Rencontre - Julien Chiappone-Lucchesi, directeur de l'Institut français de Roumanie

Par Grégory Rateau | Publié le 30/05/2022 à 00:00 | Mis à jour le 30/05/2022 à 00:00
Photo : crédit: Cristian Nistor
Julien Chiappone-Lucchesi directeur Institut français de Roumanie

Cette semaine notre rédaction est allée à la rencontre du directeur de l'Institut Français de Roumanie, Julien Chiappone-Lucchesi. Il nous parle de son rapport à la Roumanie et des nouveaux défis engagés avec son équipe.

 

Le danger d’une uniformisation culturelle réductrice est inhérent à la réalité de la mondialisation. Dans ce contexte, la francophonie constitue l'un des moyens de soutenir le plurilinguisme et de promouvoir la diversité culturelle.

Grégory Rateau: Connaissiez-vous la Roumanie avant votre prise de fonction comme directeur de l'Institut français de Roumanie ? Quelles sont vos premières impressions sur le pays, les Roumains ?

Julien Chiappone-Lucchesi: Je ne m’y étais rendu qu’une seule fois avant de prendre mes nouvelles fonctions de conseiller de coopération et d’action culturelle à l’ambassade de France et de directeur de l’Institut français de Roumanie. Pour autant, j’avais fait l’exercice d’assembler, en esprit, tous les « fragments roumains » qui avaient traversé mon existence – que ce soit des figures, des paysages, des livres, des films, des monuments, des légendes, des faits historiques, etc. – et, à dire vrai, ils étaient tout de même déjà assez nombreux : je n’arrivais donc pas en terre inconnue, loin de là. 

La découverte en profondeur de la richesse d’un pays avec tant de contrastes est une vraie gageure, que j’appréhende peu à peu depuis quelques mois, avec beaucoup de bonheur et d’intérêt car la Roumanie est passionnante et attachante. Elle est également surprenante, voire déroutante, tout comme peuvent l’être aussi parfois les Roumains eux-mêmes. Je ne m’ennuie jamais, je suis toujours bien accueilli partout où je vais et ravi de commencer à apprivoiser cette belle langue, cousine germaine  - qui me semble parfois presque oulipienne –  de la langue française.

A mon arrivée, un Français sur le départ qui avait passé cinq années dans le pays, m’a dit dans un soupir : « comme je vous envie de découvrir tout juste la Roumanie, tandis que moi je dois bientôt en partir avec regret ! ». Je mesure de mieux en mieux le sens de ses paroles.

 

 

L'expérience pénible de cette pandémie a-t-elle changé votre fonctionnement à l'Institut ? Je pense essentiellement aux cours en ligne et aux professeurs de langues de l'Institut.

L’IFRo est avant tout un lieu de rencontres et d’échanges. Nous avons donc, avec la quasi impossibilité des mobilités, été fortement impactés dans tous les secteurs de notre coopération : éducatif, linguistique, culturel, universitaire, scientifique, administratif, décentralisé, d’appui à la jeunesse, à la société civile, aux médias, etc.

Les conséquences complexes de la pandémie de COVID-19 ont affecté notre organisation, tout en renforçant et en accélérant la qualité du travail en réseau. Je dois souligner que la mise en œuvre rapide d’une priorité de transformation numérique a conféré aux équipes de nouvelles compétences, permettant d’entrer de plain-pied dans les nouveaux usages de l’ère digitale. Enfin, la durée de cet épisode pandémique a généré une réflexion de fond sur le sens de nos actions et sur notre modèle de financement. Plus que jamais, le soutien de nos sponsors et mécènes est crucial à la qualité de nos propositions et c’est pourquoi nous avons lancé en février dernier le « Club des amis de l’IFRo » pour relancer nos partenariats. Nous sommes en mesure aujourd’hui d’être plus flexibles, et de gagner en efficacité, au service d’une relation franco-roumaine particulièrement dense et forte en Europe.

En ce qui concerne les cours de langue, imaginez-vous que nous sommes passés de 0% en ligne en février 2020 à 80% en 2021 sur tout le pays ! Mais grâce à ce travail réalisé par les équipes de nos centres de langues, nous sommes désormais les leaders pour l’enseignement en ligne du français en Roumanie.

 


Votre public a-t-il évolué en fonction de vos nouvelles propositions ?

D’une certaine manière, les activités en ligne ou en format hybride que nous menons ont un effet mécanique d’élargissement de notre public, au-delà de la seule proximité géographique. Cet acquis est important, toutefois nous constatons aussi - et c’est normal - une certaine fatigue du numérique.

Si, de manière générale, la demande de « présentiel » est aujourd’hui très forte, nous observons pour autant des différences substantielles entre les secteurs et les catégories de publics. Par exemple, la perte d’habitude d’aller au cinéma se traduit par une baisse de la fréquentation : notre cinéma « Elvire Popesco » à Bucarest demeure certes toujours - et de loin - le premier cinéma indépendant de Roumanie, mais avec une diminution du public d’environ 50% si l’on compare 2021 à 2019.

Mais comme je l’évoquais plus haut, l’IFRo, dans ses quatre sites à Bucarest, Cluj, Iasi et Timisoara, est avant tout un espace d’échanges et de rencontres multidisciplinaires. De ce point de vue, je tiens beaucoup depuis mon arrivée à ce que nos établissements soient des lieux où les communautés de divers horizons se rencontrent et se mélangent, et prennent l’habitude de (re)venir. Pour ce faire, nous proposons depuis le 8 mars - jour de la levée des restrictions sanitaires en Roumanie - une programmation particulièrement dense et variée, avec chaque jour un ou plusieurs événements.

Et cela fonctionne ! A Bucarest, je rencontre régulièrement des visiteurs qui me disent revenir pour la première fois depuis des années au 77 boulevard Dacia. Cette convivialité doit constituer notre marque de fabrique et mes équipes s’y emploient avec enthousiasme à la faveur de la belle saison : les cours et jardins de nos emprises à Timisoara, Iasi et Cluj sont très prisés du public et le premier juin ouvre également à Bucarest notre tout nouveau café-brasserie, « Les copains d’abord », que j’invite vos lecteurs à découvrir.

 

 

Quels atouts, selon vous, la langue française apporte-t-elle encore aujourd'hui ?

Le français est, après l’anglais, la seule autre grande langue de communication globale parlée sur l’ensemble des cinq continents et c’est la seconde langue la plus apprise dans le monde. Le nombre de ses locuteurs ne cesse de croître, à tel point qu’elle pourrait devenir la deuxième ou troisième langue de l’humanité à l’horizon 2050, notamment grâce aux dynamiques africaines.

Le danger d’une uniformisation culturelle réductrice est inhérent à la réalité de la mondialisation. Dans ce contexte, la francophonie constitue l'un des moyens de soutenir le plurilinguisme et de promouvoir la diversité culturelle. Il s’agit d’ailleurs d’une priorité de la présidence française du Conseil de l’UE (PFUE), largement soutenue par nos amis roumains et dont les arguments sont développés dans le rapport de Christian Lequesne, que nous avons reçu à Bucarest en mars dernier, en clôture du mois de la francophonie, pour une série de conférences et d’ateliers.

A la veille du trentième anniversaire – en 2023 – de l’adhésion de la Roumanie à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le français demeure ici un choix stratégique assumé, qui permet au pays de se singulariser et d’enrichir son ouverture à l’altérité. Mais c’est aussi, par exemple, la possibilité d’accéder à des études prestigieuses dans le pays, comme au sein du Collègue juridique franco-roumain d’études européennes, qui célébrera en juin ses 25 ans d’existence et dont les alumni occupent pour la plupart de hautes responsabilités en Roumanie ou ailleurs en Europe. C’est aussi la possibilité de mobilités en France, la 4ème destination privilégiée par les jeunes Roumains, dont certains peuvent bénéficier de bourses du gouvernement (www.roumanie.campusfrance.org).

Avec plus de 1,25 millions d’apprenants en Roumanie - en dépit de quelques contrastes géographiques - la langue française demeure très bien implantée. C’est la raison pour laquelle le soutien à cet apprentissage figure en haut de nos orientations stratégiques. Nous nourrissons d’ailleurs un dialogue de qualité avec le ministre de l’éducation, lequel s’est engagé, dans le cadre du 1er Forum franco-roumain sur l’éducation que nous avons co-organisé les 9-10 mai dernier en présence d’une délégation de l’IGESR, à renforcer la place de la LV2 dans le système éducatif roumain.

Au-delà, la langue française occupe, dans le cœur des Roumains, une place particulière. Il s’agit d’une francophonie choisie, qui s’appuie sur la profondeur de plusieurs siècles et qui a généré un sentiment d’attachement étroit entre nos deux pays, tant en raison de la « romanité » en partage que grâce à la formidable variété des échanges politiques et culturels.

Des Français ont construit la Roumanie, tout comme des Roumains ont aussi fait la France.

 

 

Le nombre important d’entreprises françaises installées en Roumanie est-il un levier pour promouvoir le développement de la langue française ?

La réalité est que de nombreuses entreprises françaises sont historiquement présentes en Roumanie, tandis que chaque mois de nouvelles décident de s’y installer. La plupart valorise le français, y compris dans la construction des carrières à moyen-long terme de leurs cadres. Cette dynamique est renforcée par le fait que de nombreuses entreprises de services cherchent à recruter des employés qui maîtrisent le français.

En tant que membre de la Chambre de commerce franco-roumaine (CCIFER), l’IFRo est naturellement en contact avec le monde des affaires dans tout le pays. Sur l’ensemble des entreprises rencontrées depuis septembre et qui nous ont fait part de leurs besoins en recrutements francophones, je dénombre déjà un total supérieur à 5000 ou 6000 emplois. C’est énorme, particulièrement dans une situation de plein-emploi.

Dans ce contexte, nous jouons tout notre rôle d’ensemblier à différents niveaux : la formation en langue française dans et hors les murs, les liens avec les universités en ciblant les besoins des entreprises (ouverture de doubles diplômes adaptés, mise à disposition d’un guides des 115 filières francophones en Roumanie, caravane des études,…), le travail autour de l’enseignement professionnel avec la création de Campus des métiers et des Qualifications (CMQ), le programme de parrainage de la vingtaine de lycées bilingues labélisés FrancEducation par des conseillers du commerce extérieur de la France (CCEF), etc.

Dans ce paysage, les cinq Alliances Françaises et les trois antennes de l’IFRo, toutes très connectées aux clubs d’affaires francophones en région, sont autant de relais pour la valorisation professionnelle du français.

Enfin, nous constatons que le système d’enseignement français exerce en Roumanie une attractivité croissante, de par son excellence et son ouverture à l’international. Ces établissements, pour la plupart homologués ou conventionnés par l’AEFE, constituent un trait d’union précieux.

Tout l’enjeu aujourd’hui est de répondre aux attentes des jeunes pour que la langue française soit une langue à la fois de passion et de projets. Notre objectif  est donc d’adapter les pratiques et les contenus pour satisfaire ces demandes, axées autour de l’emploi et la mobilité, du développement durable, de la place du numérique et de l’information de qualité sur les réseaux sociaux.  

 

 

Bucarest est une ville très riche et dynamique sur le plan culturel. Quelle est la place de l’Institut Français sur la scène culturelle bucarestoise ?

L’Institut Français de Roumanie à Bucarest est le lieu de référence pour les Bucarestoises et Bucarestois qui s’intéressent à la culture française et francophone. Au-delà, il s’agit d’un lieu de culture, d’échange et de liberté. Sa médiathèque (livres, musique, médias, jeux vidéos) et son cinéma accueillent des dizaines de milliers de visiteurs chaque année, dont de nombreux enfants pour qui nous organisons des programmes sur mesure et dont je souhaite qu’ils soient au cœur de notre attention.

Implanté depuis 1936 au 77, boulevard Dacia, mais en réalité à Bucarest depuis près de 100 ans (nous commençons d’ailleurs à préparer le centenaire de 2024…), nous avons accompagné le dynamisme culturel de la capitale roumaine tout au long d’un vingtième siècle agité et d’un début de vingt-et-unième siècle de transformations incroyables. L’IFRo est ainsi un acteur à part entière de la vie bucarestoise et s’inscrit dans le temps long d’une histoire partagée.

C’est dans cet esprit que nous avons par exemple lancé en février de cet année un cycle de réflexion sur le développement urbain, centré sur Bucarest, en coopération avec ARCEN, « Réinventer la ville », qui a lieu chaque mois avec un grand succès de fréquentation. C’est également pour cette raison que nous travaillons à une veille permanente des dynamiques qui traversent la scène culturelle bucarestoise pour être nous aussi toujours en mouvement et nous faire au mieux l’écho - dans nos propositions – de ce qui vient.

Et depuis 2011, l’Institut français de Roumanie, c’est un seul établissement et quatre lieux, aux quatre points cardinaux de la Roumanie : Bucarest, Cluj, Iasi et Timisoara. Notre excellente implantation des ces villes nous permet de mieux rayonner et de travailler en synergie, dans le cadre d’orientations partagées. Notre ambition est de demeurer ainsi le premier partenaire culturel de la Roumanie. Ce sera par exemple le cas à l’occasion de Timisoara, capitale européenne de la culture 2023, pour laquelle nous préparons en coopération avec la ville, le département et le ministère de la culture une programmation particulièrement dense et qui fera parler d’elle !

L’IFRo soutient aussi les professionnels roumains pour développer des projets de coopération culturelle franco-roumaine et des présentations d’artistes français. Nous travaillons à renforcer, dans un cadre européen, la promotion à l’export des industries culturelles et créatives. L’IFRo est par ailleurs l’un des membres les plus actifs de EUNIC Romania, le réseau des instituts culturels européens en Roumanie, avec lequel nous mettons en œuvre cette année un projet sur la culture et le développement durable, à côté de concerts de jazz ou d’une nuit de la littérature européenne.

Cette place à part de l’IFRo dans le paysage roumain, se traduit enfin par notre engagement aux côtés des autorités et de la société civile roumaines dans leur formidable élan de solidarité pour les réfugiés venus d’Ukraine. Nous avons été ainsi point de collecte au début de la guerre pour le compte de l’Union des Ukrainiens de Roumanie, avons réuni les collectivités territoriales françaises, roumaines et moldaves pour imaginer des actions communes, avons organisé un grand concert franco-roumain de solidarité en avril avec le UNHCR et au profit de la fédération d’ONG en charge de l’enfance (FONPC), proposons régulièrement des séances de cinéma avec interprétation en ukrainien, accueillons des enfants ukrainiens, …

 

 

Que proposez-vous pour cet été ? Une période plutôt riche en propositions culturelles, surtout à Bucarest.

Grâce à notre réseau national, nous pouvons développer une riche programmation, aussi bien dans nos établissements, que sur l’ensemble du territoire, en partenariat avec les grands acteurs culturels de l’été.

Le mois de juin débute ainsi avec l’inauguration de la 26ème édition du Festival du Film Français à qui nous avons donné le titre « Nos yeux grand ouverts » en raison de la variété des regards sur le monde que la sélection fera découvrir et qui se déroule du 1er au 12 juin à Bucarest et dans 10 autres villes de Roumanie, en salle et en plein-air (programme et tickets sur www.festivalff.ro). C’est aussi le temps de renouer, après deux ans de pandémie, avec le salon du livre en présentiel, le Bookfest à Romexpo, où l’IFRo tient un stand francophone en coopération avec la représentation Wallonie-Bruxelles. Parmi nos auteurs invités, Akira Mizubayashi, célèbre écrivain japonais d’expression française, traduit en roumain puisque le Japon est cette année invité d’honneur ou bien encore Olivier Guez, qui a coordonné l’ouvrage « Le Grand Tour » publié dans le cadre de la PFUE et qui présente 27 nouvelles de 27 auteurs européens (Norman Manea étant l’auteur roumain).

Dans le cadre de notre focus sur la ville, nous aurons le plaisir de recevoir le 22 juin Carlos Moreno, expert des territoires de demain et à l’origine du concept fécond de la « ville du quart d’heure », avant de présenter la 6ème conférence sur les villes durables les 4 et 5 juillet.

En outre, l’IFRo soutient des programmations françaises dans plusieurs festivals de toutes disciplines : par exemple au TIFF, le grand festival de cinéma de Transylvanie du 17 au 26 juin, au Festival international de théâtre francophone (FITS) à Sibiu du 24 juin au 3 juillet, avec Pascal Rambert, Laetitia Casta, Cirkvost, Eric-Emmanuel Schmitt, etc., au Jazz à Gărâna du 7 au 10 juillet avec Charley Rose trio, Vincent Courtois, Alexandre Herer, au festival de théâtre de Piatra-Neamț, au sein de Cinemascop à Eforie Colorat,…

Jusqu’au 16 juillet, l’IFRo est aussi l’invité des « Weekend Sessions » dans le Jardin Botanique, sans oublier le cinema Elvire Popesco qui propose environ 18 projections par semaine.

Nous présenterons aussi le musicien Jean-François Zygel pour des ciné-concerts et à l’occasion de la fête de la musique, des conférences, des présentations de livres, des expositions, des concerts de jazz et de musique actuelle, de la danse contemporaine, des ateliers et des camps d’été pour les enfants,… tout cela dans et hors les murs.

Il est donc difficile d’être exhaustif et j’invite vos lectrices et lecteurs à se rapporter à notre site internet et à nos réseaux sociaux où est publiée notre programmation (notre site internet : www.institutfrancais.ro et surtout les pages Facebook des quatre antennes de l’Institut français de Roumanie)

Et en cas de doute, contactez-nous directement par e-mail ou par téléphone : notre équipe vous répondra avec grand plaisir.

grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef et directeur du média LePetitJournal.com/Bucarest, ancien chroniqueur à RRI et écrivain
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