Depuis plus de 12 ans, Martin Godon, docteur en Préhistoire, vit en Turquie où il exerce l'archéologie dans le cadre de fouilles menées sous l'égide de l'Université d'Istanbul. Avant le conflit syrien, il dirigeait la fouille du site de Qarassa Tell Nord dans le cadre de la Mission archéologique française en Syrie du sud. Chercheur associé au CNRS-CEPAM et à l'Institut Français d'Etudes Anatoliennes, co-directeur scientifique des fouilles de Tepecik-Çiftlik en Cappadoce, il est également engagé dans la réalisation art-décorative en porcelaine dans son atelier Ilona Seramik Design à Moda. Une fois par mois, il partage avec les lecteurs du petitjournal.com d'Istanbul quelques expériences et connaissances archéologiques anatoliennes...

Au contraire, les bienfaits qu'elle procurait couvraient d'un voile salvateur les conséquences à venir. Les hommes pensaient avoir trouvé la ressource à bon prix, l'effort modéré pour un rendement du tonnerre, le produit multitâche, la production à flux tendu.
Illustration MG
Nous sommes au Néolithique et le Néolithique, c'est la Révolution comme certains auteurs ont pu le décrire.
Avec raison, car du changement il y en a, le tableau de la sédentarité dont je vous ai esquissé les contours le mois précédent vous en dévoila quelques aspects sordides.
A l'instar des installations nucléaires dont nous bénéficions en bien des domaines (nonobstant quelques hectares en quarantaine prolongée et une palanquée de cancers en Ukraine et au Japon, sans compter la poiscaille, bestioles marines et autres organismes terrestres dopés à l'atome), la Menace, dont l'origine est à trouver au Proche-Orient quelques dix-mille ans avant notre ère, n'apportait, alors, que richesse et profusion.
Elle prodiguait mohair de sa toison, suintine pour brillantine, laitages de ses tétons, gourdasse de sa vessie, ficelles de ses tendons, oriflammes de ses intestins, sur fond de cornemuse un fumeux haggis de sa panse, sur litière de sédentaire un aphrodisiaque de ses valseuses dans sa version barbue, de sa peau un cuir fin pour Perfecto™ d'agro-pasteurs.
Dépecée, la Menace dévoilait ses appâts : côtelettes, épaules et cuissots trouvaient naturellement place sur les braises, dégageant alors des fumées qui, plus tard, auraient l'aval des dieux. La graisse et le suif, répudiés de nos jours, avaient alors bonne presse, assouplissant les cuirs, préservant les cordages, imperméabilisant les croquenots et, en cas de disette, apportaient protéines aux soupes de lentilles, sous forme de saindoux.
La carcasse n'était pas en reste (si je puis me permettre) et les charognards étaient priés de s'esbigner grand large car les os étaient précieux : façonnés en aiguilles, hameçons, pointes de harpons, flûte à bec, cuillères, gratte-dos, badines et parures coquettes.
Brulés, les os deviennent cendres phosphatiques qui entreront dans la préparation des poteries, tardivement des porcelaines anglaises (Bone China).
La Menace a donc la ressource sur le dos et dans les endosses. Mais à quoi ressemble-t-elle ?
Quatre pattes, pour commencer, dont nous retiendrons genoux, jarrets et pieds se terminant par deux onglons qui, dans leur disposition en pince, lui permettent de se déplacer sur tous types de terrains, lui assurant un équilibre parfait même sur les branches des arbres.
Son anatomie particulière l'encourage à accéder là où aucun mammifère ne se risque et cette polyvalence lui vaut l'attention de toutes les grandes armées du monde moderne dans l'élaboration de robots tout terrains.
Citons Olivier Casabone, fin connaisseur de la bestiole et des ses pérégrinations antiques, qui nous décrit cette caractéristique essentielle de la Menace :
« La [Menace] est un animal particulier. Sa caractéristique (…) est de n'avoir d'incisives implantées que dans la mâchoire inférieure. D'où sans doute le fait que, quand elle broute, elle arrache les racines des plantes dans un mouvement alimentaire et dentaire de bas en haut. En fait, la [Menace] ne broute pas, elle déracine tel un soc. »
Si j'ajoute qu'elle dispose d'un estomac doté de quatre poches atteignant un volume de 20 à 30 litres, plein de bactéries et autres produits décapants auprès desquels votre débouche-évier passe pour du lait Guigoz®, qu'elle a des cornes joliment arquées vers son arrière train et que sa conversation nous semble, à nous autres humains, limitée à des béguètements moqueurs, vous saisissez l'identité de la Menace : la chèvre, ovicapridé de genre Capra.
Le bouc étant luron, la chèvre proliféra vite, protégée de ses prédateurs naturels par l'homme, génie des parcelles et murets de pierres sèches. Elle devint le premier capital tangible et vivant, devançant même la femme en tant que monnaie d'échange, triste record convenons-en. Faut dire que les sapiens mâles se dépensèrent pour façonner leur monde de sédentaires, presser leurs empreintes sur les environnements naturels, espaces à présent considérés hostiles, qu'ils s'échinèrent à encarter en des cadastres bien arpentés.
La chèvre va devenir leur meilleur atout dans cette entreprise territoriale car, en ces quelques dix millénaires avant notre ère, la Mésopotamie, l'Anatolie et une bonne partie de la Djézireh, ressemblaient plus au maquis et forêts corses qu'aux déserts et landes actuelles. Le lecteur mieux loti que moi, possédant une maison de vacances en Bretagne avec quelques arpents de terrain vous le confirmera : soit il dépense beaucoup d'argent en jardiniers, soit il passe son été à couper de la ronce, tirer sur du liseron, faucher de la fougère, étouffer ses voisins en brûlant sa verdure à l'étouffée, maudissant les bourrasques et les pluies, regrettant le cadeau de St Valentin offert à sa femme : un bikini rehaussé de dentelles, dont il n'aperçut qu'une image floutée sous un paréo en partance vers la plage, occupé qu'il était à tailler sa haie. Nous avons la tondeuse multitâche, comme un tracteur pour gamins, des débrousailleuses pétaradantes, des motoculteurs, des tronçonneuses, outils de poésie pour campagnes silencieuses.
Nos ancêtres, il y a 10.000 ans, avaient la chèvre. L'outil parfait.
Silencieux, tout-terrain, tirant son énergie des végétaux à faire disparaître. Un coût nul pour un travail exemplaire. Et essayez de traire ou de croquer votre John Deer, il n'a de bête que le nom !
Sans relâche, les troupeaux de chèvres partirent à la conquête de nouvelles terres à débroussailler, défricher, cavalerie légère du Néolithique. Dans les plaines à présent ouvertes, à leur suite les moutons se chargèrent patiemment du détail, brins d'herbes cachés, touffes oubliées…
Ces pelotes de laine sur pattes, véritables estomacs à graminées, jouèrent les fantassins d'arrière, sécurisant les territoires conquis par les chèvres, fignolant le travail d'extermination d'une flore à peine née du réchauffement climatique, une flore encore fragile, en équilibre sur le fil de saisons rythmées par des fluctuations de températures et de pluviométries extrêmes.
Cette flore, accompagnée d'une faune vigoureuse, fut mangée, broyée, digérée, anéantie du Sahel à l'Anatolie en passant par l'Arabie, ce en quelques millénaires. Quand, quelque 300 ans avant J.C, Alexandre le Grand et ses scribes parcourent ce Proche-Orient, l'affaire est bouclée, les chèvres ont gagné, offrant aux vents, aux sécheresses et pluies torrentielles des surfaces de prédilection.
Erosions éoliennes, transports de sédiments par ruissellements, éradications des zones arborées propices à la rétention d'humidité, sécheresses chroniques menant à l'aridité systémique, le tableau de la sédentarisation fondée sur l'agro-pastoralisme n'est guère reluisant. Il nous amène à nous interroger sur l'incidence qu'ont nos choix techniques sur notre futur, et notre lien avec un passé que d'aucun considère comme lointain, “préhistorique”.
Nous avons les connaissances nous permettant de jauger les menaces que nos ancêtres néolithiques ne pouvaient déterminer. Qui eut, naguère, sérieusement considéré le risque que représentait la chèvre pour l'environnement et la menace qu'elle faisait peser sur des millions d'hectares, pour des millénaires à venir ?
Toujours prompt à défendre ses intérêts personnels, l'homo sapiens mâle ne vit, dans la chèvre et surtout son corollaire à barbe le puissant bouc, qu'une menace à l'ordre moral.
Le caprin, intelligent et curieux, attentif observateur des mœurs humaines, garda ses libertés, à la différence de son cousin brouteur, le docile mouton. Boucs et chèvres ne furent jamais vraiment domestiqués et continuèrent à se livrer une cour sans vergogne sous les yeux des patriarcats jaloux de leurs lignages. Mauvais exemple que ces boucs grivois, fringants et fiers, honte que ces chèvres libertines et coquettes ! Au pilori du vice furent alors cloués les caprins, chez les Grecs anciens d'abord, avec l'ambigu Pan qui s'adonnait à la débauche en compagnie de Dionysos et sa cohorte de satyres. Faunes et Sylvains, chez les Romains, continuèrent à associer l'indépendant caprin à la douce orgie lubrique. Mais c'est surtout à partir du Moyen Âge que les Chrétiens lui collèrent sur la peau le signe satanique en y personnifiant le Diable. Piètre récompense pour cet animal sans lequel la sédentarisation eut été impossible.
La revanche du Caprin ? Les déserts qu'il nous lègue.
Martin Godon (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 27 février 2014
A lire avec gourmandise :
Olivier Casabone, La chèvre en Asie Mineure méridionale et égéenne dans l'Antiquité. Fragments d'histoire sociale, Res Antiquae 10 (2013), pp. 33-40.




































