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Ioana Nicolescu: Mobilisation citoyenne pour sauver le parc Cismigiu

Par Grégory Rateau | Publié le 02/03/2020 à 00:00 | Mis à jour le 18/02/2021 à 14:47
Photo : crédit photo: Oltin Dogaru, Ioana Nicolescu #CismigiuMonAmour
Ioana Nicolescu #CismigiuMonAmour bucarest roumanie

Nous retrouvons Ioana Nicolescu dans un joli café installé dans une vieille demeure entièrement réhabilitée et pas très loin du parc Cismigiu. D'origine roumaine, Ioana parle parfaitement le français, elle vit à Paris depuis 1992 où elle a travaillé comme consultante dans l'univers du luxe et de la mode pour des marques telles que Dior, Prada ou encore Comme des Garçons. Elle a aussi contribué  comme fashion writer à des revues comme ELLE, Marie Claire, Forbes Life et, plus récemment, Harper's Bazaar. Aujourd'hui, Ioana nous parle de son nouveau projet de coeur, #CismigiuMonAmour, une initiative civique lancée en octobre 2019, visant à informer les Bucarestois sur les projets de rénovation envisagés par la mairie de Bucarest et donc à empêcher que ce parc mythique ne soit défiguré.

 


Grégory Rateau: Pourquoi vous êtes-vous investie pour ce parc?


Ioana Nicolescu: J'avais simplement envie de faire quelque chose pour un lieu à côté duquel j'ai grandi avec ma famille. L'envie d'agir, d'abord, en tant que citoyenne lambda et sans forcément en faire un geste engagé ou me mettre en avant.

 

Parlez-nous justement de ce projet #CismigiuMonAmour.
 
Tout a démarré quand j'ai appris ce que les autorités avaient prévu de faire avec le parc, les travaux de rénovation. J'ai très rapidement réalisé qu'il ne s’agissait pas du tout de rénovation mais d'un vaste plan de construction. Ils voulaient surtout bétonner, et aucun budget n'était prévu pour la végétation, ce que je trouve personnellement très fort quand on parle au départ d'un budget de 10 millions d'euros. Ce qui m'a donc motivée c'est que, venant d'un milieu artistique et ayant affaire avec pas mal de gens du milieu créatif qui sont généralement des personnes très bien informées, j'ai réalisé que, quand j'ai commencé à en parler autour de moi, personne n'était vraiment au courant. J'ai aussi demandé à l'entourage direct du parc - commerçants, retraités, étudiants, voisins - et personne ne savait que ce parc allait être transformé et de quelle manière. La réponse type autour de moi était : "Oui, oui, oui, j'ai entendu parler de quelque chose mais je ne sais pas exactement c'est quoi". J'ai donc eu envie de faire quelque chose pour le jardin publique en me demandant "que pouvons-nous faire concrètement ensemble pour changer cela?".
 
 
 
Est-ce que les habitants du quartier se sont directement impliqués dans cette initiative?
 

En Roumanie, je ne vous cache pas que la plus part des gens est assez défaitiste et attend souvent que quelqu'un agisse à leur place pour les situations qui dérange. Et je suis persuadée que montrer que l'on peut agir simplement comme "voisin concerné" aide beaucoup à changer la donne. Je me suis dite que même si j'étais une personne comme les autres - je ne suis pas liée au milieu politique, je n'ai donc aucun pouvoir ou cercle d'influence réel - j'ai senti que je pouvais agir, mais surtout que je devais le faire. Du coup, j'ai parlé aux gens du quartier mais pas seulement, car ce parc ne représente pas quelque chose d'important uniquement pour les habitants du quartier mais aussi pour tous les Bucarestois qui finissent inévitablement par traverser ce parc ou venir s'y détendre et respirer un grand coup au cœur de cette ville déjà bien polluée. Les étudiants aussi, les amoureux, ceux qui, comme moi, ont grandi à côté de Cismigiu en venant régulièrement s'y ressourcer. C'est un espace de liberté et de verdure pour tous. Il n'y a donc pas une personne avec qui j'ai parlé qui ne m'a pas dit: "Oh mon dieu, c'est une grande partie de ma vie, ils ne peuvent pas y toucher!". Voilà ce qui a donner envie aux gens de suivre et s'impliquer.

 
De nombreux artistes vous ont également suivie dans votre campagne, tous ont été pris en photo dans un superbe noir et blanc contrasté, par le photographe Oltin Dogaru. Est-ce que cela a suffi pour sensibiliser les Bucarestois?
 
D'abord je ne la nommerai pas campagne, pour nous c'est plutôt une projet créatif-civique, comme on aime le nommer. Le choix du noir et blanc a été pensé avec le photographe de mode Oltin Dogaru, pour montrer justement le côté manichéen de cette situation, ou les choses étant soient toutes noires, soient toutes blanches, avec cette urgence et cette nécessité de réagir très vite. On a décidé immédiatement de faire une série des vidéos avec des gens très différents, des gens connus qui acceptaient de s'exprimer librement en connaissance de cause. Chacun a pu raconter ce que Cismigiu représentait véritablement pour eux, c'était très intéressant d'écouter parler des gens avec des expériences de vie si différentes, des âges divers. Il y a eu des jeunes, des moins jeunes, des acteurs, journalistes, vloggeurs, ou ceux qui venaient d'autres villes. Je remercie Victor Rebengiuc et Marius Manole (acteurs), Sonia Argint Ionescu, Cristina Stănciulescu et Marius Constantinescu (journalistes), Andrei Leonte (artiste), Vladimir Drăghia (sportif et acteur), Emil Ivănescu (président de l' Ordre des Architectes de Roumanie, filiale Bucarest), Lou Gelehrter (architecte), Liviu Giosan (géologue), Renata Bota & Christian Balazs (instagrammers), Maria Zvinca (vlogger), Alexandru Mihai (spécialiste en communication). Je n'ai pas pu m'empêcher de demander aussi à Oltin Dogaru de se mettre cette fois devant la camera et pas derrière, comme à son habitude.
 
 

Y a-t-il des micro-communautés qui se sont formées dans certains lieux du parc par exemple les joueurs d'échec, les retraités, les enfants qui jouent dans les platanes,...?

Absolument. Ce parc est comme une petite ville, chacun y a ses habitudes, sa petite vie. En effet, il y a la communauté des retraités, les mamans qui se réunissent entre elles ou ceux qui ont un chien ou plusieurs et qui respectent très bien les règles du parc. Cette communauté des amoureux des chiens est aussi menacé par le projet de rénovation de la Mairie, car tout espace réservé aux chiens sera éradiqué sans avoir prévu d'alternative pour eux. Dans ce contexte on a même fait un projet photo avec la photographe Andreea Retinschi dans le cadre des activités du groupe Cismi Civic, le groupe d'initiative civique du parc dont je fais partie. Les voisins ont accepté de poser ensemble avec leur chiens et de nous raconter un peu leur histoire, car la majorité des chiens sont adoptés.

 
 
Toutes ces initiatives ont-elles fait réagir l'opinion publique et les autorités?
 
Oui il y a eu un impact très positif et à grande échelle qui nous a un peu dépassé par son succès. L'opinion publique a aussi compris le message qu'on voulait faire passer, celui de montrer que l'on pouvait tous agir à notre petite échelle pour dire seul ou en groupe qu'une situation nous révolte, nous contrarie, et ce faisant, essayer par nos petits moyens, de la faire changer. Beaucoup de gens m'ont contactée pour nous féliciter, nous encourager, nous demander: "qu'est ce que l'on peut faire pour vous aider?". Cela faisait vraiment chaud au cœur car ce projet m'a permis de faire de belles rencontres humaines avant toute chose. Je n'affirmerai pas que ces actions ont influencé les décisions de la mairie mais fort est de constater que des travaux devaient démarrer en septembre et finalement rien n'a été engagé, ce qui est une bonne chose, des arbres devaient aussi être coupés en ce début d'année et, là encore, rien n'a été fait. Les autorités avaient largement misé sur la désinformation alors qu'à présent les gens savent, voilà notre enjeux principal.
 
 
 
Vous voulez dire que la mairie n'a pas communiqué sur ces travaux?
 
Et bien non, le parc est public et ces travaux devraient donc apparaître publiquement sur le site de la mairie. Apparemment cela a pourtant été voté, un budget a été réuni mais rien n'a été officialisé pour que les gens soient informés.
 
 
 
Quelles sont les prochaines actions envisagées pour défendre le parc?
 

Notre but avec #CismigiuMonAmour était avant tout d'informer l'opinion publique sur une projet qui, dans l'état actuel, n'est pas réaliste. J'ai donc travaillé main dans la main avec Patricia Mihail, qui est une spécialiste de la communication. Comme elle est basée à Londres, on n'arrêtait pas d'échanger, car Patricia a fait un vrai travail de fond. Je crois que l'une comme l'autre nous n'avons pas vraiment dormi pendant plus de quatre mois pour pouvoir bien mener ce projet, certes, ambitieux, car réalisé avec un budget zéro. Sans elle, je n'y serai jamais arrivée, elle a été vraiment formidable. Faut savoir que notre objectif n'était pas du militantisme, nous voulions prévenir plutôt que guérir une situation dangereuse, avant d'arriver à des extrémités devant lesquelles nous serions sans doute impuissants. Il y a aussi le groupe auquel je participe, "Cismi civic", qui a été crée il y a trois ans pour essayer de faire grandir la communauté autour du parc et de proposer des projets comme des ateliers de jardinage ou les rûches urbaines d'abeilles. Rien de politique, encore une fois, il était tout naturel d'essayer aussi avec eux de protéger le parc. D'ailleurs, d'autres parcs publiques sont visées par des projets similaires dite de "rénovation", comme le parc Carol ou le parc Herastrau. Ce dernier devrait se transformer dans un complexe d'habitation "chic et cher", donc vous voyez combien il est essentiel d'informer les gens pour qu'ils se mobilisent à temps et pour que cela n'arrive pas ailleurs.

 

Êtes-vous optimiste pour la suite?

Quand j'écoute les informations à Bucarest, il n'y a que des situations dramatiques, un pessimisme stérilisant, alors j'ai eu besoin de décrocher, surtout de la télévision locale. Cela m'a amusé de voir que Cismigiu Mon Amour, assumé comme un projet créatif personnel, soit comparé à une démarche politique ou que nous sommes devenus aux yeux de certains, des "activistes de l'environnement". Nous sommes tout simplement des gens avec un peu du bon sens civique qui pensent pouvoir transformer avec un peu d'implication une situation négative en une action commune et donc foncièrement positive. Cette action dépasse d'ailleurs le milieu des artistes, des personnalités influentes ou les voisins du Cismigiu, tous et toutes peuvent nous rejoindre et faire en sorte que les choses qui nous dérangent bougent véritablement. Alors oui, je suis, on ne peut plus optimiste.

 
Cișmigiu Mon Amour - collage video:
 
grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef et directeur du média LePetitJournal.com/Bucarest, ancien chroniqueur à RRI, poète et écrivain
4 Commentaire (s) Réagir
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Petre21 ven 06/03/2020 - 00:49

Il y a aussi: 1/ ...la plus part des gens... = au lieu de "la plupart" 2/ ... les choses étant soient toutes noire, soient toutes blanches.. = au lieu de "soit toutes blanches, soit toutes noires". En effet, il ne s'agit pas ici de conjuguer le verbe être et de l'accorder avec "les choses", il s'agit de l’expression invariable (bien qu'issue du verbe être) "Soit..., soit" = ou bien une chose, ou bien une autre.

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Pascal Le Hen lun 02/03/2020 - 09:02

Dans ces vidéos sur YT (il y en a plusieurs), chacun peut exprimer ce qu'est pour lui Cișmigiu. Pour moi, c'est à chaque fois un moment d'évasion, indispensable. Alors oui je soutiens, totalement, Cișmigiu Mon Amour. Bravo à Ioana Nicolescu :) PS - Impossible de trouver le groupe "Cismigiu civique" (ou peut-être quelque chose comme "Cişmigiu civică"), cité seulement en français dans l'article. PS bis - Petite faute dans la retranscription de la réponse à la question "Vous voulez dire que la mairie n'a pas communiqué sur ces travaux ?" : il est écrit "le parc est publique" ; ce serait plutôt "le parc est public".

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Ioana Nicolescu ven 10/04/2020 - 22:53

Pascal, merci beaucoup pour votre commentaire et soutien! Vous pouvez trouver ci-joint le lien pour Grupul de Iniţiativă Civică Cişmigiu, le group mentionné dans l'article: https://www.facebook.com/Cismi.Civic/

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Bucarest mar 03/03/2020 - 10:42

Merci pour la coquille et votre commentaire, nous allons corriger cela sans attendre. Bonne journée à vous.

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Grégory Rateau

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