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Hong Kong Dignity Institute contre l’esclavage moderne

Par Claudia Delgado | Publié le 01/02/2022 à 14:00 | Mis à jour le 02/02/2022 à 02:01
Photo : Patricia Ho et Crystal Yeung
hong kong dignity institute

Je retrouve Crystal Yeung, directrice de recherche et d’assistance social au Hong Kong Dignity Institute, dans leurs bureaux à Wan Chai. Malgré le nombre de personnes qui défilent dans tous les sens, une ambiance paisible règne dans la salle d’attente. On s’installe dans un petit coin, le seul inoccupé, pour que Crystal me parle de leur travail au sein du Dignity Institute.

L’esclavage moderne lié à un cycle d’exploitation

Comment le Hong Kong Dignity Institute a-t-il été créé ?

Patricia Ho, avocate en droits humains, a fondé le HKDI il y a un peu plus de deux ans. Cela a été conçu pour pallier au stress qu’implique un litige : pour les clients avec lesquels nous travaillons, par exemple les réfugiés ou les victimes de la traite des êtres humains, il est très difficile de passer par un processus judiciaire lorsqu’ils n’ont pas de quoi se nourrir ni se loger. À Hong Kong, le régime juridique ne permet pas aux avocats de pratiquer dans les ONG. Dans ce cas, un réfugié va s’adresser à une ONG pour une aide au logement et va chercher de l’assistance juridique ailleurs, mais devoir répéter son histoire à chaque fois peut être une expérience traumatisante et difficile. Le Dignity Institute a été créé pour offrir des services intégrés et holistiques à ce type de clientèle.

Qu’est-ce que l’esclavage moderne ?

L’esclavage moderne est un terme très large. À strictement parler, ce n’est pas vraiment un terme juridique, donc légalement, lorsque nous parlons de nos clients, nous utilisons le terme «traite de personnes», qui relève de différentes catégories, comme la servitude pour dettes, le travail forcé ou le travail des enfants. L’esclavage moderne est un terme très large utilisé pour comprendre l’expérience des gens qui sont dans un cycle d’exploitation.

L’esclavage moderne à Hong Kong

Quelle est la prévalence de l’esclavage moderne à Hong Kong?

C’est très difficile d’estimer les chiffres, parce qu’il y a tellement de domaines qui sont inexplorés, comme par exemple, l’esclavage (ou traite) dans l’industrie de la construction et dans l’industrie alimentaire. On sait que cela existe de par nos échanges avec des personnes qui connaissent ce milieu, mais il est très difficile d’avancer un chiffre exact. 

 

esclavage moderne Hong Kong
Helen Leung directrice de recherche et Deborah Measor directrice des opérations

À quoi ressemble l’esclavage moderne à Hong Kong ?  

Les types de cas de traite de personnes que nous rencontrons habituellement sont liés au trafic de drogue, à l’exploitation sexuelle et au travail forcé des employées de maison étrangères. Parfois ces trois sont liés entre eux. Il y à peine quelques années, le concept de traite des personnes n’existait pas dans l’esprit des Hongkongais. Cela a été mis en avant grâce à une affaire que Patricia a plaidé devant les tribunaux en 2015, la toute première affaire de traite de personnes à Hong Kong.   

Quelle est votre façon de travailler ?

La plupart des victimes de traite ne savent pas qu’elles en sont victimes. Habituellement, ils s’adressent à nous pour des divers griefs et demandes. Par exemple, il pourrait s’agir d’une employée domestique qui n’a pas été payée depuis six mois et qui a dû verser des frais élevés à un agent aux Philippines pour obtenir son poste. Pour nous, cela coche des cases d’un cas potentiel de traite de personnes. On commence par les aider à résoudre ce qui les préoccupe, c’est à dire, le salaire non versé, mais il faut brosser un tableau plus large. Une partie de nos services est lié au partage de nos connaissances dans ce domaine afin que plus d’avocats, ONG, et le public puisse repérer des cas potentiels de traite.

 

esclavage moderne Hong Kong
photo@Wikimedia Commons

Lutter contre la traite des personnes à Hong Kong

Dans quelle mesure le gouvernement de Hong Kong a-t-il réussi à combattre l’esclavage moderne?

Les rapports du gouvernement disent que la traite des personnes est très minime. C’est pourquoi une loi spécifique n’est pas nécessaire aux yeux des autorités hongkongaises. Puisqu’ici la traite des personnes n’est pas un crime, si vous commettez une infraction en étant une victime de traite il n’y a pas de ligne de défense du fait d’avoir été forcé à le faire. À Hong Kong, on ne peut pas s’appuyer sur cet argument juridique. Il y a encore beaucoup de défis pour l’obtention d’un recours pour les victimes de la traite. Mais face aux données, le gouvernement a créé un système appelé «plan d’action pour lutter contre la traite des personnes». Faute d’une loi, un système c’est mieux que rien. Si on soupçonne qu’une personne est victime de traite, on peut demander une vérification par les autorités, qui détermineront s’il s’agit ou non d’une victime. C’est une amélioration, car on reconnaît au moins l'existence du problème, mais si nous regardons les chiffres officiels, le nombre des «vraies victimes» est très faible.

 

esclavage moderne Hong Kong
Crystal et Helen lors d'un séminaire de formation

Y a-t-il eu des progrès dans le «plan d’action pour lutter contre la traite des personnes»?

J’ai participé à un grand nombre de contrôles pour vérifier de possible cas de traite. Ces entrevues peuvent être très longues, parfois jusqu’à cinq jours complets. La première fois que j’y ai assisté c’était il y a trois ans, et j’avais l’impression que les questions posées, la façon dont on les posait et l’attitude de l’intervieweur envers des victimes potentielles semblait complètement insensé, elles étaient traitées comme des criminels. Souvent, nos clients sortaient en larmes voulant tout arrêter. Récemment, j’ai assisté à un contrôle où les questions étaient posées de façon appropriée et le client a eu l’occasion de s’exprimer librement. Donc oui, j’ai vu des améliorations, mais c’est très lent.   

Redonner un peu de foi en l’humanité

Durant vos années de travail y-a-t-il quelque chose qui vous a marqué?

Lorsque j’ai commencé à travailler dans le domaine des droits humains, j’avais un mentor qui travaillait comme avocate et elle m’a demandé: «es-tu sûre de vouloir faire cela?» Car les jeunes sont pleins de rêves pour changer le monde, elle m’a donc dit «travailler pour les droits humains c’est comme nettoyer des toilettes, chaque jour, les toilettes vont être souillées, mais il faut tirer satisfaction du fait d’en avoir laissé une immaculée, sachant que le lendemain, ce sera comme ça à nouveau». Il faut être prêt à accepter cela.    

 

esclavage moderne Hong Kong
photo@maxpixel.net

Dans ce contexte, comment rester motivé?

Les personnes qui ont été victimes de la traite, n’ont aucune confiance en elles, elles sont très méfiantes et ont perdu leur sens de dignité et d’autonomie. Nous nous occupons des questions juridiques, mais nous fournissons aussi une aide liée à la santé mentale et à la protection sociale.Avec cela, elles commencent à regagner un peu de foi en l’humanité, voilà ce qui nous donne un sentiment d’accomplissement.

Comment les citoyens, les entreprises et les médias peuvent-ils prévenir l’esclavage moderne?

Tout le monde peut contribuer à le prévenir, car la traite des personnes est un crime organisé lié au blanchiment d’argent, l’exploitation sexuelle, la corruption, aux voies d’immigration, etc. Pour donner un exemple concernant les entreprises: les banques peuvent chercher des indicateurs de blanchiment d’argent et suivre la trace pour déceler de possibles cas d’exploitation. Je pense qu’il faudrait éduquer davantage le public sur ce sujet car la traite se produit partout, donc je dirais aux gens: commencez par être plus attentif aux signes de l’esclavage moderne sous toutes ses formes, pour pouvoir le signaler ou pouvoir orienter une victime potentiel vers les services compétents. 

 

Claudia Delgado

Claudia Delgado

Mexicaine de langue française, Claudia est traductrice. Cela fait quelques mois qu’elle habite à Hong Kong et rédige des articles pour le Petit Journal
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Didier Pujol

Rédacteur en chef de l'éditon Hong Kong.

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