk. C'est une ONG qui travaille sur le droit des enfants. Dans le rapport, ils ont listé toutes les façons dont sont morts les enfants. Pour ce qui est des droits après les accidents, les familles n'ont pas vraiment de sécurité sociale. Selon le code du travail turc, pour qu'un endroit soit considéré comme un lieu de travail, il doit employer plus de 51 personnes. Dans le domaine de l'agriculture, il n'y a pratiquement jamais 51 employés en même temps. Ces personnes ne bénéficient donc pas de la loi. Elles n'ont pas de sécurité sociale. Elles ont souvent une carte verte qui leur a été donnée par les services de santé de l'état, mais ce n'est généralement pas suffisant.
Souvent, ces personnes n'ont aucun contrat avec l'employeur, elles travaillent avec une personne qui organise tout pour l'employeur. Il les envoie et leur dit "aujourd'hui tu travailles ici, tu vas porter tant de sacs ou tu vas couvrir tant de terrain...". Lorsque ces personnes acceptent, elles ne savent pas quand elles vont être payées. Parfois, elles ne reçoivent leur salaire que six mois plus tard. Je pense que le contrat de travail est une question importante de la législation. Nous avons besoin de travailleurs saisonniers et ils ont besoin d'une législation appropriée.
Quelles solutions mettre en place pour tenter d'endiguer le phénomène ?
À Support to Life, nous avons réalisé que les données et les informations que nous avions n'étaient pas suffisantes. Nous avons besoin de savoir combien d'enfants travaillent et dans quelles conditions. Dans un premier temps, nous voulons améliorer leurs conditions de vie et ensuite éliminer le travail des enfants. La chose la plus importante avec le travail dans l'agriculture saisonnière migratoire est de l'enregistrer, il doit devenir officiel. Personne ne sait qui travaille dans les champs. Si quelqu'un est blessé, personne ne le sait. Qui va s'occuper d'eux ? Si on impose des contrats de travail, les enfants devront travailler avec des contrats de travail et l'employeur sera sujet à des contrôles. Pour le moment, il n'y a pas de contrôles. L'institut de contrôle en matière de droit du travail n'a pas les moyens de vérifier et de leur faire payer des taxes ou des amendes. Si on l'enregistre, le système deviendra officiel et on pourra savoir qui travaille, dans quel secteur, pendant quelle période, combien cette personne est payée, si elle est assurée et vérifier que des enfants ne travaillent pas dans l'entreprise. L’État doit également adapter la loi nationale aux conventions internationales et s'y soumettre.
Que fait le gouvernement ?
Comme je l'ai dit, l’État s'est engagé à éliminer le travail des enfants d’ici 2015. Ils n'y parviendront pas et ils le savent. À Support to Life, nous avons une pétition intitulée "Bu iş çocuk oyuncağı değil!" (Ndlr : Ce travail n'est pas un jeu d’enfant). Les enfants ont le droit d'être des enfants.
Les gens peuvent la signer et essayer de créer une conscience générale sur le sujet. Les gens ont le pouvoir de mettre la pression sur le gouvernement pour qu'il agisse, prenne des actions concrètes et endigue le problème. Nous pensons que prendre conscience du phénomène est essentiel. La Turquie a toujours remis à plus tard ce problème. Mais le pays est membre du Programme international pour l'abolition du travail des enfants (IPEC) depuis 1992 ! La Turquie est un pays en développement, ce n'est pas un pays développé. Elle ne peut pas être un pays développé si près d'un million d'enfants y travaillent dans de mauvaises conditions.
Propos recueillis par Julia Baron (www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 3 juin 2014



























