Édition internationale

Le Festival Étonnants Voyageurs à St Malo, le Liban pays à l’honneur en 2026

Sous un soleil très estival de Saint-Malo, la dernière édition d’Étonnants Voyageurs (du 22 au 25 mai ) a une nouvelle fois déployé ce qui fait sa singularité : un lieu d’échange où les récits, les langues et les expériences du monde se répondent avec intensité. Le festival rassemble écrivains, cinéastes, éditeurs et passeurs de culture autour de rencontres qui interrogent notre époque autant qu’elles célèbrent la force des imaginaires et de la résilience.

Affiche Festival Étonnants VoyageursAffiche Festival Étonnants Voyageurs

 

 

Alors que le festival de littérature mettait le Liban à l’honneur cette année, voici une rencontre avec Sabyl Ghoussoub. Prix Goncourt des lycéens en 2022 pour Beyrouth-sur-Seine, l'écrivain et photographe promène son regard singulier sur l'exil et la mémoire familiale. Rencontre avec un créateur qui manie l’humour caustique avec humanité pour dire ce que l’exil fait aux corps et aux mémoires.

 

« Quand j'écris en français, j'écris en libanais »

L’EXIL QUI NE FINIT PAS

 

Ses parents sont partis pour une parenthèse parisienne en 1975. Elle dure depuis cinquante ans. Comment vit-on ainsi ? Il revient de Beyrouth depuis cinq jours quand nous le rencontrons. C'est sa troisième ou quatrième installation dans la ville. « J'essaie désespérément de me raccrocher à ce territoire que mes parents ont quitté et qu’ils n'ont jamais vraiment quitté. » Son père, lui, ne veut plus y retourner. Et pourtant.

« Prenez une caméra, filmez mon père dans son salon. Il est là, des journaux arabes imprimés en A4 à côté de lui, la télé libanaise qui vocifère en face. Une mélancolie, une tristesse, une colère qui n'est pas résolue après cinquante et un ans de vie à Paris. »

Sa mère, elle, lui a confié quelque chose d'inattendu : ce qu'elle regrette le plus dans sa vie, c'est de ne pas avoir vécu les quinze ans de guerre civile aux côtés de ses parents restés au Liban. Être présent à Beyrouth lors des bombardements récents a donc pris, pour Ghoussoub, une valeur particulière. « J'avais l'impression de réparer quelque chose. De réparer l'exil. »

 

 

Sabyl Ghoussoub ©Mohammad Yassine
Sabyl Ghoussoub ©Mohammad Yassine (1)

 

Dans un de vos livres, les boucles WhatsApp tournent en permanence. Est-ce que ça aide d'être aussi connecté quand le pays est en guerre ?

« WhatsApp fait semblant de combler la distance. En fait, cela rend plutôt dingue. »

Il a vécu les deux expériences : être loin du pays pendant la guerre et être dedans. La différence est radicale. De loin, chaque bombardement est fixé avec une intensité qui épuise. De l'intérieur, une « normalité de la guerre » s'installe. Les étudiants rendaient leurs devoirs, la vie continuait… avec les drones et le mur du son pour décor.

Connecté en permanence depuis Paris en 2024, il a fini par consulter un psy pour la première fois. « J'en pouvais plus. » Le thérapeute lui a proposé une approche qui l'a aidé : il faut accepter la normalité de l'inconcevable. Quelqu'un qu'on aime peut mourir sous un bombardement, comme sous une voiture. « Il faut pouvoir continuer à vivre sa vie. C'est aussi ce qu'on fait quand on est dans le pays en guerre. »

 

L'humour traverse toute votre écriture. C'est une armure, une politesse ou simplement vous ?

 « C'est ma manière de raconter les choses. Ça ne me ressemblerait pas si je ne le faisais pas. » Il évoque les humoristes libanais qui continuaient à monter sur scène pendant la guerre, atteignant selon lui « un 4e ou 5e degré » de dérision, tout en étant capable de tout dire et de le faire passer.

« J'ai grandi avec des gens qui étaient très drôles, dont mon père. C'est mon seul moyen de raconter des choses. J'ai besoin de cette part-là. »

 

Vous bousculez les étiquettes identitaires dans vos livres. Par conviction ou par tempérament ?

« On s'en moque profondément de nos identités et elles nous constituent, en même temps. C'est les deux à la fois. Elles sont notre histoire, notre mémoire. Mais elles vont continuer à changer mille fois dans notre vie.

Un point de départ. Sûrement pas un point d'arrivée. »

 

Sa propre famille était « divisée en deux camps adverses » pendant la guerre civile. De cette fracture, il a tiré une chose précieuse : l'accès à tout le spectre, sans manichéisme possible. « Quand j'écris, ce n’est pas de la politique. Il s’agit d’histoires. C'est de l'humain.»

 

Vous écrivez en français, mais votre univers est profondément libanais. Comment vivez-vous cette dualité ?

Avec un détachement qui surprend. À l'éditeur Bernard Magnier, qui lui posait la question de son rapport au français, il avait répondu simplement : « Quand j'écris en français, j'écris en libanais. » Pour lui, la langue est un moyen, pas une appartenance. « On peut raconter la même histoire en arabe, en russe, en japonais. Il y a des sentiments qui ne viennent pas de la langue. »

 

 

Quand vous allez à la rencontre de lycéens, au Liban ou en France, qu'est-ce que vous cherchez à faire ?

« Je leur dis juste : regardez, on vit tous dans notre bulle.

 Il y a d'autres gens du même âge que vous qui vivent ça, ça et ça. »

Il a monté un projet qui parcourt les quatre coins du Liban — faisant se rencontrer, par les mots, des jeunes du sud déplacés par la guerre et des jeunes du nord qui n'ont jamais entendu le mur du son d'un avion militaire. Il rappelle que pour ces adolescents, la liberté de mouvement est quasi nulle : la Syrie à l'est, Israël au sud, la mer à l'ouest, et des visas de plus en plus difficiles à obtenir. Mais les jeunes en France vivent également des défis, différents. « Le monde ne se limite pas juste à notre petit entourage. »

 

 

Comment on écrit le Liban sans le trahir… ni par l'exotisme, ni par la tragédie ?

« Je suis un papier calque. Il y a la vie devant moi. La vie, parfois je la vois de manière lumineuse, et je retranscris ça en mots.

J'irais presque jusqu'à dire que je n’y suis pour rien. »

Ce regard, il l'attribue à ce qu'on lui a transmis : regarder toutes les communautés, toutes les situations, sans jugement. Et à quelque chose de plus simple, de plus essentiel. « J'aime profondément les gens. C'est pour ça qu'on écrit, non ? Parfois on est très en colère contre eux aussi — mais d'abord il y a ça. Plus c'est fou, plus c'est loin de moi et plus ça me passionne. Plus j'ai envie de le raconter. »

 

 

 

 


 Beyrouth-sur-Seine est le troisième roman de Sabyl Ghoussoub, après Le Nez juif, 2018, et Beyrouth entre parenthèses, 2020 (éd. de L’Antilope).

 

 

Cécile Lazartigues
Publié le 29 mai 2026, mis à jour le 29 mai 2026
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