

Adrian Sitaru fait partie des cinéastes roumains à ne pas manquer ! Il n'a pas eu les honneurs de Cannes mais son dernier film, "Fixeur", est déjà passé par Toronto et sera présenté à Tokyo à la fin du mois. Les spectateurs bucarestois ont eu l'honneur de le découvrir, en avant-première en Roumanie, dimanche dernier. Le film sortira officiellement sur les écrans le 27 janvier au Cinéma Pro de Bucarest.
Photo : Lizelor Rocaël
Le film met en scène Radu, fixeur roumain pour un journaliste français qui réalise un reportage sur la traite des êtres humains en Roumanie. Les deux hommes partent, accompagnés d'un caméraman français, en quête d'une interview exclusive. Une jeune roumaine âgée de 14 ans qui a été enlevée dans sa ville natale en Roumanie et amenée à Paris pour être prostituée vient d'être rapatriée au pays.
Le Petit Journal de Bucarest ? D'où vient le choix de ce sujet ?
Adrian Sitaru ? Le sujet vient d'une expérience vécue. Cette histoire est celle de mon chef-opérateur sur ce film, Adrian Sili?teanu. Il était fixeur pour l'agence France-Presse à Bucarest dans les années 2000, comme Radu dans le film. Il était passionné par le journalisme et espérait obtenir un poste.... Il a, comme dans le film, travaillé pour un journaliste français qui souhaitait réaliser l'interview d'une jeune mineure enlevée en Roumanie et prostituée en France. Mais cette affaire l'a complétement changé. Il s'est posé énormément de questions, parce que ces filles sont en danger et que les mettre en scène dans un reportage peut s'avérer, au final, encore plus dangereux pour elles. Cette affaire a fait remettre en question le travail qu'il faisait. Après l'interview de la jeune victime, il est rentré chez lui avec beaucoup d'argent, mais aussi beaucoup de questions? Et il a arrêté d'être fixeur.
Qu'avez-vous voulu montrer dans votre film à travers les doutes du fixeur ?
Le fixeur n'est pas journaliste. Être fixeur, c'est être dans une position intermédiaire. Il se plie en quatre pour répondre à la demande du journaliste parce qu'il est ambitieux et qu'il rêve d'une promotion. C'est pour cela que dans le film, même lorsqu'il doute du bien fondé de la démarche, il obéit à la volonté du journaliste. Ce film montre que dans une société toujours plus compétitive, les gens essayent de repousser leurs limites mais exercent aussi, dans le même temps, une énorme pression sur les autres. Il faut être le meilleur. C'est pour montrer cette pression que j'introduis ce passage sur la vie privée du fixeur avec le gamin. Il entraîne son beau-fils à la natation et le pousse constamment à vouloir viser la première marche du podium. Parfois, notre société pousse les gens à abuser des autres, à aller trop loin dans leurs actes en dépit de leur bien-être et de celui des autres.
C'est donc une critique de la société...
C'est une critique des choix que l'on fait dans la vie, de la manière dont nos choix peuvent nous conduire à transiger avec notre sens moral. Est-ce que c'est le bon choix d'interviewer la jeune fille ? Ça l'est pour le journaliste qui veut un témoignage choc. Lors de la négociation dans la voiture avec Anca -qui ne veut plus témoigner, le fixeur la pousse pour obtenir ce qu'il veut, tant bien même que celle-ci lui raconte comment elle a été abusée par son proxénète. La réaction de la jeune victime est d'ailleurs violente. Sans doute parce qu'elle se sent à nouveau obligée de faire quelque chose contre sa volonté. Pour le fixeur, le doute s'installe lorsqu'il mesure la fragilité de la victime et le pouvoir qu'il exerce sur elle. Il se trouve face à un dilemme moral : protéger Anca ou obtenir un scoop ? Mais c'est la pression professionnelle qui l'emporte. Le journaliste abuse lui aussi de sa position et ordonne l'interview au fixeur. Il se débarrasse de tout questionnement moral avec cette réponse : « On ne fait pas de l'humanitaire, on est des journalistes ». Il fait un choix. C'est quelque chose qui revient dans tous mes films, la question des choix et de la moralité de ces choix.
Quel regard portez-vous sur le cinéma roumain et sur le festival Les films de Cannes à Bucarest ?
Il est difficile de juger le cinéma roumain de d'intérieur. C'est très positif que nous soyons présents depuis quelques années dans les festivals internationaux. Car le principal problème du cinéma roumain est que nos films sont trop peu diffusés. Les cinémas européens n'achètent pas suffisamment les films d'auteurs roumains. Et en Roumanie il y a un vrai problème de distribution, notamment à cause du manque de salles. Les multiplex sont partout, en revanche, les cinémas indépendants dans le pays sont souvent anciens et beaucoup ont été détruits sans être remplacés. Par exemple, dans ma ville (Deva) il y a un seul cinéma pour 60.000 habitants (sans compter les multiplex qui ne diffusent pas nos films). Et les équipements sont tellement vieux que je n'y enverrai pas mes amis voir mon film ! Heureusement, le festival Les films de Cannes à Bucarest permet aux Roumains de découvrir notre travail.
Propos recueillis par Lizelor Rocaël (www.lepetitjournal.com/Bucarest) Jeudi 20 octobre 2016







