

"Pas la semaine prochaine, j'ai des amis de France qui sont là...". Si vous êtes installés au Cambodge depuis quelques mois, vous avez déjà entendu ou prononcé vous-même cette phrase. Car à côté des week-end à Sihanoukville et des concerts du Cambodian Space Project, la vie d'expatrié au Cambodge est également rythmée par la visite de proches, famille, amis, amants, curieux de découvrir à quoi ressemble votre vie sous les tropiques. D'abord heureux et fier de jouer les guides, l'expat l'est un peu moins quand vient le temps des questions qui fâchent. Illustration en 5 exemples.
1. "Alors comme ça, il y a beaucoup de couples mixtes au Cambodge ?"
22 heures. Vous avez emmené votre belle-famille boire un verre, suivant leur envie de découvrir "la vie nocturne à Phnom Penh". Belle-maman, émerveillée, semble porter un intérêt particulier aux couples étrangement assortis qu'on peut croiser rue Pasteur peu avant minuit. Passé le septième ? un type costaud, tatoué et éméché, en compagnie d'une jeune femme khmère de 20 ans et 40 kilos de moins que lui ? Belle-maman n'y tient plus et vous lance, avec un enthousiasme et une candeur qui vous laisse pantois : "Ah mais alors c'est marrant ça quand même, je vois plein de couples mixtes ce soir? Il y a beaucoup de couples mixtes au Cambodge ?"
Avec S-21 et les gosses qui mendient, la prostitution fait généralement partie des réalités difficiles à interpeler les touristes au Cambodge. Mais avec le temps, vous êtes devenu bien moins enclin à débattre de ces sujets ressassés, déprimants, et pas toujours représentatifs des problématiques et des enjeux actuels du pays. Enfin, sur le rayon filles, il y a longtemps que vous avez cessé de juger sur peau et sur pièce, influencé sans doute par ces histoires en forme de contes de fées, ces filles arrachées à leur comptoir et à leur misère par un barang de passage tombé amoureux d'elles? Mais allez donc expliquer tout ça à Belle-Maman. Vous souriez : "Oui? Oui, il y a pas mal de couples mixtes."
2. "Tu cuisines souvent des petits plats khmers à la maison ?"
Vous repensez à vos repas de ces derniers jours, ces dernières semaines, ces derniers mois. Il y a eu des pâtes, des steaks, du Libanais, du Mexicain, 100 grammes de brie industriel à 9,5 dollars (jour de fête), de la baguette, de l'Indien, des pizzas livrées en 15 minutes. Ça ne fait tant de cuisine khmère que ça, et encore moins faite maison. Ce n'est évidemment pas ainsi que vous aviez rêvé votre adaptation à la vie locale? Dans un éclair de génie revanchard, vous décidez que vous leur ferez demain matin le coup de la soupe de nouilles, petit déjeuner local, au milieu des étals du marché. Tout n'est pas perdu.
3. "Et c'est quoi sinon le nom de cet oiseau ?"
C'est souvent une question spontanée, qui surgit au milieu des rizières, là où on ne croise ni homme ni pierre, et où vous pensiez donc être à l'abri de la curiosité de vos invités. Sauf qu'il y a toujours un animal pour passer par là? "Comment s'appelle cet oiseau au plumage si particulier, et combien dénombre-t-on de buffles dans la région, et ce papillon là, c'est quoi son nom en latin ?" Et là, à moins de jouer la carte du bluff (ce n'est pas donné à tout le monde), vous devez non seulement reconnaître en public votre ignorance crasse, mais porter en plus la culpabilité de ne pas vous être assez intéressé à la faune et à la flore de votre pays d'accueil.
4. "Tu dois parler couramment le khmer maintenant, non ?"

Dès que Jipé aura le dos tourné, vous poserez bien la question à son nouvel ami cambodgien ? qui au passage semble chercher un moyen de prendre congés poliment ? mais en anglais. Il vous faudra reconnaître qu'une fois passé le chapitre des formules de politesse de base, vous avez vraiment cessé de progresser dans vos leçons de khmer. Vos visiteurs, qui supposent qu'au bout d'un an passé dans le pays vous êtes forcément devenu bilingue, ont le don de vous le rappeler.
5. "C'est incroyable ça, tu connais plein de VIP ici ?"

Si Marc et Sophie, qui repartent demain en France, ne voient pas trop (et à vrai dire s'en tapent un peu), ils remarquent néanmoins, surpris, que vous fréquentez décidément du "beau monde" : directeurs d'entreprise, d'institutions prestigieuses, créateurs de mode, chefs de projet, artistes et managers dans tous les sens? Vous qui avant votre expatriation étiez tout sauf mondain, vous prenez conscience de la fâcheuse transformation qu'a opérée sur vous la vie dans la communauté française de Phnom Penh? cette ville à taille si "humaine" où, que vous le vouliez ou non, vous donnez l'impression de connaître tous les expat qui l'habitent, de l'artiste exilé aux notables du coin. Fini, le mythe de l'aventurier qui passent ses soirées seuls face aux geckos et au bruissement du Mékong.
Céline Ngi (http://www.lepetitjournal.com/cambodge) Lundi 6 octobre 2013













