À la croisée de la recherche, de la société civile et des politiques publiques, l’Observatoire européen du plurilinguisme occupe une place singulière dans l’écosystème francophone. Labellisé par l’Organisation internationale de la Francophonie et membre de la Conférence des OING de la Francophonie, il porte depuis 2005 une ambition claire : faire du plurilinguisme non plus un constat, mais une capacité d’action.


« On a longtemps pensé les langues comme des outils. Or, elles organisent les sociétés » - Christian Tremblay
Lorsque l’OEP lance ses premières Assises en 2005, le plurilinguisme reste encore un objet périphérique. La question des langues est bien présente, mais souvent traitée comme un sujet technique, voire secondaire. L’Observatoire choisit un autre chemin.
À sa tête, Christian Tremblay, ancien élève de Sciences Po Paris et de l’École nationale d'administration, incarne un parcours qui pourrait sembler éloigné de ces enjeux. Haut fonctionnaire passé par le ministère des Finances puis la Ville de Paris, il a longtemps évolué au cœur des rouages administratifs, là où les décisions se prennent et s’organisent.
C’est précisément ce qui rend sa trajectoire singulière. Car derrière ce parcours institutionnel se construit progressivement une autre lecture du monde, nourrie par un travail de fond sur les langues. Docteur en sciences de l’information, à la croisée de la linguistique, de l’informatique et du droit, il fonde en 2005 l’Observatoire européen du plurilinguisme et en fait un espace de réflexion inédit sur les enjeux linguistiques contemporains.
« On a longtemps pensé les langues comme des outils. Or, elles organisent les sociétés », explique-t-il dans l’échange que nous avons eu avec lui.
À partir de cette intuition, le regard change. Les langues deviennent des vecteurs de pouvoir, de transmission, d’accès au savoir. Le plurilinguisme cesse d’être une simple réalité pour devenir un enjeu structurant. Ce déplacement est décisif. Il permet d’inscrire les questions linguistiques au cœur des grandes transformations contemporaines.
Une structure atypique, entre réseau et influence
L’OEP ne ressemble à aucune autre organisation. Il n’a ni le poids institutionnel d’une organisation intergouvernementale, ni la visibilité d’un grand opérateur.
Sa force tient dans sa capacité à relier. Autour de Christian Tremblay, chercheurs, enseignants, institutions et acteurs de la société civile contribuent à une réflexion continue. Un corpus dense s’est constitué au fil des années, fait de publications, de travaux et de contributions venues de différents espaces francophones. « Notre rôle, ce n’est pas d’imposer, mais de structurer la réflexion », explique-t-il. « Créer des ponts là où les approches restent fragmentées. »
Ce travail s’inscrit dans le temps long. Il ne cherche pas l’effet immédiat, mais installe progressivement des cadres de pensée.
Les Assises, moment de convergence
Tous les trois ans, les Assises européennes du plurilinguisme donnent corps à cette dynamique. Elles réunissent celles et ceux qui observent, analysent et, parfois, orientent les politiques linguistiques.
D’une édition à l’autre, une même question revient : comment passer de la reconnaissance du plurilinguisme à son organisation concrète. Car comme le résume Christian Tremblay :
« Le plurilinguisme existe déjà. La vraie question, c’est : qu’en fait-on ? »
L’édition 2026, prévue à Paris, prolonge cette réflexion en mettant au cœur du débat la circulation des savoirs et des imaginaires — autrement dit, la manière dont les langues structurent les échanges contemporains.
Pour en savoir plus sur les 7e Assises
Les 7e Assises européennes du plurilinguisme se tiendront du 20 au 22 mai 2026 à l’Université Paris 8.
Organisées par l’Observatoire européen du plurilinguisme, elles réuniront chercheurs, décideurs et acteurs de la société civile. Cette édition sera consacrée à la circulation des savoirs, des imaginaires et des compétences dans un monde plurilingue. Une quinzaine de tables rondes et plus de soixante-dix interventions sont annoncées. L’objectif : passer du constat à l’organisation concrète du plurilinguisme.
Francophonie : un constat désormais posé
Ce questionnement fait directement écho au dernier rapport de l’Organisation internationale de la Francophonie publié en 2026. Celui-ci confirme une réalité désormais incontournable : le français évolue dans des environnements profondément plurilingues. En Afrique notamment, mais aussi en Asie ou dans les Outre-mer, les usages linguistiques sont multiples, imbriqués, en constante évolution.
Le rapport ne se contente plus de promouvoir le français. Il reconnaît pleinement cette diversité comme une donnée structurelle de la Francophonie. Mais une limite apparaît en creux : le diagnostic est posé, les orientations sont tracées… reste à savoir comment organiser concrètement cette coexistence.
Là où commence le travail de l’OEP
C’est précisément dans cet espace que s’inscrit l’Observatoire. Là où l’OIF décrit et encadre, l’OEP cherche à structurer. Il interroge les mécanismes qui permettent aux langues de circuler, de coexister, de se répondre sans s’effacer. Comme le dit très simplement Christian Tremblay
« Reconnaître le plurilinguisme ne suffit pas. Il faut le rendre opératoire »
Ce passage du constat à l’organisation marque une étape essentielle. Il implique de repenser les politiques éducatives, les modèles de diffusion culturelle, mais aussi les outils numériques qui conditionnent aujourd’hui l’accès aux savoirs. Le plurilinguisme n’est plus seulement une réalité à accompagner. Il devient un système à construire.
Une influence discrète, un enjeu croissant
Cette position confère à l’OEP un rôle particulier dans l’écosystème francophone. Labellisé par l’OIF et intégré aux travaux de la COING, il s’inscrit pleinement dans la diplomatie d’influence de la Francophonie, tout en conservant une liberté de ton.
Il n’impose pas, il n’arbitre pas. Il propose, relie, structure. Dans un contexte où les langues deviennent des enjeux géopolitiques, cette capacité à penser autrement prend une dimension stratégique.
Reste un défi. Celui de la visibilité. Car si l’OEP produit une réflexion centrale, celle-ci circule encore largement dans des cercles spécialisés. À l’heure des plateformes et de l’intelligence artificielle, la question n’est plus seulement de produire des idées, mais de les rendre accessibles.
Une question encore ouverte
À mesure que les sociétés se complexifient, les langues cessent d’être un simple héritage. Elles deviennent des instruments d’organisation du monde. L’Observatoire européen du plurilinguisme tente, depuis vingt ans, d’en poser les bases.
Mais une question demeure, en filigrane : la Francophonie est-elle prête à faire du plurilinguisme autre chose qu’un principe… pour en faire un véritable projet ?
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