

La collection Istanbul de Jadis des Editions GiTa d'Istanbul a pour vocation de rééditer en français et de traduire en turc des ?uvres de la littérature francophone portant sur la ville d'Istanbul. Après Le Jardin fermé, de Marc Hélys, L'Homme qui assassina, de Claude Farrère, Un drame à Constantinople, de Leïla-Hanoum, voici le quatrième volume de la série : Rive d'Asie, Amour et Harem écrit par Claude Anet en 1927. Gisèle Durero-Köseo?lu, écrivaine française installée depuis de longues années à Istanbul, nous raconte l'?uvre et son auteur.
Lepetitjournal.com d'Istanbul : Qui était Claude Anet ?
Gisèle Durero-Köseo?lu (photo SP) : C'était un écrivain français très connu pendant l'entre-deux guerres, oublié aujourd'hui. Il a écrit une vingtaine de romans dont deux ont été adaptés au cinéma : Ariane jeune fille russe (1920), dans lequel joue Audrey Burn, et Mayerling (1930) avec Catherine Deneuve. Il est né en Suisse car sa famille, protestante, a quitté la France à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes. Mais Claude Anet a redemandé la nationalité française dans les années 1920 et elle lui a été tout de suite donnée. C'est un homme intéressant car il avait plusieurs facettes. C'était un sportif, champion de tennis, qui a gagné la coupe Roland Garros en 1892. Il était aussi journaliste-reporter et a notamment couvert la Révolution russe de 1917. Polyglotte, Claude Anet était aussi un traducteur et il a notamment traduit du persan les 144 quatrains d'Omar Khayyam en collaboration avec Mirza Muhammad. C'était également un aventurier, qui a parcouru le rallye La Perse en automobile en 1906. C'est à cette occasion qu'il vient en Turquie et qu'il reste un certain moment à Istanbul.
Quelle place la Turquie a-t-elle occupée dans ses ?uvres ? Faisait-il partie des orientalistes ?
Beaucoup de détails de sa vie privée restent inconnus aujourd'hui et l'on ne sait pas s'il est revenu à Istanbul par la suite. Il est passionné par la culture orientale mais on retrouve peu la Turquie dans ses ?uvres, à part dans La rive d'Asie ? amour et harem. En général, il évoque surtout la Perse et d'ailleurs il considère plutôt l'Orient comme un ensemble, les frontières qu'il trace entre les pays sont parfois un peu floues. Il est orientaliste par certains aspects car il ne s'intéresse pas vraiment aux réalités du monde oriental de l'époque, il a une image fantasmée de l'Orient qui est pour lui une région exotique avant tout.
Jean Schopfer, de son vrai nom, écrit sous le pseudonyme de Claude Anet. Pourquoi a-t-il fait ce choix ?
Jean Schopfer a choisi d'écrire sous un pseudonyme comme le faisaient beaucoup de littéraires à l'époque. Il était passionné de Jean-Jacques Rousseau et a choisi son pseudonyme en référence à cet auteur. Claude Anet, c'est le nom de l'intendant de Madame de Warens dans les Confessions de Rousseau. Sa fille, Leïla Schopfer, a aussi abandonné son nom de famille et se faisait appeler Leïla Claude Anet.
Quelle est la part autobiographique dans son roman La rive d'Asie ?Amour et harem que vous avez choisi de rééditer ?
Il me semble que c'est une autobiographie romancée, ce qu'on appellerait aujourd'hui une autofiction. Il est certain que l'on ne peut pas confondre l'auteur et le personnage mais le romancier se met en scène lui-même. Il a utilisé plusieurs points de sa propre vie et en particulier en ce qui concerne son initiation amoureuse avec des femmes mariées, ce qui était un trait de l'époque. Mais sa biographie reste mystérieuse et nous n'avons pas d'éléments sur la vie de Claude Anet qui permettraient de confirmer une nature autobiographique. Nous savons cependant qu'à l'époque, il envisageait d'écrire son autobiographie et qu'il ne l'a pas fait, donc on peut penser qu'il s'est servi d'éléments de sa vie dans ce livre. Je pense que ce roman est le résultat de ses rêves orientaux, de ses lectures et de son imagination.
Dans ce roman, le parcours de Philippe ?le narrateur- le mène sur les rives du Bosphore. L'image d'Istanbul donnée par Claude Anet reflète-t-elle la réalité de l'époque ?
Non, son image stéréotypée d'Istanbul est sans aucun doute nourrie par ses lectures de récits de voyages en Orient. Il donne l'image d'une ville où les gens sont nonchalants et où il n'y a pas de passions. C'est d'ailleurs pour ne pas souffrir de chagrin d'amour que Philippe va se rendre sur les rives du Bosphore. Le roman est publié en 1927, peu de temps après la proclamation de la République turque en 1923. Il y a eu des événements importants en Turquie et Atatürk avait déjà engagé les grandes réformes sur les droits des femmes, comme l'interdiction de la polygamie et l'instauration de l'école mixte et laïque. Mais Claude Anet ne les évoque jamais et fait perdurer l'existence de la polygamie. Il essaie de faire survivre le monde fantasmé de l'Empire ottoman qui n'existe plus à cette époque-là et qui a été remis en question à partir de la fin du 19ème siècle par toutes les féministes ottomanes.

Oui bien sûr, la vision de la femme turque est bien éloignée des réalités historiques. En 1927, il y a avait sans doute encore des gens qui vivaient à l'ancienne à Istanbul mais il y en avait peu alors que Claude Anet se focalise sur ce sujet. Il imagine encore la femme turque enfermée dans son harem à regarder les eaux du Bosphore par la fenêtre toute la journée. C'est une image de la femme que l'on retrouve dans L'Homme qui assassina de Claude Farrère et dans d'autres romans orientalistes. Ça correspond certes à une réalité d'une certaine époque, mais plus à celle de 1927 quand le livre de Claude Anet est publié. Il y avait beaucoup de féministes ottomanes et les réformes pour les femmes entreprises par Atatürk sont d'ailleurs le résultat de 50 ans de lutte et d'écrits.
Dans ce roman, nous suivons l'apprentissage amoureux de Philippe, le narrateur. Quelle image de l'amour livre Claude Anet ?
Une image très rétrograde. Aujourd'hui, on définit l'amour comme un partage entre deux êtres ; dans le livre de Claude Anet, il y a une emprise d'un homme sur une femme, voire plusieurs, dans un sens unilatéral. Ce qui est intéressant, c'est qu'il n'arrête pas de vanter la vertu des femmes qui l'entourent. Il a une image obsolète de l'amour et de la femme. Ses chagrins d'amour le conduisent sur les rives du Bosphore, où il pense qu'il ne souffrira pas de passion. En France, les gens se cachent pour avoir des relations adultères. A Istanbul, le héros retrouve la sérénité qui lui permet tout ce qui est interdit à Paris et qui ne l'est pas, pense-t-il, à Istanbul. Quand il est finalement heureux avec Isabelle, il commence à s'ennuyer et cherche un piment nouveau. Tandis qu'elle s'enferme, lui commence à sortir et à être attiré par d'autres femmes. La morale implicite est que l'on ne peut pas être heureux avec une seule femme, et Philippe justifie son libertinage par le fait qu'il ne veut plus être malheureux en amour. Istanbul et l'Orient lui permettent de réaliser ses fantasmes en étant en accord avec la moralité, et cela justifie d'une certaine façon son libertinage. Mais en réalité, la polygamie a déjà été interdite à Istanbul à cette époque.
Claude Anet était un misogyne, il a aussi écrit un manuel de séduction à destination des hommes. On disait qu'il était l'écrivain des jeunes femmes car il avait l'image d'un homme mûr qui initie les jeunes femmes à l'amour. Quand nous travaillions sur la réédition du livre avec mon fils, nous l'avions surnommé le Casanova du Bosphore?
Comment ce roman a-t-il été reçu en France à l'époque de sa publication ?
Il a fait scandale, Claude Anet a été accusé d'immoralité à cause de la polygamie à la fin du livre. Mais je crois que ça plaisait à Claude Anet de faire scandale car c'est aussi ce qui faisait son succès. Celui-ci est resté moins connu que ses romans Ariane jeune fille russe ou Mayerling, adaptés au cinéma. Il s'agissait à l'époque de petits tirages : environ 1.000 exemplaires. Mais c'est intéressant car ce livre est arrivé en Turquie. Moi-même j'ai acheté l'original chez un bouquiniste à Istanbul et j'ai trouvé à l'intérieur le nom du propriétaire du livre qui indiquait être à Istanbul.
Qu'est-ce qui peut intéresser un lecteur du 21ème siècle ?
C'est un document d'époque intéressant qui aide à comprendre la conception de la condition féminine par des hommes ?même très cultivé comme Claude Anet- au début du 20ème siècle. L'image d'Istanbul qui est donnée ?entre fantasme et potentiel érotique- est aussi intéressante. L'orientalisme, même s'il a été et est toujours critiqué, a donné de très belles ?uvres malgré l'image faussée de l'Orient. En littérature comme en peinture, il y a des chefs d'?uvre orientalistes.
Propos recueillis par Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) lundi 6 février 2017
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Rive d'Asie, Amour et Harem
de Claude Anet
"Jeune provincial ardent, avide des plaisirs de la chair, Philippe, le narrateur, nous livre le récit de son apprentissage amoureux. Abandonnant peu à peu les illusions romantiques, il découvre, au fil de ses conquêtes, les joies du libertinage. Jusqu'à ce que son parcours ne le conduise à Istanbul? De quelle expérience inédite la demeure isolée au bout de la rive asiatique du Bosphore deviendra-t-elle le muet témoin ? Ce roman de 1927, mêlant introspection, rêves érotiques et suspense, offre une vision orientaliste et fantasmée de la ville d'Istanbul, présentée comme le lieu de tous les possibles?"
Editions Gita (05/2016)
184 pages (français)
Existe aussi en turc, version traduite par Burçak Targaç : Paris'ten Anadolu Yakas?na - A?k ve Harem
Disponible à la librairie Efy d'Istanbul et dans les magasins D&R / 16 TL











































