Français installés au Québec depuis 1994, Isabelle et Charles Mony ont fondé l’ONG Village Monde après un tour du monde qui a profondément changé leur regard sur le voyage, le développement et la justice climatique. Depuis Québec, leur organisation accompagne aujourd’hui des communautés villageoises en Afrique, en Amérique latine et au Cambodge, avec une conviction forte : un tourisme respectueux peut devenir un outil concret de développement durable et de rapprochement entre les peuples.


« Tu arrives comme un voyageur, mais tu repars avec un ami » - Charles Mony
Lorsqu’ils quittent la France au début des années 1990 avec leurs trois jeunes enfants, Isabelle et Charles Mony ne savent pas encore que leur vie basculera un jour vers la coopération internationale. Lui vient du sud de la France, elle de la région Lyonnaise, après quelques années à Paris, ils rêvent de grands espaces, de nature et d’une autre manière de vivre. Le Québec s’impose presque naturellement.
À leur arrivée en 1994, le contexte économique n’est pourtant pas simple. Charles développe progressivement son entreprise, Créaform, tandis qu’Isabelle travaille dans le domaine des biotechnologies et de la gestion de projets scientifiques. Rien ne les destine alors au milieu de la coopération internationale ou au tourisme durable.
Mais les voyages occupent déjà une place centrale dans leur vie familiale. Et surtout, une idée commence à germer chez Charles : celle de lutter contre l’exode rural dans les pays en développement. Lui-même se décrit comme « un pur produit de l’exode rural », passé de la campagne française à Paris avant de traverser l’Atlantique. Une trajectoire qui lui fait comprendre très tôt que, dans de nombreux pays, quitter son village mène souvent à la précarité des grandes villes et des bidonvilles.
Une île malgache comme déclencheur
Le véritable tournant survient durant un tour du monde à la voile entrepris avec leurs enfants. Étape après étape, le voyage les conduit jusqu’aux côtes de Madagascar. Sur une petite île isolée, ils découvrent des habitants vivant dans une extrême précarité, mais capables d’un accueil et d’une générosité qui les bouleversent profondément.
Les souvenirs restent gravés. Des enfants qui n’avaient jamais vu de Blancs. Quelques paillotes sur une plage. Des discussions improvisées dans un français hésitant. Des poissons partagés malgré le peu de ressources disponibles. Mais aussi la conscience permanente de la fragilité : un cyclone, une maladie ou un accouchement compliqué pouvaient suffire à faire basculer tout un village dans l’urgence humanitaire.

C’est là que les « neurones se sont touchés », racontent-ils aujourd’hui avec le sourire. Comment transformer cette richesse humaine ressentie lors de la rencontre en un outil de développement économique durable ? Comment permettre aux communautés de rester autonomes, fières et capables de vivre de leurs territoires sans dépendre entièrement de l’aide internationale ?
Deux expériences vont particulièrement les marquer. D’abord celle d’un homme malgache rêvant de construire une petite paillote pour accueillir des voyageurs et échanger avec eux. Puis celle d’un centre de santé flambant neuf, financé par une grande ONG étrangère, mais déserté faute de moyens et d’appropriation locale.
Pour Isabelle et Charles, la conclusion devient claire : le développement durable ne peut pas seulement être une logique de dons ou d’infrastructures importées. Il doit aussi passer par des activités économiques locales permettant aux communautés de décider elles-mêmes de leur avenir.
Faire du tourisme un outil de développement
De retour au Québec, le couple change radicalement de vie. Charles vend son entreprise. Isabelle quitte son emploi. Depuis 2015, ils travaillent bénévolement à temps plein pour faire grandir Village Monde.
Le principe de l’organisation est simple dans son intention, mais complexe dans sa mise en œuvre : accompagner des communautés villageoises dans le développement d’un tourisme durable, respectueux et à petite échelle. Pas du tourisme de masse. Pas du « tourisme humanitaire » non plus. Mais des projets permettant à des habitants de créer eux-mêmes des hébergements, des activités culturelles, des circuits ou des expériences immersives.

Village Monde ne vend pas de voyages. L’organisation forme les communautés à l’accueil, au guidage, au marketing numérique, à la restauration ou encore à l’hospitalité. Ensuite, des agences partenaires ou des plateformes spécialisées connectent ces initiatives aux voyageurs.
Pour Charles Mony, le tourisme possède un avantage majeur : « le client vient à toi ». Contrairement à d’autres productions locales qui nécessitent des chaînes logistiques complexes, le voyageur se déplace directement dans la communauté. Et son impact économique se diffuse largement. Une étude menée au Bénin évoque ainsi des retombées positives touchant jusqu’à vingt familles pour un seul voyageur séjournant dans un village.
Aujourd’hui, Village Monde accompagne des projets au Bénin, au Sénégal, à Madagascar, en Bolivie, au Guatemala, au Mexique ou encore au Cambodge. L’organisation travaille également sur des projets de puits carbone liés à la justice climatique et développe des outils de financement participatif pour de petites communautés souvent ignorées par les grands bailleurs internationaux.

Voyager autrement pour mieux comprendre le monde
Avec le temps, la réflexion du couple s’est élargie. La pandémie de COVID-19 a constitué un autre choc majeur. Pendant deux ans, le tourisme mondial s’est presque arrêté, fragilisant brutalement les communautés dépendantes des voyageurs. Mais cette période a aussi renforcé leur conviction que le voyage pouvait devenir un outil éducatif et citoyen.
Village Monde développe désormais un important volet d’éducation à la citoyenneté mondiale et environnementale auprès des jeunes Québécois. L’organisation intervient dans des écoles pour parler de justice climatique, d’écoanxiété, de résilience et de consommation responsable.
Il est reconnu que les pays du Nord produisent une grande partie des émissions de gaz à effet de serre, tandis que les populations du Sud subissent souvent les conséquences les plus brutales du dérèglement climatique. D’où l’importance, selon Isabelle et Charles, de reconnecter les jeunes à la réalité du monde et de leur montrer qu’ils peuvent agir à leur échelle.
Leur discours tranche parfois avec certaines idées reçues. Eux défendent l’idée que le voyage peut faire partie de la solution plutôt que du problème, à condition qu’il soit réfléchi, lent et humain.
« Tu arrives comme un voyageur, mais tu repars avec un ami », résume Charles Mony lorsqu’il évoque leurs rencontres aux quatre coins du monde.
Une vision profondément francophone
Membre de la Conférence des OING de la Francophonie (COING) depuis plusieurs années, Village Monde s’inscrit pleinement dans cette francophonie de la société civile qui cherche à créer des ponts concrets entre les territoires, les communautés et les citoyens. Très impliquée dans les réseaux de la Francophonie institutionnelle et citoyenne, l’ONG participe aux réflexions autour du tourisme durable comme outil de développement économique, culturel et humain dans l’espace francophone.
Pour Isabelle et Charles Mony, la langue française constitue bien plus qu’un héritage linguistique : elle devient un espace commun capable de relier des réalités très différentes, du Québec au Bénin, du Sénégal au Cambodge. À leurs yeux, le tourisme durable permet justement de faire vivre cette francophonie de terrain, au-delà des sommets diplomatiques et des cadres institutionnels, à travers les rencontres humaines, les échanges culturels et les expériences partagées.
Installés depuis plus de trente ans au Québec, Isabelle et Charles Mony continuent aujourd’hui de vivre entre deux mondes : profondément enracinés dans leur région de Québec, mais constamment tournés vers les villages, les communautés et les rencontres qui nourrissent leur engagement depuis Madagascar.

Le voyage comme antidote au repli
À l’heure où les crises climatiques, les tensions géopolitiques et les replis identitaires se multiplient, Village Monde défend une idée presque à contre-courant : voyager moins vite, plus longtemps et plus humainement peut devenir une manière de recréer du lien entre les sociétés.
Une vision qui repose moins sur les grands discours que sur des milliers de rencontres concrètes. Et peut-être aussi sur une intuition simple : il devient beaucoup plus difficile d’avoir peur de l’autre lorsque l’on a partagé son quotidien, son repas ou son village.
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