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PETITE ENFANCE - Interview avec le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik

Par Petite enfance | Publié le 18/06/2018 à 10:00 | Mis à jour le 19/06/2018 à 15:16
Boris Cyrulnik petite enfance neuro psychiatrie

Le célèbre neuropsychiatre français et fondateur de l’Institut Petite Enfance Boris Cyrulnik, notamment connu pour ses travaux sur la résilience, était présent le 13 juin dernier à Bucarest pour donner une conférence à l'occasion de l’inauguration de son Institut. L’événement était animé par Camelia Veteleanu, future directrice de l’Institut. LePetitJournal.com de Bucarest a donc profité de cette occasion pour s’entretenir en privé avec lui. Parce que l'enfance est un enjeu majeur, tant sur les plans éducatif, social qu'économique.

 

boris-cyrulnik
Boris Cyrulnik et Camelia Veteleanu


 

Grégory Rateau : Pourquoi ouvrir un institut dédié à la petite enfance ici en Roumanie?

Boris Cyrulnik : Parce que la Roumanie a joué un grand rôle dans l’élaboration des théories de l’attachement. Comme vous le savez sûrement, durant la période de Nicolae Ceaușescu, il y a eu malheureusement la tragédie des 200 000 enfants qui ont été abandonnés. Les Roumains en ont sauvé certains mais cela n’a pas été suffisant. Beaucoup de travaux ont été ainsi entrepris dans ce sens, la résilience étant un enjeu important pour les aider. J’ai été donc très content que Camelia ouvre un Institut Petite Enfance ici à Bucarest pour permettre d’informer les gens, de se questionner ensemble, de les former avec des professionnels et ainsi permettre de faire avancer les choses.

 

Les enseignants sont peu formés aux spécificités des maternelles, que proposez-vous pour les aider?

J’ai remarqué, pour avoir collaboré avec certains d’entre eux, que les enseignants roumains ont un très bon niveau universitaire mais ils n’ont aucune formation sur comment tenir un bébé dans leurs bras. Vous rigolez mais ils savent beaucoup de choses sur Napoléon, Charlemagne mais ils ne savent pas comment s’occuper d’un bébé, lui donner de la tendresse. On va donc proposer des formations accordées par le gouvernement français pendant un an, à raison de un à deux jours par mois, pour leur apprendre les théories de l’attachement. Ils garderont leur niveau universitaire mais ils ajouteront à leur bagage la pratique, ce qui me paraît essentiel.

 

Le président Macron vous a confié l'organisation des assises consacrées à la scolarité des tout-petits. Quelles réformes voyez-vous dans le système éducatif?

Tout ce qui a été accepté par le président, donc l’école à partir de 3 ans, introduire les théories de l’attachement à l’école, de façon à ce que l’on inculque aux enfants le plaisir d’apprendre et j’insiste là-dessus, sur la notion de plaisir et d’apprentissage. Prenons l’exemple des pays d’Europe du nord, nous avons constaté qu’un enfant qui prend du plaisir apprend les choses de manière plus efficace et soutenue, les progrès réalisés par un enfant heureux sont beaucoup plus rapides que pour ceux d’un enfant contraint et qui s’ennuie. On va introduire, pour ce faire, la musique dans les écoles, parce que la musique stimule le cerveau, améliore l’accès au langage - les enfants qui font de la musique parlent mieux et sociabilisent plus facilement que les enfants qui en sont privés. On va aussi introduire les contes, pour que les enfants apprennent des beaux textes, puissent ensuite les jouer, les incarner. Nous voulons développer leur confiance en eux, en les invitant à s’exprimer devant un public. Nous souhaitons, pour finir, faire participer les familles: que les pères et les mères, les grand-parents viennent aussi à l’école, qu’ils participent activement dans l’éducation de leurs enfants. L’école deviendra ainsi un lieu de familiarité.

 

Vos travaux de recherche mettent beaucoup l’accent sur l’affectivité des enfants. Pensez-vous qu’en encadrant les enfants, en les écoutant, en les aidant à exprimer leurs émotions, ils pourront considérablement améliorer leurs résultats scolaires et mieux s’épanouir ?

Un enfant qui est aimé, écouté, encouragé, apprend avec plaisir et une certaine facilité alors qu’un enfant ignoré, brimé, n’a plus aucune motivation; en se sentant rabaissé, il n’a plus aucune raison d’apprendre ni de confiance en lui, il baisse alors les bras c’est aussi simple que ça. On fait aussi la guerre à l'Institut contre l'omniprésence des écrans surtout pour les enfants qui n’ont pas encore atteint l’âge de 6 ans. Cela peut être un formidable outil mais pour les plus jeunes, il les hypnotise, il retarde l’accès au langage, et trouble l’empathie, c’est-à-dire l’aptitude à ressentir des émotions pour autrui. On est en train de découvrir que les écrans sont beaucoup plus toxiques que nous ne le croyions.

 

Parlez-nous des avancées des neurosciences, en quoi peuvent-elles nous éclairer dans la compréhension de l’enfant?

On voit que contrairement à ce qu’on nous apprenait dans les générations précédentes, le cerveau est sculpté par le milieu, par les interactions affectives et par la parole. Un enfant qui apprend à parler, qui écoute de la musique, hypertrophie son lobe temporal gauche. Un enfant qui apprend à regarder hypertrophie le lobe occipital gauche. Ils ne voient pas le même monde. Dès que l’on parle à un enfant on lui apprend à voir un autre monde. Si on lui apprend de belles choses, il verra un monde de belles choses, il n’aura pas un langage totalitaire, il saura qu’il y a une vérité mais que son voisin peut avoir une autre vérité tout aussi respectable que la sienne.

 

Vous expliquiez lors de l’une de vos conférences que certains enfants ne seraient pas prêts à être scolarisés à 2 ans, que cela pourrait provoquer un petit traumatisme. Pouvez-vous l’expliquer à nos lecteurs?

L’école à deux ans, deux enfants sur trois qui ont reçu de l’attachement les dix premiers mois, peuvent en bénéficier. Un enfant sur trois n’a pas reçu cet attachement à cause de la précarité sociale ou pour d’autres raisons. Les enfants équilibrés sont donc heureux d’aller à l’école : elle s’inscrit dans le prolongement de leur foyer. Les autres ont peur de l’école, elle représente une contrainte, voire une punition. Et quand ils arrivent à l’école, ils ont un petit syndrome psycho-traumatique, ils ont des balancements, ils peuvent agresser les autres ou s’agresser eux-mêmes, ils ont des cauchemars, des angoisses, des troubles du langage ou encore des troubles de l’alimentation. En les forçant, cela peut même engendrer des phobies. Si on les sécurise avant en leur laissant plus de temps, en allant à leur rythme et en les encadrant, ils iront ensuite à l’école dans de bien meilleures conditions.

 

C’est une question un peu personnelle. Votre famille a disparu à Auschwitz et vous avez vous-même réussi à vous évader à 6 ans. Est-ce le point de départ de votre vocation d’aider les autres en devenant psychiatre et en vous proposant d’aider aussi les enfants aujourd’hui?

Absolument. Mes deux parents sont d’origines juives, mon père est arrivé en France et s’est engagé dans l’armée française, il a été arrêté par la police française sur son lit d’hôpital, il ne comprenait pas puis ce fut au tour de presque toute ma famille et les miens ont tous disparu. Enfant, j’ai donc été traumatisé, il n’y a pas d’autre mot. Les gens autour de moi disaient : « on va en faire un valet de ferme car il ne fera jamais rien ! ». Cela me révolte quand j’entends dire cela pour d’autres enfants car si on ne fait rien pour les aider, c’est vrai, mais si on s’implique, on peut changer le destin de ces enfants. En repensant à toutes les horreurs vues et vécues, je me suis demandé : «Comment aider ceux et celles qui ont souffert à leur tour et qui souffrent encore aujourd’hui pour qu’ils puissent s’en sortir? »  C’est pour essayer de répondre à cette problématique qu’à l’âge de 10 ans, j’ai décidé de devenir psychiatre. Si j’avais été plus équilibré, je n’aurais sans doute jamais fait des études de médecine ou de psychiatrie.

 

Vous en parliez justement dans votre essai "Un merveilleux malheur" où il est question du processus de réparation de soi inventé par ceux qui sont revenus de l’horreur. Pouvez-vous nous parler de ce travail de résilience et comment il pourrait aussi être adapté à la petite enfance?

Il est parfaitement adapté à la petite enfance, car le processus de résilience est plus facile à enclencher chez les plus petits que chez les adultes. Le développement est tellement rapide à cet âge-là, si on accompagne bien l’enfant, du fait que les neurones bouillonnent littéralement, il y aura beaucoup de résilience. C’est également vrai pour les personnes âgées mais ça l’est de moins en moins car le cerveau est moins actif. Tout est donc à faire et il ne faut pas attendre pour apporter à l’enfant ce dont il a besoin pour se construire avec toutes les chances qu’il mérite d’avoir.

 

 

L’ouverture de l'Institut Petite Enfance Boris Cyrulnik à Bucarest, première antenne hors France de l'IPE, aura lieu en 2019. L’Institut proposera des formations adaptées aux actuels et futurs professionnels d’accueil des jeunes enfants assurées par des intervenants avec de l'expérience dans le domaine de la petite enfance. La formation est ouverte aussi au public impliqué dans l’accompagnement des jeunes enfants : parents ou futurs parents, grands-parents, centres sociaux, nourrices,...

 

 

Propos recueillis par Grégory Rateau

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Petite enfance

Une mine de conseils pratiques pour accompagner le développement des tous petits, en collaboration avec Le Carrousel, école maternelle et primaire francophone à Bucarest
3 Commentaire (s)Réagir
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dominique ALHERITIERE mar 19/06/2018 - 08:40

Oui, très bon article. Merci.

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Dominique RATEAU lun 18/06/2018 - 19:56

Très bon article pour servir une cause importante déterminante pour l'évolution du pays.Il n'y a pas qu'en Roumanie que le problème de l'éducation se pose.

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Jeen mar 19/06/2018 - 11:52

"J’ai remarqué, pour avoir collaboré avec certains d’entre eux, que les enseignants roumains..." A partir de "certains", difficile d'établir ensuite la loi "les enseignants roumains sont...". Les généralisations conduisent à de grandes vexations. Surtout que plus tard, la 'théorie' dispensée va prêcher la 'pratique'. En Roumanie, on berce parfois, comme dans beaucoup d'autres pays, les enfants sur ses jambes allongées, une différence culturelle que B. Cyrulnik n'a peut-être pas eu l'occasion d'observer? C'est génial: celui qui berce garde ainsi le contact oculaire de l'enfant allongé contre ses tibias. Ceci dit, vive la pratique de la tendresse, la musique, les histoires, les liens sociaux, les bras baissés uniquement pour jardiner :) ou pour bercer, avec les pieds!

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