CORONAVIRUS: atterrissage en catastrophe pour le secteur aérien

Par Patricia Herau-Yang | Publié le 06/04/2020 à 15:00 | Mis à jour le 07/04/2020 à 04:04
Photo : L'usine Boeing d'Everett (Washington St.) est à l'arrêt (Crédit: Boeing)
Crise secteur aérien coronavirus

Toutes les compagnies d’aviation s’accordent à dire que la crise du secteur aérien suite à Covid-19 est pire que celle qui a suivi le 11 septembre. Nous avons interrogé du personnel navigant sur les implications de la crise sur leur vie.

Le secteur entier en crise

Depuis les compagnies d’aviation de ligne ou de fret, les grands de l’aéronautique, jusqu’aux aéroports, tout le secteur est en crise. Au début de la crise, l’épidémie de coronavirus a ainsi fait craindre le pire au personnel volant, qui hésitait à assurer certains vols et donc rendait ces liaisons très tendues. Très vite, les lignes problématiques ont été fermées. Les restrictions sur les passages de frontières ont ensuite fait s’effondrer la demande.

Certaines compagnies (British Airways) ont déjà lancé des consultations avec les syndicats pour un plan de licenciement, le timing étant incertain. Dans l’immédiat, le discours est de protéger l’emploi et sécuriser la trésorerie. D’autres ont déjà mis la clé sous la porte: au Royaume-Uni, Flybe. Virgin Atlantic de son côté ne vole plus, ou presque. Les employés ont accepté, dans leur très grande majorité, le congé sans solde. Pour sauver son entreprise, Sir Richard Branson aurait approché et l’Etat, et les banquiers, pour des garanties bancaires et prêts.

 

Crise secteur aérien coronavirus
Le flamboyant Sir Richard Branson, dans des jours meilleurs

 

Norwegian tente de sauver les murs via des négociations avec le gouvernement, au sujet d’une aide d’urgence pour échapper à la banqueroute. Au premier round de négociations, Oslo proposait de supprimer les taxes d’aéroport: c’est trop peu selon Norwegian.

D’après Alexandre de Juniac, Directeur Général de l’IATA (Association internationale du transport aérien), les compagnies d’aviation vont consommer 55 milliards d’Euro de trésorerie et subir une perte nette de 39 milliards de dollars américains au 2ème trimestre.

Zheng Lei, Président de l'Institute for Aviation Research, un think tank, estime la perte globale pour le secteur à 2 trillions de Dollars US et menacer des millions d'emploi. En plus des emplois directs, les emplois indirects et les emplois induits incluent les sociétés de catering en vol, les sociétés d'accompagnement au sol, la maintenance, le stockage, les boutiques duty-free, les chauffeurs de navettes, les agents de sécurité...

On comprend qu’aucune compagnie d’aviation ne semble disposée à acheter le moindre avion d’ici la fin de l’année 2020, ce qui a mené à la crise du secteur aéronautique, fournisseurs des compagnies d'aviation. La demande étant en berne, Airbus puis Boeing n’ont pas beaucoup hésité à arrêter la production, dans un contexte de quarantaine en Europe et aux Etats-Unis. Plusieurs employés de Boeing ont en effet été dépistés positifs.

L’aéroport d’Orly, fermé, est devenu un immense parking à avions.

 

Crise secteur aérien coronavirus
125 millions d'Eu économisés sur 3 mois avec la fermeture d'Orly (Crédit: LP Philippe Lavieille)

 

Les régulateurs ont commencé à proposer des solutions. La Commission Européenne a ainsi suspendu la règle dite "use-it or-lose it" jusqu’au 30 juin 2020. Cette règle veut que les créneaux d’atterrissage dans les aéroports européens ne soient conservés pour les transporteurs que s’ils les utilisent au moins à 80%. C’est le début d’une sécurisation pour le secteur aérien (en temps de plan de vol proche du néant). Mais c’est “vraiment le minimum dont le secteur a besoin”. D’après cette règle, les compagnies étaient obligées de voler pour garder leurs créneaux: récemment, c’était à vide ou presque. Avec la réforme, les transporteurs aériens pourront redéployer leurs équipes là où est la demande, sans autre considération.

Le personnel cloué au sol

Marion, attachée commerciale pour une compagnie d’aviation, est au chômage technique et ne travaille plus que deux journées et demie par semaine. Sa hiérarchie n’est pas très optimiste, la reprise n’est attendue qu’en septembre.

Pour Marie, hôtesse de l’air (le nom officiel est PNC pour personnel navigant commercial) basée en France, c’est le calme plat: le plan de vol d’avril est vide. Son mari, pilote, avait il y a quelques jours encore dans son plan de vol des navettes vers les départements d’outre-mer, continuité territoriale oblige. Il croise les doigts pour que ces quelques vols soient maintenus, la recrudescence de cas en outre-mer est en effet préoccupante, avec un décalage d’un mois par rapport à la métropole.

Plusieurs autres PNC nous racontent la même histoire: aucun avion en vue en avril.

Nathalie, PNC en deuxième année de congé sabbatique suite à la mutation de son conjoint, s’est vu proposer de prolonger ce congé. Si la règle veut que le congé sabbatique ne s’étende pas au-delà de deux ans, cette prolongation tombe bien pour Nathalie: son conjoint s’est aussi vu proposer une prolongation.

 

Crise secteur aérien coronavirus
L'aéroport de Hong Kong le 1er avril (Crédit: Jacques Cesbron @Facebook)

 

Michael, pilote pour un transporteur de colis américain, avait un plan de vol rempli comme un œuf pendant tout le premier trimestre. Certains pilotes se sont en effet retrouvés bloqués en quarantaine en Chine (le siège asiatique de l'entreprise est à Canton). Une pilote ayant récemment accouché a préféré demander un congé sans solde et rester près de son enfant plutôt que de prendre des risques sanitaires. Peu de pilotes au départ de la Chine restaient disponibles, alors que dans le même temps les besoins de transports de marchandises explosaient. Michael a ainsi fait son meilleur trimestre depuis le début de sa carrière. Maintenant, la demande est toujours folle, mais Michael a atteint la limite de dose de radioactivité sur la période, il ne peut plus voler. Autre difficulté, le lieu de départ des vols est Canton, où Michael réside lors de ses quelques jours entre deux vols. Or il ne pourrait maintenant plus traverser la frontière entre Hong Kong et la Chine. Rentré à Hong Kong, il termine sa quarantaine. Il compte bien profiter de l’accalmie pour renouer des liens avec ses deux jeunes enfants.

Patrice enfin, pilote sur des vols commerciaux, est aujourd’hui à Dubaï, séparé de sa famille. C’est en escale entre deux vols qu’il s’est trouvé dans l’impossibilité de quitter Dubaï. Sa femme est restée à Hong Kong.

 

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Le hall d'embarquement pour Paris le 1er avril (Crédit: Jacques Cesbron @Facebook)

 

Difficultés temporaires ou tendance lourde?

Toutes ces fermetures de frontières, ces changements en cascade pour le personnel du secteur, sont-elles vraiment efficaces pour combattre le coronavirus? Le 29 février dernier, l’OMS déclarait: “Travel bans to affected areas or denial of entry to passengers coming from affected areas are usually not effective in preventing the importation of cases but may have a significant economic and social impact.” Un mois seulement a passé, et ces fermetures sont devenues la norme. L'impact socio-économique est là, le virus se porte bien, merci.

On débat déjà sur la fin de la globalisation, sur l’envol du télétravail, des webinaires et visites virtuelles. Pour les compagnies d’aviation, s’agit-il d’une vraie tendance? Les 65 millions d’emplois directs générés par la crise du secteur sont-ils à risque? Certains confrères titrent déjà sur la reconversion de certains métiers, notamment les personnels au sol. A suivre.

 

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Patricia Herau-Yang

Patricia a passé de nombreuses années en Chine, exercé le métier de traductrice français-chinois. Depuis son arrivée à Hong Kong, elle s'est mise au cantonais et à la randonnée. Elle contribue à Lepetitjournal.com sur le volet culturel, entre autres...
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