Édition internationale

OIF : quatre candidats, quatre visions de la Francophonie

Les auditions des quatre candidats au poste de secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) offrent une occasion rare de comparer leurs projets dans un format identique. Au-delà des différences de parcours, elles révèlent quatre conceptions du rôle que pourrait jouer la Francophonie face aux défis politiques, économiques et technologiques des prochaines années.

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Les quatre candidats au poste de secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), lors de leurs auditions devant les ministres des États et gouvernements membres, le 30 juin 2026. - Photo LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 2 juillet 2026

 

Une audition publique pour éclairer le choix des États

Avant que les chefs d'État et de gouvernement ne désignent le prochain secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) lors du Sommet de Phnom Penh en novembre, les quatre candidats ont participé à une audition organisée devant les ministres des Affaires étrangères des États et gouvernements membres (CMF - Conférence ministérielle de la Francophonie).

Diffusé quelques heures plus tard sur la chaîne YouTube de l'OIF, cet exercice de transparence a permis, pour la première fois, de comparer directement les projets des candidats dans des conditions identiques. Chacun disposait du même temps pour présenter sa vision, avant de répondre aux questions des délégations selon un format similaire.

Les échanges ont porté sur les grands défis auxquels la Francophonie est aujourd'hui confrontée : gouvernance de l'organisation, crises politiques, coopération économique, avenir du français, intelligence artificielle, jeunesse, financement ou encore place de l'OIF dans un multilatéralisme en pleine recomposition.

Ces auditions constituent une étape importante du processus de désignation. Elles permettent aux États membres de comparer les projets, d'interroger les candidats et d'alimenter leur réflexion avant le choix du prochain secrétaire général, qui sera effectué lors du Sommet de Phnom Penh. Au-delà des personnalités, cet exercice met en lumière quatre visions de la Francophonie et les grandes orientations proposées pour son avenir.

 

Les participants à la 47e CMF
Pendant près de quatre heures, les ministres et chefs de délégation des États membres de l'OIF ont auditionné les quatre candidats appelés à présenter leur vision de la Francophonie.

 

Premier clivage : poursuivre les réformes ou ouvrir un nouveau cycle

La première différence apparaît dès les introductions.

Seule candidate sortante, Louise Mushikiwabo s'appuie naturellement sur son bilan. Son projet consiste à amplifier les transformations engagées depuis 2019 : modernisation de la gouvernance, rationalisation des programmes, développement des missions économiques ou encore montée en puissance des initiatives numériques. Son mot d'ordre est celui du changement d'échelle.

Les trois autres candidats adoptent une logique différente. Sans contester les progrès réalisés, ils estiment que la Francophonie doit désormais franchir une nouvelle étape.

Pour Coumba Bâ, cela passe par un renforcement du rôle politique de l'OIF. Dacian Cioloș souhaite repositionner l'organisation dans les grands débats internationaux. Juliana Amato Lumumba, enfin, appelle à une Francophonie davantage tournée vers les citoyens et les territoires.

Au fond, la question est simple : faut-il approfondir la trajectoire actuelle ou redéfinir les priorités de l'organisation ?

 

Revivez l'audition de Juliana Amato Lumumba

 

Deuxième clivage : à qui s'adresse la Francophonie ?

Les quatre candidats parlent des mêmes publics — États, jeunes, entreprises, société civile — mais ils ne leur donnent pas la même place.

Chez Louise Mushikiwabo, l'action de l'OIF demeure structurée autour des États membres et de la mise en œuvre de programmes internationaux.

Coumba Bâ partage cette approche institutionnelle. Elle voit dans la Francophonie un acteur diplomatique appelé à peser davantage dans la prévention des crises, la gouvernance internationale et les grandes négociations multilatérales.

À l'inverse, Juliana Amato Lumumba place les citoyens au cœur de son projet. Les jeunes, les femmes, les diasporas, les artistes, les collectivités et les associations deviennent les premiers bénéficiaires — mais aussi les premiers acteurs — de la coopération francophone.

Dacian Cioloș adopte une position intermédiaire. Pour lui, la force de la Francophonie réside dans sa capacité à réunir États, entreprises, universités, chercheurs, collectivités territoriales et société civile autour de projets communs.

Derrière ces approches se dessinent deux conceptions différentes : une Francophonie portée principalement par les gouvernements ou une Francophonie construite avec l'ensemble de son écosystème.

 

Revivez l'audition de Dacian Cioloș

 

Troisième clivage : quel rôle politique pour l'OIF ?

Les auditions montrent également des nuances importantes sur la place que l'organisation doit occuper sur la scène internationale.

Coumba Bâ défend la vision la plus institutionnelle. Elle souhaite une OIF plus influente dans les affaires du monde, capable d'accompagner les États face aux crises et de renforcer la voix francophone dans les enceintes internationales.

Dacian Cioloș partage cette ambition, mais avec une approche davantage tournée vers le multilatéralisme. Il imagine la Francophonie comme un laboratoire de coopération entre continents et un espace de dialogue sur les grands défis mondiaux.

Louise Mushikiwabo privilégie une diplomatie de terrain. Son expérience des dernières années l'amène à défendre une organisation qui accompagne les transitions, maintient le dialogue avec les États et agit avec pragmatisme plutôt que par des positions de principe.

Juliana Amato Lumumba, enfin, déplace le regard. Pour elle, l'influence de la Francophonie se mesure d'abord à sa capacité d'améliorer concrètement la vie des populations.

 

Revivez l'audition de Coumba Bâ

 

Une convergence inattendue autour de l'économie

Il y a encore quelques années, la Francophonie économique apparaissait comme un thème parmi d'autres. Elle est désormais présente dans les quatre projets.

Louise Mushikiwabo souhaite amplifier les missions économiques et consolider les partenariats déjà engagés.

Coumba Bâ fait de l'espace francophone un levier de développement, d'investissement et d'entrepreneuriat.

Dacian Cioloș insiste sur les chaînes de valeur, les échanges commerciaux et la coopération entre entreprises.

Juliana Amato Lumumba voit dans les industries culturelles, les diasporas et les PME un moteur de création de richesse.

Les approches diffèrent, mais le constat est partagé : la langue française ne peut durablement rayonner sans créer aussi des opportunités économiques.

 

Revivez l'audition de Louise Mushikiwabo

 

L'intelligence artificielle, nouveau terrain commun

C'est sans doute l'enseignement le plus marquant de ces auditions. Pour la première fois dans une campagne pour la direction de l'OIF, l'intelligence artificielle occupe une place centrale.

Tous les candidats évoquent la nécessité de produire davantage de contenus francophones, de renforcer la présence du français dans les grands modèles d'IA et de développer des compétences numériques.

Tous parlent également de découvrabilité des contenus culturels francophones, signe que cette notion, encore confidentielle il y a quelques années, s'impose progressivement dans les réflexions stratégiques de l'organisation.

L'IA apparaît ainsi comme un nouveau champ d'action où la Francophonie pourrait jouer un rôle collectif, à condition de mobiliser les États, les chercheurs, les entreprises et les créateurs.

 

Une Francophonie plus africaine… mais plus mondiale

Les quatre candidatures rappellent aussi une réalité démographique.

L'avenir de la Francophonie se joue largement en Afrique, où se concentrera l'essentiel de la croissance des locuteurs francophones au cours des prochaines décennies.

Tous les candidats en conviennent, y compris Dacian Cioloș, seul candidat européen, qui a tenu à placer le continent africain au cœur de son projet.

Mais aucun ne réduit pour autant la Francophonie à cette seule dimension. Les Amériques, l'Europe, l'Asie et l'océan Indien demeurent présents dans les différents projets, avec une volonté commune de renforcer les coopérations entre les espaces francophones plutôt que de les opposer.

 

Le ministre cambodgien des Affaires étrangères et président de la Conférence ministérielle de la Francophonie (CMF) conduit les auditions des candidats au poste de secrétaire général de l'OIF.
Le ministre cambodgien des Affaires étrangères et président de la Conférence ministérielle de la Francophonie (CMF) conduit les auditions des candidats au poste de secrétaire général de l'OIF.

 

 

Plus qu'une élection, un choix d'orientation

Au terme de ces auditions, une évidence s'impose : le prochain secrétaire général héritera d'une organisation dont les grands défis sont désormais largement identifiés. Les quatre candidats s'accordent sur l'importance de renforcer la place du français, d'accompagner la révolution de l'intelligence artificielle, de soutenir la jeunesse et de développer la Francophonie économique. En revanche, ils diffèrent sur la manière d'y parvenir et sur le rôle que l'OIF doit jouer dans le monde.

La décision qui sera prise lors du Sommet de Phnom Penh ne désignera donc pas seulement une personnalité. Elle traduira un choix d'orientation pour une organisation appelée à évoluer dans un environnement international marqué par les recompositions géopolitiques, les transitions numériques et les attentes croissantes de ses États membres comme de leurs sociétés.

En rendant publiques ces auditions dans un format identique pour chacun des candidats, l'OIF a offert un exercice de transparence inédit. Pour la première fois, il est possible de comparer les visions proposées pour l'avenir de la Francophonie au-delà des déclarations de principe. Une évolution qui contribue à mieux faire comprendre les enjeux d'une fonction dont les décisions dépassent largement le seul cadre institutionnel.

 

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