Édition internationale

Pamoja, l’éducation comme levier de transformation des communautés

À la tête du réseau Pamoja depuis plus de dix ans, Carole Houndjo coordonne un collectif de la société civile présent dans 14 pays africains. Entre contraintes de financement, enjeux linguistiques et réalités locales, elle incarne une Francophonie qui se construit loin des discours, au contact des communautés.

Carole HoundjoCarole Houndjo
Carole Houndjo, coordinatrice du réseau Pamoja, engagée pour l’éducation des adultes et l’autonomisation des communautés en Afrique. - Photos Courtoisie
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 19 avril 2026


 

 « C’est dans le dialogue qu’on trouve les solutions » - Carole Houndjo


 

Tout commence par une prise de conscience. Étudiante en linguistique au Bénin, Carole Houndjo découvre, lors d’un travail de terrain, l’ampleur de l’analphabétisme dans son pays. « Je ne pensais pas qu’il y avait autant de personnes qui ne savaient pas lire », confie-t-elle. À l’époque, le taux d’alphabétisation tourne autour de 30 %.

Ce constat agit comme un déclencheur. Elle cherche un stage, puis s’engage dans une ONG spécialisée dans l’éducation multilingue. Très vite, elle passe de la théorie à la pratique : concevoir des supports, structurer des programmes, accompagner des adultes dans l’apprentissage.

Cette première expérience la projette au-delà du cadre local. Elle découvre les dynamiques de plaidoyer, les rencontres régionales, et surtout la nécessité d’agir collectivement. C’est dans ce contexte qu’elle entre en contact avec Pamoja.

 

Plaidoyer : de quoi parle-t-on ?
Dans le contexte d’organisations comme l’Organisation internationale de la Francophonie ou l’UNESCO, le plaidoyer désigne les actions menées pour influencer les décisions publiques.
Cela consiste à faire entendre la voix des acteurs de terrain afin d’orienter politiques, priorités et financements.



 

Pamoja, un réseau né du terrain africain

Créé à la fin des années 1990, Pamoja rassemble des organisations de la société civile engagées dans l’éducation des adultes et l’alphabétisation. Son nom, tiré du swahili, signifie « ensemble » — une orientation qui reste au cœur de son fonctionnement.

Le réseau s’appuie sur une approche dite « REFLECT », inspirée de Paulo Freire. Ici, pas de manuel standardisé : on part des réalités vécues. Dans un village, cela peut être une carte dessinée collectivement pour comprendre l’accès à l’eau, ou un calendrier pour analyser les périodes de travail.

L’apprentissage de la lecture et de l’écriture se construit à partir de ces échanges. Il ne s’agit pas seulement de transmettre un savoir, mais de permettre à chacun de comprendre et d’agir sur son environnement.

En 2014, Carole Houndjo prend la coordination du réseau, alors basé au Mali. Faute de moyens, elle en assure d’abord le fonctionnement à distance depuis le Bénin. Deux ans plus tard, en 2016, l’assemblée générale acte le transfert du siège à Cotonou.


 

Paulo Freire en bref
Paulo Freire est un pédagogue brésilien né en 1921, figure majeure de l’éducation critique. Il développe une pédagogie de la conscientisation, où l’apprentissage vise l’émancipation sociale. Dans Pédagogie des opprimés, il défend une éducation participative, fondée sur le dialogue. Ses travaux influencent encore aujourd’hui les politiques d’éducation des adultes, notamment dans les pays du Sud.

 

 

L’approche REFLECT
Développée dans les années 1990 par ActionAid, l’approche REFLECT (Regenerated Freirean Literacy through Empowering Community Techniques) combine alphabétisation et participation communautaire. Inspirée de Paulo Freire, elle remplace les supports classiques par des outils issus du terrain (cartes, diagrammes, discussions collectives).
L’apprentissage s’ancre dans des problématiques concrètes — santé, agriculture, gouvernance — et vise l’autonomisation des participants. Utilisée dans de nombreux pays, elle lie étroitement éducation, citoyenneté et transformation sociale.

 

 

Coordonner 14 pays, entre langues et réalités contrastées

Aujourd’hui, Pamoja fédère 14 pays, francophones et anglophones. Une diversité qui constitue à la fois une richesse et une contrainte quotidienne. Les réalités sont souvent communes : dans la plupart des pays membres, les taux d’alphabétisation restent inférieurs à 50 %, et le financement public de l’éducation des adultes dépasse rarement 1 % du budget éducatif.

Mais les pratiques diffèrent. « Les pays anglophones sont moins procéduriers, alors que les pays francophones sont très encadrés administrativement », explique Carole Houndjo. Entre exigences des bailleurs et réalités locales, il faut en permanence ajuster.

À cela s’ajoute une contrainte invisible mais constante : chaque document doit être traduit, chaque échange doit circuler entre deux langues. Un travail de fond, rarement visible, mais structurant.

 

 

L’équipe Pamoja mobilisée lors de la Semaine mondiale d’action pour l’éducation 2024, un temps fort de plaidoyer et d’engagement pour l’éducation des adultes.
L’équipe Pamoja mobilisée lors de la Semaine mondiale d’action pour l’éducation 2024, un temps fort de plaidoyer et d’engagement pour l’éducation des adultes.

 

 

Pamoja aujourd’hui
Le réseau Pamoja fédère aujourd’hui 14 pays, répartis entre espaces anglophones et francophones d’Afrique, avec une ouverture au-delà de l’Afrique de l’Ouest.
Côté anglophone, il regroupe le Ghana, la Gambie, le Nigeria, le Liberia et la Sierra Leone. Côté francophone, le réseau est présent au Bénin, au Burkina Faso, au Sénégal, au Togo, au Niger, au Mali, en Guinée et en Guinée-Bissau.
Le Maroc, bien que situé hors de l’Afrique de l’Ouest, a rejoint le réseau, illustrant une volonté d’ouverture et de mise en réseau au-delà des frontières régionales et linguistiques.

 

 

Des résultats visibles, malgré des moyens fragiles

Malgré ces contraintes, des avancées existent. Au Bénin, le taux d’alphabétisation est passé d’environ 34 % à près de 46 % en deux décennies.

Sur le terrain, les effets sont concrets. Des femmes, longtemps tenues à l’écart, accèdent à des responsabilités locales. Certaines prennent la parole dans les assemblées villageoises. D’autres développent des activités économiques.

Les programmes ne s’arrêtent pas à l’apprentissage de base. Ils intègrent des dimensions pratiques : agriculture durable, artisanat, énergie solaire. « L’idée est d’aider les communautés à se prendre en charge durablement », résume-t-elle.

 

Au Mali et au Bénin : séance participative REFLECT, suivi d’un centre d’alphabétisation et jardin-école portés par Pamoja.
Au Mali et au Bénin : séance participative REFLECT, suivi d’un centre d’alphabétisation et jardin-école portés par Pamoja.

 

 

Une Francophonie vécue depuis la société civile

Membre de la Conférence des OING de la Francophonie (COING), le réseau Pamoja s’inscrit dans un espace plus large. Pour Carole Houndjo, cette appartenance permet de porter les enjeux de l’éducation au-delà du niveau local.

Mais la réalité est plus nuancée. Les financements restent incertains, les projets refusés sans retour détaillé. « On postule, mais on ne sait pas pourquoi ça ne passe pas », explique-t-elle en creux.

Dans le même temps, les partenaires historiques se retirent progressivement. Certains financements ont cessé, obligeant le réseau à réduire ses charges, y compris salariales. Maintenir l’équilibre devient un exercice permanent.

 

Apprendre à coordonner… et à écouter

Au-delà des structures, le parcours de Carole Houndjo est aussi une transformation personnelle. « J’étais quelqu’un d’introverti, qui évitait les conflits », confie-t-elle. La coordination régionale l’a contrainte à évoluer : gérer les tensions, arbitrer, écouter.

Avec le temps, elle développe une autre posture : moins dans le jugement, plus dans la compréhension. « C’est dans le dialogue qu’on trouve les solutions », affirme-t-elle.

Une compétence essentielle, lorsqu’il s’agit de faire travailler ensemble des organisations issues de contextes aussi différents.

 

Une équation encore ouverte

À l’échelle du continent, les défis restent immenses. La croissance démographique, les crises sécuritaires et le sous-financement chronique de l’éducation ralentissent les progrès. Les femmes représentent encore près de 70 % des personnes analphabètes dans les pays concernés. Et les statistiques, souvent auto-déclarées, peinent à rendre compte de la réalité.

Dans ce contexte, une tension demeure : les initiatives les plus proches du terrain, souvent les plus efficaces, restent aussi les plus fragiles.

 

Et après ?

À travers son parcours, Carole Houndjo rappelle que l’alphabétisation ne relève pas seulement de l’éducation, mais d’un projet de société.

Reste une question, plus politique que technique : comment donner à ces dynamiques locales les moyens de changer d’échelle, alors même que celles qui les portent continuent, bien souvent, de fonctionner avec le minimum ?

Car sur le terrain, l’équation est presque déroutante : avec quelques milliers d’euros, des programmes parviennent à transformer durablement des communautés, à faire émerger des femmes leaders, à structurer des activités économiques. Et pourtant, ces initiatives peinent à trouver des financements à la hauteur de leur impact.

Dans cet écart entre faibles moyens et effets tangibles se dessine une autre interrogation : la difficulté n’est-elle pas moins dans la capacité d’agir que dans la capacité, encore limitée, des systèmes internationaux à reconnaître, soutenir et amplifier ce qui fonctionne déjà ?

 

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