

Le French May propose cette année après une belle rétrospective sur les femmes en 2010 un hommage au Film Noir, passerelle idéale entre cinéma français et hongkongais. Jusqu'au 26 juin seront proposés des classiques du polar hongkongais via une carte blanche donnée à Johnnie To et des bijoux du film noir français des années 60 à aujourd'hui. Qui de mieux pour nous en parler que Jacques Audiard, probablement un des plus grands cinéastes du genre, toutes générations et pays confondus.
Jacques Audiard, c'est "seulement" six films en plus de quinze ans mais la qualité ne se jauge pas à la quantité, il suffira de citer des génies comme Stanley Kubrick ou Terrence Malick pour en attester. Dès son premier film en tant que metteur en scène (il a été monteur et scénariste), Regarde les hommes tomber, Jacques Audiard se fait un prénom et obtient la reconnaissance critique et publique. De film en film, Il va progressivement creuser son sillon et, comme les plus grands, donner une pâte à ses long-métrages qui les singularise immédiatement. A eux tous, ses films totalisent 23 César mais au-delà de ce chiffre vertigineux, c'est le message que cet homme réservé cherche à faire passer à travers le cinéma qui nous intéresse. Quel est l'artisan, le chef d'orchestre, l'homme qui se cache derrière cette ?uvre magistrale, lepetitjournal.com a tenté d'en savoir plus à l'occasion de cette rencontre.
Définition du Film Noir
J'écris toujours des personnages totalement inventés mais dans des univers très réels, cela pourrait être une définition du film noir. J'aime voir dans mes films le personnage se transformer progressivement en héros mais la difficulté réside à faire croire au spectateur en ce personnage invraisemblable. Dans Sur Mes Lèvres, par exemple, pour faire croire au personnage de quasi sourde joué par Emmanuelle Devos, je lui donne le rôle d'une standardiste. Si le spectateur est prêt à croire à cela, tout est alors possible.
Scénario
Pour écrire mes scénari, je travaille beaucoup plus des situations et je brode ensuite autour des dialogues mais ils ne sont jamais premiers.
Pourquoi partir d'un matériau original ? Il y a une part de hasard, je trouve parfois par exemple dans un scénario ou un livre une bonne idée de cinéma que je n'aurais pas eu. Et parfois je peux me dire aussi que cela va me faire gagner du temps mais cela s'avère systématiquement faux car l'adaptation est encore plus complexe que la création. Il faut en effet que j'arrive à transporter une fiction vers mon univers. C'est toujours un travail à quatre mains avec un co-scénariste avec qui je travaille en général sur deux films car j'ai la sensation de ne pas avoir encore terminé mon histoire avec cette personne à la fin de l'écriture du premier film.

Direction d'acteurs
Avec mes acteurs, je travaille depuis trois films en leur proposant un cahier A et un cahier B. Le cahier A, c'est le corps du scénario, indispensable à l'histoire. Toutes les scènes figureront dans le film. Le cahier B, ce sont des scènes qui apportent plus de profondeur aux personnages. C'est celles que j'utilise lors de répétitions avec les comédiens principaux avant le début du tournage. Mais je fais surtout attention de ne pas abuser de ces répétitions pour ne pas perdre de la spontanéité. Je tourne ensuite ces scènes au gré des journées de tournage lorsque le temps le permet.
Quant au choix de mes comédiens, il n'est pas forcément rationnel. Dans Regarde les hommes tomber, j'ai choisi mes comédiens plus par goût personnel que par logique par rapport aux personnages. Jean-Louis Trintignant, c'est Ma Nuit Chez Maud et, depuis ce film, lorsque j'écoute sa voix, j'ai toujours la même émotion qui me traverse. D'ailleurs j'aime écouter les films, ce que j'ai fait longtemps en les enregistrant sur des mini K7. Pour Jean Yanne, c'était également par amour pour l'acteur de Que la bête meure ou de Nous ne vieillirons pas ensemble. Mais Matthieu Kassovitz, c'est ma femme qui m'avait alors dit après que j'ai casté tout ce que Paris comptait de jeunes comédiens qu'il serait parfait pour le rôle. Persuadé qu'il ne souhaiterait pas retourner devant la caméra, je lui ai envoyé sans y croire le scénario qu'il a immédiatement accepté. On connait la suite !
Ces fameux pères de substitution qu'il y a dans mes films ne correspondent pas à une réalité sentimentale ou psychologique. Ce que j'ai compris, c'est qu'ils sont présents puis amenés à disparaître pour poser la question du monde après eux car mes films sont surtout des romans d'initiation, des quêtes d'identité. Je pars d'une page vierge car mes personnages ne deviennent des héros qu'après avoir "tué" le père d'une manière ou d'une autre. Ils se construisent sur l'anéantissement de leurs aînés. Mais cet aspect quasi-prophétique, cette question de l'après, de ce qu'il reste après eux, je ne me suis rendu compte que je la posais dans tous mes films que depuis Un Prophète, il m'a fallu tout ce temps pour comprendre ce que signifiait la récurrence de ces thèmes. Et pour aller plus loin, ces thématiques m'ont fait comprendre pourquoi j'ai décidé de faire du cinéma et si tard : tout simplement pour communiquer, pour faire du lien. Il se trouve que le cinéma est le medium parfait pour l'homme réservé que je suis.
Bande-son
Ce qui est très complexe pour mon compositeur Alexandre Desplat, c'est qu'il arrive en fin de course et qu'il doit encaisser tous les éléments du film d'un coup. Le son pour moi est un tout, des dialogues à la bande originale en passant par les effets spéciaux. Je peux demander à mon compositeur des choses très différentes : fais-moi des thèmes, raconte-moi l'histoire, raconte-moi l'humeur du personnage, ouvre cette scène qui est trop claustrophobe, fais-moi une musique qui ralentit l'action. C'est donc un travail exceptionnellement complexe et il est rassurant de pouvoir travailler depuis mon premier film avec la même personne qui sait transposer mes souhaits en musique.
Montage
Fidèle depuis le début à ma monteuse Juliette Welfling que j'ai rencontrée lorsque j'étais assistant monteur et elle stagiaire, je sais que je serais désemparé si elle me "quittait". J'ai autant confiance en elle que dans mon co-scénariste. Il y a un moment donné dans le montage où je m'écarte pour lui laisser affirmer ses choix même si je peux les remettre en cause, tout simplement parce qu'elle a une meilleure idée du film que moi. Elle monte au fur et à mesure du film - à peine un mois après le début du tournage pour Un Prophète - et elle peut donc me faire des retours et me donner des conseils y compris sur ce que je tourne. Elle m'en parle mais elle ne me montre rien. En fonction de sa synthèse, je peux même faire des changements dans le tournage, retourner des scènes.
Influences
Le cinéma asiatique de ces quinze dernières années est extraordinairement riche : le cinéma de Tsai Ming-liang, de Hou Hsiao Hsien, de Lou Ye, les premiers films de Wong Kar-Wai, Election 1 et 2 de Johnnie To, Oasis de Lee Chang-Dong, The Host de Bong Joon-Ho. Je suis très cinéphile mais à tel point qu'un mauvais film me fait du tort, peut me rendre très mélancolique. A l'inverse un bon film peut me nourrir pendant six mois. Récemment, Winter's Bones m'a presque donné envie d'écrire à sa réalisatrice et Animal Kingdom m'a également bouleversé.
Projets
Je travaille à une nouvelle adaptation, Un goût rouillé d'os (Rusted Bones), d'un jeune auteur anglo-canadien, Craig Davidson, dont je recommande la lecture. Je suis actuellement en préparation.
Propos recueillis par Eric Ollivier (www.lepetitjournal.com/hongkong.html), jeudi 9 juin 2011
Merci à Aurélien Dirler et Alexandra Dreyfus du Consulat et courez-vite voir les bijoux de leur formidable programmation ainsi que la très belle sélection de thrillers hongkongais sélectionnés par Johnnie To à l'occasion de la carte blanche qui lui a été proposée.
NOIR, jusqu'au 26 juin dans les salles Broadway Cinematheque et PALACE IFC
Plus d'infos : http://www.frenchmay.com/events/cinema
Réservations : http://www.cinema.com.hk/revamp/html/index.php?lang=e




































