

Nombreux sont les étrangers qui ont cherché la gloire chez les Turcs ; le premier qui vient à l'esprit est le célèbre comte de Bonneval, devenu pacha " à trois queues " sous le nom de Ahmet Pacha le Bombardier pour avoir réorganisé l'artillerie ottomane et dont le tombeau se trouve dans le cimetière du couvent de derviches Mevlévis de Galata. Mais d'autres, moins fameux, n'ont pas hésité à s'embarquer, un balluchon à la main, en quête de fortune
Gravure représentant le comte de Bonneval (wikipédia)
Jean-Jacques Rousseau explique dans Les Confessions : " Mon père, après la naissance de mon frère unique, partit pour Constantinople où il était appelé, et devint horloger du sérail. " Jean-Jacques naîtra des retrouvailles de ses parents après le séjour turc d'Isaac Rousseau. Isaac a-t-il vraiment réglé les pendules du Palais de Topkapi ou n'était-il qu'un simple artisan parmi tant d'autres chargés d'entretenir en Orient les montres que les Suisses commençaient à exporter ? Il semble probable que si Isaac avait réellement occupé la fonction honorifique d'horloger du sérail, il n'aurait pas manqué de faire venir sa famille à Istanbul. Car travailler pour le sultan était le rêve de nombreux aventuriers.
La famille génoise des Glavany s'installe à Péra à la fin du XVIIe siècle. Banquiers et commerçants, ils font édifier un konak de bois si majestueux que la traverse reliant l'avenue des Petits Champs à la Grande rue de Péra prend leur nom .
En 1892, l'hôtel particulier des Glavany se métamorphose, par les soins de l'architecte Semprini, auteur de l'église Santa Maria Draperis, en immense édifice de style néo-renaissance à la façade ornée de cariatides, le fameux Grand Hôtel de Londres, qui, avec le Péra Palace et le Tokatlyan, sera un des points de chute favoris des voyageurs de l'Orient-Express.
Ce prestigieux hôtel est encore aujourd'hui le rendez-vous des nostalgiques qui viennent y admirer ses sols tendus de tapis rouges, ses lustres en cristal de Bohème et son décor délicieusement suranné où voisinent vieux poêles de fonte colorée, volières désuètes et radios d'un autre âge.
Quant aux riches levantins, le dernier vestige de leur gloire passée, l'immeuble Glavany, est encore visible dans la ruelle Postacilar, à côté de la porte de fer de l'école primaire Pierre Loti d'Istanbul.
La famille française du comte Alléon s'est réfugiée à Istanbul lors de la Révolution française. Ils s'installent dans un manoir de Büyükdere, au bout du Bosphore puis font édifier Grande Rue de Péra une immense demeure qui abritera plus tard le célèbre magasin "Le Bon Marché". Un peu plus tard, en association avec les Baltazzi, ils fonderont la banque de Constantinople et feront construire Grande rue de Péra un immense édifice qui donnera son nom à la « Rue Alyon ».
Au début du XIXe siècle, le Marseillais Jean Cayrol émigre à Istanbul et, aidé par un pacha, y installe un atelier de lithographie, au début, destiné à l'armée ; plus tard, il fera fortune en publiant des manuels de grammaire française et des livres de médecine et de pharmacie en français.
A ce propos, une des plus importantes pharmacies ottomanes était celle d'un italien, Francesco Della Suda. Misérable orphelin, il entre en apprentissage chez un chimiste à l'âge de douze ans puis devient l'assistant d'un pharmacien à l'hôpital de Maltepe. Ses compétences sont telles qu'elles l'élèvent au grade de Directeur de la pharmacie de l'armée ottomane. En 1850, il ouvre à Beyo?lu la "Grande pharmacie della Suda", une des premières officines d'Istanbul. Eclate la guerre de Crimée. Francesco déploie tant d'efforts pour fabriquer des médicaments et secourir les blessés de tous bords qu'on le nomme général. Il s'appellera désormais Faik Pacha.
Portrait de Faik Pacha (à droite)
Arrivé en 1806 comme cuisinier dans la suite du général Sébastiani, Lebon abandonne le service de l'ambassadeur de France pour s'installer définitivement à Istanbul. Son fils, Edouard Lebon, embauché comme apprenti par Vallaury, confiseur du palais, qui possédait une boutique dans le quartier de Galatasaray, apprend peu à peu les arcanes du métier et finit par épouser la fille de son maître. Il commence par créer le café de Saint-Pétersbourg. Il s'installe finalement dans le Passage oriental, construit par son beau-frère, le célèbre architecte Alexandre Vallaury et fonde la Pâtisserie Lebon, qu'il décorera des fameux panneaux de faïence Art Nouveau représentant l'automne, le printemps et l'été.
Suite à un accident, l'hiver manque. "A l'encontre des Trois Mousquetaires, de Dumas, écrit Said Naum-Duhani, les quatre saisons de Lebon ne sont que trois". Lebon est alors le seul à posséder un authentique four à gâteaux et livre à Dolmabahçe. Ce sera finalement pour la visite de l'empereur d'Allemagne que le sultan Abdülhamit ordonnera la construction d'un four identique dans les cuisines du palais. Entre temps, Lebon est devenu si célèbre que tous les voyageurs de l'Orient-Express, dont Sarah Bernhardt, viennent déguster ses gâteaux.
Son ancien apprenti et successeur, Kosti Litopoulos, créateur de la devise "Chez Lebon, tout est bon", déménagera de l'autre côté de la rue pour installer la Pâtisserie Lebon à l'endroit où elle se trouve encore aujourd'hui. Quant à l'emplacement demeuré vide, il prendra le nom de Pâtisserie Marquise.
En 1893, au Palais de Yildiz, entre en scène la famille Stravolo, des comédiens et chanteurs italiens qui ambitionnent de réussir en Orient :
Les Stravolo sont doués : Arturo est comédien et chanteur d'opéra bouffe, Alfredo ténor, Olympia cantatrice, la belle-fille Emilia, Prima donna. Bien vite, le sultan Abdülhamit, dont le théâtre privé, dessiné par l'italien D'Aronco, était peu utilisé, car condamné à un parterre vide, vu qu'il était inconcevable de tourner le dos au souverain assis dans la loge impériale, s'entiche des Stravolo et ne peut plus se passer de la dynamique "smala". Arturo, qui le fait rire, est nommé Directeur du théâtre avec le grade de « commandant ».
Il faut dire que l'Italien ne recule devant rien pour satisfaire Abdülhamit. Soucieux de renouveler son répertoire, il part souvent en Europe pour y dénicher les derniers spectacles. Il rapporte même d'un de ses périples la première automobile qui foulera le sol de la Sublime Porte.
Fier de diriger la « Troupe du sultan », Arturo est exclusif. Peu d'artistes étrangers auront l'honneur de se produire sur la scène de Yildiz pendant les quinze années où il règnera sur les divertissements impériaux. Les Stravolo portent d'ailleurs tous un uniforme symbolisant leur fonction et s'enorgueillissent de titres militaires offerts par le souverain : le ténor est général, le violoniste, capitaine.
Car Abdülhamit est généreux. Chaque fois qu'il reçoit un invité de marque, il lui offre un spectacle et après, récompense les artistes par de somptueux cadeaux. N'a-t-il pas accroché au cou de la diva une rivière de diamants ? "L'Ombre de Dieu sur la terre" aime ceux qui lui font oublier les tracas du pouvoir?
Tous ces étrangers venus à Istanbul chercher fortune n'en sont jamais repartis ou alors, contraints et forcés par la chute de l'Empire ottoman? Car ils avaient "bu" l'eau du Taxim, et cela suffit, assure un proverbe turc, "qui en a bu, en boira !"
Gisèle Durero-Köseoglu (www.lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 5 juillet 2012
A noter : Pour en savoir plus sur la petite histoire de la ville, ceux qui y ont vécu, les étrangers qui l'ont habitée, ceux qui y ont vécu de grandes histoires d'amour, vous pouvez lire son livre, Mes Istamboulines, paru en 2010, recueil d'essais, récits et nouvelles entièrement consacré à Istanbul et illustré par des cartes postales ottomanes ( en vente en français en France sur Amazon, et en Turquie, sur tous les sites de librairies Internet et dans les librairies de Beyoglu, dont D&R?)
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