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Koh Ker, la citadelle perdue de l’empire khmer

Par Victor Bernard | Publié le 05/08/2019 à 20:00 | Mis à jour le 06/08/2019 à 12:30
Photo : La pyramide de Koh Ker. Crédits : Victor Bernard / Lepetitjournal.com Cambodge
koh ker cambodge

Relativement peu connu, le site archéologique de Koh Ker possède des trésors insoupçonnés, antérieurs à la plupart des merveilles de la cité d’Angkor.

Dans l’ombre permanente d’Angkor Wat, située à 100 km plus à l’est, cette cité perdue au nord du Cambodge est pourtant une véritable merveille de l’empire khmer, dont elle est devenue la capitale en 928, donnant même naissance à un style architectural propre.

Un mystère architectural

L’image la plus marquante de Koh Ker est Prasat Thom, son complexe monumental, dont la construction débute en 921, soit plus de deux siècles avant la fondation d’Angkor Wat. L’ensemble architectural s’étend sur une surface de 150 mètres de large pour environ 400 mètres de long et se conclut par la structure majestueuse du Prang, le sanctuaire pyramidal emblématique de Koh Ker. Cette pyramide quadrilatère, de 66 mètres de côté, se dresse sur 7 étages en terrasse et domine la campagne environnante de la province de Preah Vihear, frontalière du royaume de Thaïlande. Désormais en partie recouverte par la végétation, la pyramide fut terminée approximativement en 928. La structure linéaire du Prang se différencie complètement des schémas visibles à Angkor, où les temples sont construits de manière concentrique entourés de plusieurs enceintes autour de l’édifice central. Ici, la forme de l’édifice évoque plutôt un passage, qui après avoir franchi la porte d’entrée, traverse les anciennes bibliothèques, fend ensuite le sanctuaire central entouré d’un canal, pour déboucher devant la pyramide finale. A cette forme particulière s'ajoute la singularité de la conception de la pyramide, en terrasses, qui ne représente en aucun cas le mont Meru, qui servait de modèle aux constructeurs angkoriens lors de l’édifice des temples de l’empire.

 

koh ker
Au sommet de la pyramide de Koh Ker. Crédits : Victor Bernard / Lepetitjournal.com Cambodge

 

Si beaucoup de temples, notamment de l’époque angkorienne, présentent des signes visibles de dédication à Bouddha, nombre d’entre eux étaient à l’origine dédiés à Vishnu et Shiva, dieux majeurs de la religion brahmanique. L’empire khmer était adepte du brahmanisme, en héritage de l’empire du Funan (de 100 av JC jusqu'à 500 ap JC) avant que Jayavarman VII, bouddhiste fidèle et souvent considéré comme le dernier grand roi de l’empire, opère un grand basculement vers la religion bouddhique (il envoya même son fils au Sri Lanka pour qu’il y suive une formation monacale). Par ce biais, il transforma une grande partie des complexes architecturaux existants leur ajoutant des figures bouddhique (notamment visibles à Angkor Wat), et, grand bâtisseur, érigea les derniers grands temples d’Angkor, le Bayon et Ta Prohm, dédiés à Bouddha.

Situé à plus de 100 kilomètres de la citadelle fortifiée la plus célèbre du monde et probablement oubliée par les derniers rois khmers, Koh Ker échappa à toutes ces interventions. S’il n’est plus visible aujourd’hui, il est fortement présumé qu’un linga monumental (sculpture phallique dédiée à Shiva, dieu de la fertilité en religion hindoue), se dressait au sommet de la pyramide de Prasat Thom. Des chercheurs auraient trouvé une inscription précisant la date exacte (à la minute près !) de la consécration du linga, à  8h47 le 12 décembre de l’an 921, transcrit en calendrier grégorien, soit avant la fin de la construction de la pyramide.

Un terrain de lutte pour le pouvoir

Selon toutes ces informations, Koh Ker fut l’une des premières capitales de l’empire khmer, entre 928 et 944, et aura vu le règne de deux rois, Jayavarman IV et Harshavarman II, l’un de ses fils (l’aîné n’ayant pas succédé à son père). Le second, cependant, ne régna que durant trois ans, et aucun temple ne semble avoir été érigé sous son initiative. L’ensemble des monuments constituant la cité de Koh Ker, une quarantaine de temples ainsi que la pyramide de Prasat Thom et le réservoir hydraulique de 560 mètres sur 1,2 kilomètres, fut donc construit entre 928 et 941 pour héberger une cité qui, à son apogée, comptait environ 10 000 habitants.

Les chercheurs (majoritairement français, cambodgiens, allemands et japonais), qui depuis deux siècles tentent de percer le mystère de l’emplacement de Koh Ker, s’accordent sur l’hypothèse d’un attachement personnel de Jayavarman IV à la province de Koh Ker d’où il était originaire.

Mais le déplacement de la capitale aurait également été une volonté mégalomaniaque du roi pour régner depuis une cité qu’il avait quasiment entièrement construite lui-même. Ce roi égocentré s’est même proclamé roi à Koh Ker en 921 alors que ses neveux Harshavarman Ier et Içanavarman II, règnent encore à Angkor jusqu’en 928, date à laquelle Koh Ker devient officiellement capitale de l’empire. Autoproclamé roi Jayavarman IV, il n’avait pourtant aucun lien de sang avec Yasovarman 1er, décédé en 910, ni avec aucun de ses fils, mais était le frère de l’une de ses femmes.

Selon David Chandler, historien de l’université de Melbourne spécialiste du Cambodge, « l’origine de l’ego surdimensionné de Jayavarman IV reste floue et même si ses exigences et son caractère peuvent nous paraître superficielles, force est de constater que sa capacité de persuasion lui a permis d’une part de déplacer la capitale d’un empire colossal, mais surtout d’y régner durant 20 ans, dans une splendeur considérable ».

Certaines preuves scientifiques attestent de la dureté de ce souverain, dont les punitions contre les résistants (notamment en période de soulèvement des impôts), étaient réputées particulièrement cruelles. 

Son fils et successeur Harshavarman II en a probablement payé les conséquences lorsqu’il est mort trois ans après son couronnement en 944, dans des circonstances que beaucoup de chercheurs ont déterminé comme non-naturelles. Son successeur, qui était à la fois son oncle et son cousin, Rajendravarman II, est d’ailleurs largement soupçonné d’être derrière cette mort. Ce dernier déplacera à nouveau la capitale de l’empire à Angkor. 

Une processus de construction de cette envergure n’a été rendu possible que par une augmentation considérable des différents impôts et taxes collectés par le roi. L’empire khmer n’utilisait pas de monnaie sous forme de pièces mais récoltait au contraire ses impôts en nature (bétail, céréales, éléphants…) ce qui a probablement permis l’investissement massif dans la construction de l’ensemble architectural. De plus, les chercheurs français à l’origine de la redécouverte de la cité de Koh Ker au 19e siècle ont également décelé certains fragments d’une route large de 8 mètres qui reliait la cité impériale de Koh Ker avec la ville de Wat Phu dans le sud de l’actuel Laos. Le tracé de cette sorte d’autoroute en faisait probablement un des axes plus empruntés et stratégiques de tout l’empire.

Proposé pour entrer sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1992 (lors du même recensement qu’Angkor et de la majorité des sites architecturaux cambodgiens datant de l’empire Khmer), Koh Ker reste à ce jour sur la liste indicative et ne bénéficie pas à ce titre des mêmes mécanismes de protection que son voisin Angkor Wat ou bien que le temple de Preah Vihear.

La distance séparant Koh Ker de Siem Reap lui confère un isolement favorable aux visites solitaires, loin des foules touristiques d’Angkor, ce qui rajoute une spiritualité particulière à l’environnement des temples. 

Cependant, accéder à cette citadelle perdue n’est pas chose facile. De Siem Reap, ce qui reste le choix le plus simple, il est possible de louer une voiture avec chauffeur pour l’aller-retour en une journée. Pour les plus téméraires, le site est accessible en scooter depuis Siem Reap (Il faut tout de même compter 2 à 3 heures pour parcourir la centaine de kilomètres) ou depuis la ville de Preah Vihear (environ 60 km), qui sert également de point de départ à la visite du temple de Preah Vihear à la frontière thaïlandaise.

Pour ceux qui en voudraient en apprendre plus sur la magnificence passée du lieu, les collections du musée national de Phnom Penh regorgent de statues et restes archéologiques du lieu ayant été déplacés dans la capitale pour leur conservation. De nombreux bustes de l’époque impériale de Koh Ker sont en outre visibles au musée Guimet dans le 16e arrondissement de Paris.

L’entrée est gratuite pour les citoyens cambodgiens, et coûte 10 dollars pour les étrangers.

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1 Commentaire (s)Réagir
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Romel mar 06/08/2019 - 03:47

Décidément, le Petit Journal refuse de puiser aux bonnes sources. Affabulations chandlériennes, fantasmes, contre-vérités, inobservations, reproduction d'erreurs déjà démontrées, inventions... les lecteurs sont pris pour des abrutis par des journalistes amateurs stagiaires qui ne font que passer. Plutôt que d'affirmer ce que l'on ne sait pas, ne serait-il pas plus honnête de poser des questions et de proposer des hypothèses? Lorsque les premiers chercheurs de l'Ecole Française d'Extrême-Orient ont commencé leurs travaux à la fin du 19e siècle, ils ont émis des hypothèses de travail. Ces hypothèses ont été prises ensuite comme des faits avérés par des chercheurs venus de tous horizons et qui n'ont pas vérifié leurs sources. Chandler est un cas emblématique qui a largement été démenti de manière scientifique par Michael Vickery. Coedès a été l'un des plus prolifiques auteurs d'hypothèses. Cela relevait de la méthodologie choisie et le temps lui a manqué. Mais qu'en 2019, des erreurs depuis longtemps rectifiées soient encore reproduites par des personnes qui ont vocation à informer est pour le moins désolant.

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