Une bière peut-elle contribuer à restaurer les mangroves, protéger les côtes vietnamiennes ou encore lutter contre la pollution des cours d’eau ? C’est le pari de Koraï, une jeune marque de bière artisanale vietnamienne qui a fait le choix de placer la protection des océans au cœur de son modèle économique. Depuis sa création en 2024, l’entreprise reverse 10 % de son chiffre d’affaires à des projets de conservation marine au Vietnam. Un engagement qui ne relève pas d’une simple campagne de communication, mais qui constitue réellement la raison d’être de la marque.


Le Petit Journal est allé à la rencontre d'Antoine Goupille, cofondateur de Koraï, une jeune marque de bière artisanale vietnamienne qui reverse 10 % de son chiffre d'affaires à des projets de conservation marine au Vietnam.
Dans cette interview, il partage les coulisses de cette aventure entrepreneuriale : son arrivée au Vietnam, le développement de Koraï, les défis rencontrés, ses ambitions pour l'avenir et sa conviction qu'une entreprise peut concilier croissance économique et impact environnemental.
Les débuts de Koraï
Installé au Vietnam depuis près de quatorze ans, Antoine Goupille ne se destinait pourtant pas à l’univers de la bière artisanale. Arrivé une première fois en 2011 pour effectuer son stage de fin d’études chez Les Vergers du Mékong, il retourne ensuite en France terminer ses études avant de revenir s’installer durablement à Hô Chi Minh-Ville avec sa famille. Deux semaines après son retour, il rejoint l’université RMIT Vietnam, où il enseignera l'entrepreneuriat pendant quatorze ans.
Au fil des années, l’envie de passer de la théorie à la pratique s’impose. Alors qu’il enseigne lui-même l’entrepreneuriat, il observe également les particularités du monde des affaires vietnamien.
« C’est très différent au Vietnam d’entreprendre dans un pays en développement où tout est nouveau et où les structures ne sont pas aussi matures qu’en France par exemple », explique-t-il.
Lorsqu’un ami lui présente, en 2024, son projet de bière artisanale dont les recettes, le design des bouteilles et le nom sont déjà prêts, Antoine y voit une opportunité de concrétiser cette envie d’entreprendre.
« Quand j’ai vu le produit, j’ai vu que c’était un bon produit et qu’il y avait un fort potentiel d’en faire quelque chose, une entreprise à impact. »
Quelques mois plus tard, il quitte définitivement l’université pour se consacrer à plein temps à Koraï.

Une entreprise née autour d’une mission
Si le marché de la bière artisanale connaît un véritable essor au Vietnam depuis une dizaine d’années, Antoine Goupille ne souhaitait pas créer une marque de plus.
Le nom Koraï, inspiré du mot « corail », oriente rapidement la réflexion vers la préservation du milieu marin. Toute l’identité visuelle de la marque évoque d’ailleurs les récifs coralliens, avec des étiquettes illustrées de branches de coraux.

Pour Antoine Goupille, ce lien avec l’océan devait aller au-delà du simple univers graphique.
« Il y a déjà une vingtaine de bières artisanales. Ça aurait été une bière de plus dans un marché qui n’est pas mature. Mais je voyais une beaucoup plus grande opportunité si on avait un fort élément de différenciation. »
Cet élément de différenciation sera finalement trouvé dans la protection des océans. Koraï choisit ainsi d’intégrer l’impact environnemental au cœur même de son modèle économique.
Pourquoi reverser 10 % du chiffre d’affaires ?
Le choix de consacrer une partie des revenus de l’entreprise à la protection des océans s’est imposé assez rapidement. Cependant, au lieu de calculer ce montant sur les bénéfices, comme le font certaines entreprises engagées, Koraï a tenu à prélever ce montant de leur chiffre d’affaires.
Cette décision répond à leur volonté d’inscrire cet engagement dans la durée, et qu’une part soit toujours versée quels que soient les bénéfices.
« J’avais vu qu’en moyenne les grandes entreprises de bière dépensent 10 % de leur chiffre d’affaires en marketing. On s’est dit qu’on allait mettre le marketing de côté, faire un super produit avec une super mission, et que c’est la mission qui porterait le message. »
« C’est trop facile sur le profit de jouer avec les chiffres. Avec le chiffre d’affaires, c’est clair et net et on ne peut pas se déroger. »
Cette philosophie rappelle celle de certaines entreprises internationales engagées, comme Patagonia et son modèle 1 % for the Planet, qui ont pu inspirer Antoine Goupille dans ce choix. Cependant, Koraï l’adapte à son échelle, avec un objectif clair : démontrer qu’une jeune entreprise peut intégrer l’impact environnemental au cœur même de son fonctionnement.
Des actions qui évoluent avec la croissance de l’entreprise
Les premiers mois de Koraï sont ceux d’une jeune entreprise : les ventes restent modestes et les sommes disponibles pour financer des projets le sont donc tout autant.
La première initiative soutenue par la marque consiste ainsi à financer une barrière destinée à retenir les déchets flottants dans un canal de Hô Chi Minh-Ville. Un projet d’environ 1 000 dollars, financé grâce aux premières ventes de leur bière.
Mais à mesure que la marque se développe et réalise des ventes, les projets prennent une autre dimension.
Cette année, Koraï a lancé son initiative la plus ambitieuse en partenariat avec MangLub, une entreprise sociale spécialisée dans la restauration des mangroves dans le delta du Mékong.

L’entreprise y consacre 375 millions de dôngs pour restaurer un hectare de mangrove. Ce projet prévoit donc la plantation de 2 500 palétuviers ainsi qu’un suivi sur quatre ans afin de garantir la pérennité de la forêt.
« On plante un hectare de mangrove, 10 000 m², donc ça fait à peu près 2 500 arbres. »
Pour Antoine Goupille, cette durée de suivi est essentielle.
« Au bout de quatre ans, une forêt de mangrove est assez résiliente pour survivre toute seule. »
Les mangroves, un allié essentiel des côtes vietnamiennes
Si Koraï a choisi de financer la restauration de mangroves, ce n’est pas un hasard.
Ces écosystèmes côtiers jouent un rôle majeur dans la protection du littoral vietnamien. Leurs racines limitent l’érosion, atténuent les effets des vagues et des tempêtes, tout en constituant une véritable nurserie pour de nombreuses espèces de poissons, de crustacés et de mollusques.

Comme le souligne Antoine Goupille, les bénéfices de ces forêts sont multiples et variés.
« C’est bon pour l’environnement, pour la protection des côtes. Ça a un rôle de nurserie pour les poissons, donc pour la faune et pour la flore. »
Les mangroves participent également au stockage du carbone et figurent parmi les écosystèmes les plus efficaces pour lutter contre le changement climatique.
Enfin, elles soutiennent directement les communautés locales dont les activités dépendent de la bonne santé des écosystèmes côtiers.
Trouver les bons partenaires
Pour réaliser ce projet d’envergure, le financement n’était pas la seule partie compliquée. En effet, il fallait aussi réussir à trouver les structures capables de mener ces projets à bien.
Antoine Goupille reconnaît ainsi que cette étape n’a pas été la plus simple. Avant de collaborer avec MangLub, plusieurs organisations ont été considérées, sans offrir les garanties attendues.
« On a eu un peu de mal au début à trouver des partenaires qui étaient assez sérieux ou assez structurés pour qu’on leur donne nos fonds de conservation. »
Aujourd’hui, le partenariat avec MangLub répond à ces exigences. L’entreprise sociale emploie une trentaine de personnes chargées de produire les jeunes plants, de réaliser les plantations et d’assurer leur entretien pendant plusieurs années.
Pour le cofondateur de Koraï, cette dimension humaine est tout aussi importante que l’aspect environnemental. L’équipe de Koraï n’a d’ailleurs pas hésité à participer elle-même aux premières plantations, en plantant les 100 premiers palétuviers.

Faire grandir l’entreprise pour faire grandir son impact
À mesure que Koraï poursuit son développement dans les hôtels, restaurants et désormais la grande distribution, Antoine Goupille voit dans cette croissance une opportunité de financer des projets toujours plus ambitieux.
L’objectif n’est pas seulement de vendre davantage de bière, mais de créer un cercle vertueux où chaque nouvelle bouteille contribue à augmenter les moyens consacrés à la protection des écosystèmes marins.
« Moi, ce qui me tient le plus à cœur, c’est de prouver qu’une entreprise peut avoir un vrai impact, au-delà du greenwashing et des petites opérations. »
Quelques années seulement après son lancement, Koraï estime avoir démontré qu’un modèle économique peut être directement lié à une mission environnementale.
Comme le résume Antoine Goupille : « On a réussi à prouver qu’on pouvait créer un business qui a un vrai impact et donc l’impact grandit avec la croissance de l'entreprise. »
Une philosophie tout simplement résumée par le slogan de la marque : Good Beer That Does Good, autrement dit, une bonne bière qui fait le bien !
Sur le même sujet







