

Le poisson occupe une place primordiale dans l'alimentation au Cambodge, puisque le Tonlé Sap et ses affluents forment une des zones de pêche les plus importantes au monde. Mais en marge de l'usage culinaire, certains poissons sont ici davantage prisés pour leur rôle esthétique et culturel.
C'est une échoppe de la rue 288, à l'ouest de Monivong, dont la vocation est semblable à celles des boutiques voisines : l'aquariophilie, ou la passion des poissons en aquarium. Ici, des créatures étranges s'entassent dans des bassines et bocaux : un capharnaüm bariolé sur lequel veille la famille cantonaise propriétaire de l'endroit. Bien mis en évidence sur les étals se trouve un des plus célèbres hôtes des lieux : le combattant, Betta splendens en latin.
Détail révélateur : les bocaux où évoluent ces poissons longs de quelques centimètres sont tous séparés par une mince feuille de carton. Comme son nom le révèle, l'agressivité est un trait de caractère marquant du combattant. La paroi retirée, le poisson montre des signes d'agitation à la vue de ses congénères, déploie ses ouïes et ses nageoires, dans une chorégraphie menaçante. Ce comportement, ainsi que sa silhouette élégante, avec des nageoires formant voilure, explique la fascination que suscite l'animal.
Le prix de base pour un poisson combattant est de 2000 riels, mais peut parfois monter jusqu'à 30 dollars.
Photo Samuel Bartholin
Combats et paris
''On ne peut pas placer les mâles ensemble, ou sinon ils se battent'', explique Panyarith, un client de la boutique, passionné par Betta Splendens depuis l'enfance. Cet ingénieur tiré à quatre épingles tient à la main un sachet d'eau boueuse rempli de vers, qu'il dit avoir été puisé dans une mare près de Pochentong. ''Je nourris mes poissons avec, mais bientôt il n'y aura plus de lacs à Phnom Penh, et je devrai leur donner de la nourriture en sachet'', constate-t-il, amer. Il vient se procurer ici un nouveau poisson, qui viendra s'ajouter à sa collection de plus d'une quinzaine de pièces. Le prix de base pour un combattant est de 2.000 riels, ''mais cela peut monter à 10 dollars pour un poisson très guerrier, et à 30 dollars pour un particulièrement beau'', détaille Panyarith.
Lui tient ses poissons séparés pour éviter tout conflit. D'autres en revanche prisent précisément l'affrontement. Visal, douze ans, achète de son côté deux petits poissons peu chers, les versera ensuite chez lui dans une bassine pour les voir se battre, en pariant quelques riels avec un ami. Une pratique prohibée, mais l'interdiction reste évidemment toute théorique.
Quelques fermes pratiquent l'élevage au Cambodge, mais la plupart des combattants sont importés de Thaïlande, où ils répondent à des critères de sélection précis. ''Mon cousin part là-bas dans une vaste ferme d'élevage, et ramène 1.000 pièces à chaque fois'', explique Tang Hy, propriétaire d'une boutique sur la rue 63. Dans le royaume voisin, le combattant fait l'objet d'un élevage massif, et a été érigé au rang de symbole national.
Poisson porte-bonheur
Mais c'est une autre espèce qui remporte la préférence des aquariophiles locaux. Dans un coin de sa boutique sur la 288, Hut soulève un pan de drap sous lequel baigne, dans un aquarium sombre, un gros poisson à l'air placide. Un arowana asiatique doré : Scleropages formosus, le poisson-dragon. ''Un poisson de première catégorie'', explique Hut, ''qui vaut plus de 1.000 dollars''. Un trésor dont prend soin le vendeur, se gardant des voleurs, surveillant la température de l'eau et l'alimentation faite de crevettes et grillons vivants.

Des traités entiers ont été rédigés sur les croyances associées en Asie à l'arowana. Les Chinois lui trouvent une ressemblance avec le dragon, et l'associent à son culte. Il est réputé porter bonheur. Ses couleurs jaunes et rouges évoquent la fortune et le succès. Certains mythes évoquent le fait que l'arowana tombe malade en même temps que son propriétaire, et récupère au même instant, voire, dans certains cas, se sacrifie pour sauver ce dernier. Son caractère auspicieux n'a par contre pas porté chance à l'arowana, qui se trouve sur la liste des espèces en danger. Quelques fermes existent dans la région, mais le marché s'alimente également via le braconnage. ''Cela représente un marché juteux, explique Eric Barran, de l'ONG World Fish. Au Cambodge, on le trouve notamment dans les Cardamomes, où sa capture met en péril son existence.''
Samuel Bartholin (http://www.lepetitjournal.com/cambodge.html) Vendredi 21 septembre 2012













