Épisode 3 : L’incroyable cheval Marwari


Charlotte est franco-britannique et vit en Inde depuis de nombreuses années. Anthropologue sociale de formation, elle a choisi de se consacrer à sa passion pour les chevaux et s’est formée, aux côtés de son mari, auprès de Monty Roberts, le célèbre « horse whisperer». Aujourd’hui installés près de Jaipur, dans l’État du Rajasthan, ils y enseignent l’approche éthologique des chevaux — plus connue sous le nom de horse whispering.
Une rencontre inattendue dans le désert
Il y a une quinzaine d’années, à peine un an après m’être installée en Inde pour un poste en entreprise, je suis partie voyager au Gujarat avec ma mère, venue me rendre visite depuis la France. Nous séjournions dans l’immensité blanche et irréelle du désert du Rann de Kutch lorsque le propriétaire de la maison d’hôtes nous entendit parler de l’un de nos sujets favoris : les chevaux.
Avec un sourire, il nous demanda si nous voulions voir son cheval derrière la maison.
Ce que nous avons découvert nous a laissées sans voix. Les oreilles du cheval se courbaient vers l’intérieur jusqu’à se toucher à la pointe, formant un cœur parfait.
« Mais que lui est-il arrivé aux oreilles ? » avons-nous demandé, stupéfaites. Il éclata de rire : « Vous n’avez jamais vu un cheval Marwari ? »
C’est à cet instant précis que mon obsession pour le cheval Marwari est née.

À cette époque, j’étais une cavalière passionnée, sans avoir jamais possédé mon propre cheval. J’avais grandi en montant et en concourant dans mon club local en France. Depuis mon arrivée en Inde, j’avais pourtant arrêté de monter : trop de centres équestres que je visitais gardaient leurs chevaux dans un état qui me peinait. Et pourtant, là, dans le désert, se tenait ce cheval fier et élégant, pas particulièrement grand, mais d’une grâce et d’une noblesse saisissantes, couronné de ces oreilles uniques au monde.
Des origines anciennes et mystérieuses
Les origines du Marwari sont aussi fascinantes que son apparence. Développé au fil des siècles dans les déserts arides du Rajasthan, son histoire est enveloppée de légendes et de débats.
Une théorie répandue affirme qu’au XIIᵉ siècle, les souverains Rathore auraient croisé des poneys indiens robustes avec des étalons arabes ayant survécu à des naufrages sur la côte ouest de l’Inde, ainsi qu’avec des chevaux turkmènes introduits par des envahisseurs d’Asie centrale. D’autres recherches génétiques plus récentes remettent en question cette version et suggèrent que le Marwari descendrait d’un très ancien cheptel indien indigène, peut-être même antérieur aux lignées moyen-orientales.
L’incertitude s’explique par l’absence d’archives systématiques dans les régions désertiques et par les siècles de guerres et de migrations. Plus tard, les politiques coloniales britanniques ont encore brouillé les lignées et failli faire disparaître la race.
Le cheval de guerre des Rajputs
Bien avant la période coloniale, le Marwari était le cheval de guerre légendaire des Rajputs — courageux, loyal, prêt à porter son cavalier au combat sans faillir. Des récits racontent que certains Marwaris sauvèrent leurs maîtres blessés et refusèrent de les abandonner sur le champ de bataille.
Au-delà de la guerre, le cheval occupait aussi une place spirituelle et culturelle importante. Au Rajasthan, il est considéré comme un symbole de noblesse, de bravoure et de bon augure. Aujourd’hui encore, les Marwaris participent à des processions traditionnelles et à des mariages, incarnant des siècles de fierté et d’honneur.

Mépris colonial et quasi-disparition
Aux XIXᵉ et début du XXᵉ siècles, les autorités coloniales britanniques considéraient les chevaux indigènes indiens comme inférieurs. Elles privilégiaient les Pur-sang et poneys de polo importés d’Europe, se moquant même des oreilles recourbées du Marwari, vues comme un « défaut indigène ».
Les programmes d’élevage officiels favorisèrent les lignées européennes ; de nombreux Marwaris furent abattus, castrés ou relégués au travail de bât. Au début du XXᵉ siècle, la race était proche de l’extinction. Elle dut sa survie à l’intervention de certaines familles royales indiennes, notamment le Maharaja de Jodhpur, qui protégèrent les dernières lignées pures.
Malgré les efforts de préservation entrepris par la suite, une partie de cette vision coloniale persista dans les mentalités.
Pourquoi nous n’en avions jamais entendu parler
Comment se fait-il que ma mère et moi, passionnées de chevaux depuis toujours, n’ayons jamais entendu parler de cette race extraordinaire ? La réponse est simple : l’exportation permanente des Marwaris hors de l’Inde est interdite.
Cette restriction vise à protéger les races indigènes et à préserver leur pureté génétique, évitant ainsi l’appauvrissement des populations locales. Quelques exceptions diplomatiques ont existé, mais il ne reste qu’un nombre infime de Marwaris en dehors de l’Inde et du Pakistan. Pour la majorité du monde équestre international, le Marwari demeure presque invisible.
Choisir la race « difficile »
Quelques années après cette première rencontre, et après une reconversion (lisez les épisodes précédents ici) mon mari et moi sommes revenus en Inde pour y ouvrir un centre pour enseigner l'approche éthologique du cheval, ce que l’on appelle parfois le « horse whispering ». J’ai immédiatement su que je voulais travailler avec des Marwaris. À ce moment-là, je savais seulement qu’ils étaient réputés « chauds », endurants et utilisés pour de longues randonnées dans le désert.
Lorsque nos deux premières jeunes juments Marwari sont arrivées, les réactions du club de polo où nous étions installés furent décourageantes. On nous prévint qu’elles étaient stupides, têtues, « comme des ânes », et très difficiles à dresser. Tous les autres cavaliers montaient des Pur-sang ou des warmbloods européens ; personne ne choisissait de race indigène.

Au fil des années, nous avons continué à entendre ces critiques. Je me demande souvent si elles ne sont pas l’écho d’un héritage colonial encore présent — cette idée que les races étrangères seraient supérieures.
Nos plus grands maîtres
Aujourd’hui, près de dix ans après l’ouverture de notre centre, nous avons quatre merveilleux Marwaris qui nous aident à enseigner. Contrairement à tout ce que l’on nous avait prédit, notre expérience nous a montré qu’ils sont particulièrement adaptés au travail à pied et à l’enseignement éthologique.
Ils sont intelligents, sensibles et d’une expressivité remarquable. Oui, ils demandent que l’on gagne leur confiance. Ils ne donnent pas leur partenariat à la légère. Mais une fois ce lien créé, la relation que l’on vit avec eux est d’une profondeur rare : sincère, intense et inoubliable.
Nous sommes infiniment heureux d’avoir ignoré les conseils décourageants. Les chevaux que l’on nous présentait comme un défi sont devenus notre plus grand atout. Et chaque fois que je vois ces oreilles en forme de cœur se tourner vers moi, je repense à cet après-midi dans le désert de sel, lorsque cette rencontre a changé le cours de ma vie.

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