UN THÉ À ISTANBUL – Récit d’une relation amoureuse avec la ville

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 17/02/2014 à 23:04 | Mis à jour le 11/02/2018 à 17:26
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Tout à la fois juriste, écrivain, historien et journaliste, Sébastien de Courtois publie un récit amoureux mais juste et lucide de cette ville où il habite et qui l'habite depuis plusieurs années : Un thé à Istanbul. Rencontre, donc, autour d'un thé à Istanbul?

Lepetitjournal.com d'Istanbul: Vous commandez un thé? Par habitude ? Par addiction ? Par amour du thé turc ?

Sébastien de Courtois : A Istanbul, le thé fait partie de la culture. C'est une manière de découvrir la Turquie, de découvrir cette manière de boire le thé à toute heure de la journée. On la commence et on la termine avec un thé. J'avoue avoir découvert le thé en Turquie. Mais il est vrai que c'est devenu une sorte d'habitude. On ne sait plus trop quoi commander d'autre (sourire). C'est un thé fort, très particulier. Le contenant est important aussi, je pense. Cette forme de verre, cette forme de tulipe dont on ne sait pas vraiment d'où elle vient? Le thé dans ce genre de verre n'a pas le même goût, à mon avis, que le thé dans une tasse classique. Les arômes ressortent de manière plus spontanée. Un peu à l'image de la Turquie, d'ailleurs, où les gens sont très spontanés. Ils ne se retiennent pas dans leurs sentiments. C'est direct, sans filtre.

Un thé à Istanbul est un récit intime, autobiographique. Comment le définir au mieux ?

C'est l'identification d'une ville à travers plusieurs personnages, dont une femme que l'on suit dans le récit, qui apparaît, disparaît jusqu'à se demander si elle existe, si je ne l'ai pas inventée. N'est-elle pas le fruit d'une imagination où la ville aurait le pouvoir magique de s'incarner dans une personne ? J'ai joué avec cette manière de procéder, qui m'a beaucoup intéressé. On peut, bien entendu, être un touriste à Istanbul. Mais cette ville vaut le coup si on désire véritablement la posséder. Est-ce qu'on possède une ville comme on possède une femme ? Je ne sais pas. Mais on peut essayer d'y arriver. C'est donc pratiquement une relation amoureuse, passionnelle. Il y a des hauts, des bas, des très bas, des moments où l'on a envie de partir. Des moments où l'on en a marre du monde, de la foule, de la politique? J'ai cherché ma propre humanité dans la ville. Je ne sais pas si je l'ai trouvée, mais c'est ce que je propose au lecteur. Je propose un voyage dans une ville par mes yeux. Cela fait cinq ans que je suis ici et je sentais que le moment était venu. Je me suis autorisé à prendre le recul nécessaire pour commencer à écrire. Je crois qu'il faut être prudent et humble. Istanbul est une ville sur laquelle on a déjà beaucoup écrit, de Chateaubriand à Nerval, Théophile Gauthier, André Gide, Daniel Rondeau? pour ne citer que la littérature francophone. Ce n'est pas facile de se mettre dans ces pas mais j'ai tenté le défi en partant du principe que ma légitimité était celle du nomade qui s'est arrêté.

Mais vous commencez votre récit non pas dans la ville mais sur les îles, les Îles des Princes?

Oui, car j'écris que ?dans la ville, on devient la ville?. On a besoin de partir pour écrire sur la ville. J'ai écrit ce livre vite, comme un jet continu lié à certains événements et à une saison passée sur les îles, surtout à Büyükada, la ?grande île? ou Prinkipo en version hellénique.

Qu'est-ce que le fait de vivre à Istanbul a changé en vous ?

C'est une question que je me pose toujours. Comment intègre-t-on des éléments extérieurs, d'une ville si différente ? Istanbul ressemble à l'Europe occidentale, à Paris, à Londres? par certains aspects, mais c'est foncièrement une ville différente. Heureusement, d'ailleurs. Il faut avoir l'idée de se poser, du nomadisme donc, et l'idée de voir ce que les gens peuvent nous apporter, ce qu'une ville peut nous apporter. Ici, ce que j'ai d'abord découvert ? avant les monuments, avant l'histoire, avant la géographie ? ce sont les gens, cette humanité à fleur de peau qui est fascinante car le contraire de ce que nous sommes. Une humanité directe, spontanée, curieuse, composite? Mosaïque ? Cosmopolitisme ? Il faut faire attention à dépolitiser ces mots. Je ne m'intéresse pas à l'Autre, mais aux autres, à des regards anthropologiques différents, chacun dans sa culture, sa religion, sa langue? L'homme n'est pas une abstraction pour moi. C'est un individu dans une culture très précise. En Turquie, on accède à des peuples différents, des Balkans au Caucase, au Golfe Persique, aux pays arabes, aux Libanais, aux Russes, aux Africains? La mosaïque turque elle-même est très intéressante.

Pourquoi avoir consacré plusieurs pages de votre récit à décrire la conquête de Constantinople ?

C'est là où tout a commencé. Et c'est un événement qui, je pense, n'a pas été digéré. Mais en fait, je parle de la conquête pour parler des ?murs?, des murailles de Constantinople. La conquête est un moment majeur. Elle n'est pas du tout une guerre de l'islam contre le christianisme, ni même une guerre des Turcs contre un empire vaguement grec ? ici, certains vont sursauter ! ? mais tout simplement une guerre impériale. Et cela, on ne peut pas le comprendre à notre époque nationaliste, des nationalismes. Les derniers combattants de la Constantinople impériale byzantine étaient des Turcs, ces troupes du cousin de Mehmet qui ne se sont jamais rendues et ont été taillées en pièces. Cela, on ne le lit dans aucune histoire officielle? Mais le sultan parlait grec, et peut-être même le latin. Il voulait devenir empereur, empereur romain. Je trouve dommage qu'on manipule ces symboles. Un grand film récent sur la prise de la ville a d'ailleurs été une catastrophe car il entretient ce clivage qui, à mon avis, n'existait pas vraiment. Dans ce film, il y a les gentils d'un côté, les méchants de l'autre, alors que la réalité était évidemment bien plus subtile que cela.

Et Sainte-Sophie cristallise peut-être cette utilisation des symboles?

Sainte-Sophie est un centre spirituel pour moi, un centre symbolique très important, un axis mundi même, un centre du monde. Il y a quelques lieux comme ça sur la planète où tout le monde peut se reconnaître. A Sainte-Sophie, nous sommes au 6ème siècle. Notre planète abrite très peu de lieux de cet âge, de cette taille et de ce volume. C'est un lieu où l'on se sent bien, une espèce d'élévation de l'âme qui ne laisse personne insensible. J'ai voulu mettre en parallèle Sainte-Sophie, qui s'élève vers le ciel, et les murailles, qui marquent une frontière terrestre, un symbole dans la cité entre nous et les autres. Une rupture, donc, mais une rupture ouverte car il y a des portes. D'ailleurs, je suis dans mon livre l'itinéraire de cette muraille où parfois, on a l'impression d'être encore à l'époque de la conquête, comme si la ville avait été prise l'avant-veille, avec les graffitis dans la pierre, les croix, les tuiles tombées, les marbres?

Que pensez-vous de cette dispute sur Sainte-Sophie, église ou mosquée?

Elle est d'abord une église. En tout cas, pour la chrétienté, les églises restent des églises. Un bâtiment consacré reste consacré. Mais il faut aussi accepter le fait qu'elle a été une mosquée dans l'histoire. Il faut voir aussi que, souvent, les conversions d'églises en mosquées ont permis la sauvegarde des bâtiments. Dans mon livre, je dresse une liste d'églises que les touristes ne visitent pas mais qui n'existent à notre époque que parce qu'elles ont été transformées en mosquées. Pour moi, ce n'est pas la transmigration des âmes mais celle de la pierre?

A condition que la pierre résiste aux tremblements de terre...

Nous sommes en effet dans une zone sismique et il faut accepter le fait que Sainte-Sophie puisse un jour ne plus être là, ou plus là de la même manière. En ce qui me concerne, en tant que juriste, je m'arrête au texte de loi qui a transformé Sainte-Sophie en musée. Atatürk dit très bien qu'il ?offre ce monument à l'humanité entière?. Il faut donc, je crois, dépassionner le débat actuel et revenir au texte de loi, accepter le fait que Sainte-Sophie est un musée, qu'on paye un billet à l'entrée et que tout le monde peut le visiter à certaines heures.

Sauf que vous avez essayé ? racontez-vous dans le livre ? de vous faire enfermer la nuit dans Sainte-Sophie !

J'ai en effet tendance à vouloir me laisser enfermer là où l'on ne doit pas (sourire). Je l'ai fait au Louvre quand j'étais étudiant. A Sainte-Sophie, j'ai essayé, mais j'ai eu des remords car la personne qui m'accompagnait risquait plus gros que moi.

Quel est votre rapport à la langue turque ?

C'est un cauchemar (rires). Il faut apprivoiser cette langue comme un tigre qui serait dans une cage et auquel il faudrait apporter son beefsteak à heure fixe en espérant qu'il vous reconnaisse et qu'il soit un peu plus gentil à chaque fois (rires). C'est beaucoup de travail ! J'ai beaucoup de plaisir à l'écouter, je la trouve mieux parlée par les femmes d'une certaine génération. C'est une langue très riche. Son vocabulaire est une route de la soie, mille ans d'histoire, des mots arabes, persans, français? Toutefois, la langue a pratiquement été réinventée au début de la République. Je demandais donc à mon professeur de turc de me donner, pour chaque mot turc, le vieux mot persan ou arabe. Il était fou de rage mais je lui répondais que pour le prix d'une langue, j'en apprenais trois !

Il ?neige? beaucoup dans votre livre. Istanbul est-elle pour vous une ville d'hiver ?

Oui, Istanbul est une ville de froid, de boue, d'humidité, mal chauffée, avec des odeurs de charbon qui montent de certains quartiers populaires? Des odeurs dont on n'a plus l'habitude en Europe occidentale. Certains décrivent l'odeur du Londres des années 60... C'est fascinant, c'est parfois un saut dans le temps. Et puis, je pense, les gens sont beaucoup plus directs en hiver. Ils se reçoivent plus facilement, la maison s'ouvre plus facilement. En Turquie, on n'ouvre pas facilement sa maison, c'est un seuil vraiment privé. J'ai été très surpris, venant de Paris, de voir que les gens invitaient leurs amis non pas chez eux mais au restaurant. Il y a en quelque sorte deux cultures, la vie à la maison et la vie dans la rue. Deux univers différents qui ne s'opposent pas mais se complètent.

Vous nous faites faire la connaissance de beaucoup de personnages et notamment celle de Henry, cet arrière-grand-père qui, cent ans plus tôt, vous a précédé à Istanbul?

Ce fut une jolie surprise. Ma grand-mère, alors que j'habitais depuis quelques mois à Istanbul, s'est rappelée que Henry était venu à Constantinople. Cela m'a aussi rappelé des histoires que mon grand-père m'avait racontées sur son propre père dans ma petite enfance? Un jour que je travaillais à la bibliothèque de la Banque ottomane, je suis tombé sur son dossier dans un registre, avec sa photo et son adresse. Il avait habité dans la rue de Pologne ? aujourd'hui Nur-i Ziya Sokak, la rue du Palais de France ? la rue où j'ai moi-même habité ! Cela m'a fasciné. On se dit que finalement, il y a peut-être un sens à toute chose... Cela m'a aussi fait très plaisir parce que cela m'a permis de me sentir chez moi.

Il y a aussi cette femme, cet amour, Esma, qui traverse tout le récit?

Il est certain que dans une vie, on ne tombe pas beaucoup amoureux. Cela ne m'était jamais arrivé mais cela devait m'arriver. Je le cherchais, certainement. C'est une histoire d'amour dans une ville avec une personne qui appartient et représente elle-même la ville. Ses aïeules étaient une lignée de femmes du harem, des femmes fortes qui avaient eu un rôle dans l'histoire. Il faut revoir complètement notre vision de ces femmes, qui n'étaient pas du tout des femmes prostrées mais au contraire, possédaient parfois des fortunes immenses, faisant et défaisant les sultans. Dans mon imaginaire, cela a été important. Je ne pouvais pas ne pas la mettre dans ce livre. Et je ne peux pas l'oublier, c'est certain.

Qu'est-ce que quelqu'un qui n'a jamais mis les pieds à Istanbul peut espérer trouver dans ce livre ?

Ce livre est un appel à découvrir la ville sans a priori. J'espère apporter en amont le maximum d'impressions personnelles. J'offre des pistes, j'ouvre des portes, à chacun d'être d'accord ou pas. Je dis ce que j'aime et ce que je n'aime pas. Comme dans une relation amoureuse, il y a des hauts et des bas. J'essaye de faire un compromis, de susciter la curiosité du lecteur et d'offrir la vision de personnages ? comme mon gardien ou ma femme de ménage ? qui sont vraiment des Stambouliotes.

Vous citez cette phrase de Gabriel Matzneff : ?Je suis obsédé par la pensée que la vie est une question d'heures, et c'est cette conscience stoïcienne que j'ai de la fuite du temps qui me persuade qu'il n'y pas une minute à perdre et que chaque instant doit être le microcosme de l'existence entière?. C'est ainsi que vous vivez, que vous vivez à Istanbul ?

Ce sont les angoissés qui ont ce genre de réflexion (rires). On a tous nos petites angoisses, nos névroses qu'on cultive tranquillement et je pense que celle du temps qui passe est largement partagée. Gabriel Matzneff, un auteur que j'aime beaucoup, est vraiment dans le culte de remplir son temps. Je n'essaye pas de remplir mon temps mais j'essaye de le savourer. J'essaye de le comprendre, d'être debout, digne par rapport à cette vie que nous avons à remplir. Je pense qu'on peut tout se permettre dans la vie du moment qu'on le fait avec élégance, sans faire de mal aux autres. Mais dans cette très grande parenthèse, je pense qu'on a une liberté absolue et qu'il faut en avoir conscience.

Votre quête d'Istanbul est-elle terminée ?

Je pense qu'il faut savoir se remettre en question. Je me suis donc demandé plusieurs fois combien de temps j'allais rester. Istanbul est désormais davantage un endroit de vie qu'un endroit de travail. Un endroit d'où je m'échappe pour d'autres projets dans d'autres pays. Mais quand je reviens à Istanbul, je reviens chez moi.

Propos recueillis par Anne Andlauer (www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 18 février 2014

Editions Le Passeur
Collection "Chemins d'étoiles"
Récit de voyage
Date de parution : 23 janvier 2014

Livre papier : 18,50 ?
140x205 mm
272 p.

Livre numérique :
8,99 ?

Sébastien de Courtois vit à Istanbul depuis plusieurs années. Il y produit et anime des émissions religieuses pour France Culture. Grand voyageur et spécialiste des chrétiens d'Orient, il est l'auteur de plusieurs livres, dont Les Derniers Araméens (2004), Périple en Turquie chrétienne (2009) et Éloge du voyage. Sur les traces d'Arthur Rimbaud (2013).

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