Dimanche 20 septembre 2020

VINTILA MIHAILESCU - Comprendre l'opposition des deux Roumanies

Par Grégory Rateau | Publié le 12/02/2017 à 23:00 | Mis à jour le 16/03/2019 à 15:23
vintila mihailescu comprendre opposition deux Roumanies

Les récents bouleversements que la Roumanie traverse, ont abouti à une division de la société : les manifestations contre le gouvernement en place continuent à Piata Victoriei, alors que des contre-manifestations ont lieu devant le siège de la présidence de Bucarest. Rencontre avec le célèbre anthropologue roumain Vintila Mihailescu pour tenter de comprendre l'opposition "des deux Roumanies".

 

 

Grégory Rateau: La crise que traverse en ce moment la Roumanie a engendré une division de la société : pour/contre les derniers décrets d'urgence, pour/contre le PSD, pour/contre les manifestations. Cette séparation au niveau sociétal, se ressent aussi dans des sphères plus intimes : parfois au sein d'une même famille ou d'un groupe d'amis. Pensez-vous que cette fracture est avant tout générationnelle?

 

Vintila Mihailescu: Il y a, certes, un clivage générationnel, mais il y a surtout d'autres éléments, comme des conflits et des frustrations d'autres natures, qui s'expriment à travers cette image d'une « guerre des générations ». C'est plus facile et, d'une certaine manière, plus « efficace » : on se donne un bouc émissaire, unique, à travers lequel on justifie sa souffrance. Ce bouc émissaire est identifiable, tout près de soi, on peut le montrer du doigt et, au besoin, l'engueuler. Il y a, depuis longtemps déjà, un mal de société partagé par la grande majorité, un sentiment aigu d'être les laissés-pour-compte de la société, les enfants mal aimés, les victimes. Or, ce sentiment est vécu différemment par les jeunes, qui sentent qu'on leur vole leur avenir, alors que les plus âgés demandent qu'on reconnaisse leur passé. Qui est coupable ? L'autre, le plus proche : les parents qui ont vécu leur vie et nous empêchent maintenant de vivre la nôtre, ou les jeunes, pour lesquels on s'est sacrifiés et qui maintenant nous sacrifient. On est en pleine crise oedipienne. Mais, ce qui est plus important, je crois, c'est que cette « fracture générationnelle » n'est que l'espace domestique où se joue le manque accru de communication, manque qui caractérise l'espace publique roumain en général.

 

 

Peut-on parler d'un clivage entre la ville et la campagne?

 

Certes, et c'est, peut-être, le plus important problème structurel de la Roumanie. Les décalages et iniquités entre l'espace rural et l'espace urbain ne font que s'accroître en dépit des quelques mesures qu'on a commencé à mettre en place. Mais c'est aussi le problème le plus méconnu par « la ville » et les élites urbaines en général. Pire encore : quand on parle des « deux Roumanies » c'est souvent pour incriminer la campagne et ses roumains pauvres car « paresseux » (voire pire encore !). Ce refus de compréhension et, encore une fois, de communication, est responsable de l'approfondissement de ce clivage déjà existant. Par ailleurs, on ne doit pas considérer « les campagnes » dans le sens strictement spatial car, pour la plupart des petites villes, c'est le même schéma. En effet, toute une génération d'anciens paysans, qui s'est vue poussée vers les villes et les industries communistes, se voit maintenant repoussée vers ses villages d'origine. Et, aujourd'hui, de retour au village ou en ville, ils partagent sui generis ce stigmate des campagnes, et sont perçus, eux aussi, comme des Roumains second hand, mal éduqués et rétrogrades. Malheureusement, le PSD a été et reste le seul parti à savoir et à vouloir parler à ces gens ; hélas, ce n'est pas forcément pour les aider.

 

 

Croyez-vous que des différences fondamentales de valeurs et de références morales séparent ces deux Roumanies ?

 

A première vue, oui. Ce serait même bien normal. Mais, pour parler de différences de valeurs et de références morales il faudrait qu'on en parle, qu'on en discute, bref, qu'on communique. On y revient donc : ce qui sépare par-dessus tout les deux camps (entre autres?) c'est ce mur de non-communication, mis en place, surtout, par le politique et amplifié sans cesse par les médias.

 

 

Au sujet des manifestants de Piata Victoriei et de Cotroceni, il y a eu beaucoup de rumeurs selon lesquelles les manifestants seraient payés, manipulés,... On dirait qu'un débat rationnel est impossible entre les deux camps...

 

On réchauffe une rhétorique ancienne, mais aussi assez générale. En fin de compte, il s'agit toujours d'une mise en scène de la réalité : si elle convient, on essaye de se convaincre que la « vraie » réalité est au-dessus de ce qu'on voit, qu'elle est encore plus grande et plus puissante. Sinon, on se met à la combattre en se disant que ce qu'on voit, n'est pas la « vraie » réalité, que celle-ci est ailleurs, cachée quelque part en-dessous de nos regards naïfs. Maintenant, à chaud, il est impossible de convaincre les gens du contraire. Par ailleurs, à quelque chose malheur est bon : l'envergure des protestations et aussi une relative maturation politique des jeunes protestataires, ont poussé les gens vers une certaine prise de conscience du danger qu'un pareil clivage sociétal peut représenter pour tous. C'est possible donc, à mon avis, qu'une certaine ouverture vers le dialogue social se mette en place, à la suite de ces manifestations. Non tant dans l'espoir du meilleur, mais surtout par peur du pire...

 

grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef du site lepetitjournal.com/Bucarest, chroniqueur à Radio Roumanie Internationale et écrivain
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