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Myriam Revault d'Allonnes : « La vérité est devenue secondaire »

Par Hélène Boyé | Publié le 09/02/2019 à 11:53 | Mis à jour le 11/02/2019 à 12:30
Myriam Revault d'Allonnes Vérité

La philosophe française a écrit La Faiblesse du vrai, qui traite du rapport du politique à la vérité. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de sa venue à Beyrouth dans le cadre de la Nuit des Idées.

 

lepetitjournal.com/Beyrouth : En 2016, le dictionnaire d'Oxford fait du mot «post-vérité» le mot de l'année. Quelles différentes réalités recouvre ce concept ?
Myriam Revault d'Allonnes
 : Le mot « post-vérité » a été utilisé pour la première fois en 2004 par l’essayiste américain Ralph Keyes. Ce n’est pas l’avènement d’une ère de mensonges qui se substituerait à une ère où triomphait la vérité, mais une ère où la distinction entre le vrai et le faux, ou la vérité et le mensonge, devient extrêmement floue. Cette distinction est devenue impossible. C’est la notion de vérité elle-même qui devient secondaire et inessentielle, à rebours de la tradition philosophique et du sens commun qui fait de la vérité un concept fondateur. Le dictionnaire Oxford dit simplement que la post-vérité correspond à des situations où l’appel aux émotions importe plus que l’appel à la réflexion et la raison. C’est le propre de la propagande.

 

On parle aujourd’hui de « fake news » ou d’intox. Quelle différence avec la rumeur de jadis ?
D’une certaine façon, la rumeur n’abolit pas la vérité. Au bout d’un certain temps, les rumeurs finissent toujours par se disculper. Elle peut faire momentanément des dégâts, mais le rétablissement des faits permet toujours de dissiper la rumeur, en théorie du moins. La rumeur, dont le phénomène a été analysé dès l’Antiquité, est la transmission d’une fausse nouvelle qui se répand de bouche à oreille. Les « fake news » sont des informations non fondées sur des faits diffusées de manière virale sur les réseaux sociaux. La rumeur n’a pas l’amplitude des « fake-news ». Au fond, la rumeur est une fausse information qui ne remet pas en question l’existence de la vérité. Les rumeurs sont de l’ordre du mensonge, mais la notion de vérité n’est pas pour autant abolie. On peut dissiper la rumeur en rétablissant les faits.

 

Vous expliquez que le rapport de la politique avec la vérité a toujours été difficile. En quoi est-ce plus alarmant aujourd’hui ?
Dans mon livre, j’essaye de déconstruire l’opposition traditionnelle entre vérité et politique. Platon s’est emparé de la condamnation à mort de Socrate par la cité démocratique pour accréditer la thèse selon laquelle la politique est le règne de la manipulation, du mensonge et de la fausse opinion, par opposition à la recherche de la vérité scientifique ou rationnelle. La tradition philosophique oppose la recherche de la vérité et l’exercice de la politique. Cela a été aggravé par les contresens que l’on a tirés de la pensée de Machiavel. La recherche d’une vérité rationnelle et scientifique et l’exercice de la politique n’ont pas le même objet. Aristote a produit une critique extrêmement juste de la position platonicienne en expliquant qu’il fallait réhabiliter l’opinion et la doxa dans le domaine des affaires humaines car il estime que la politique ne doit pas s’aligner sur une vérité rationnelle préétablie, mais faciliter et forger le jugement des citoyens. Je suis du côté d’Aristote.

 

En quoi la « post-vérité » porte atteinte à « notre monde commun » ?
La post-vérité porte précisément atteinte à la capacité de jugement des citoyens. Lorsque la vérité n’a plus d’importance, le débat démocratique est fondamentalement affecté car les citoyens discutent sur des éléments qui ne sont plus basés sur des faits. Le mensonge ne fait pas disparaitre la vérité. La post-vérité touche au « monde commun », c’est-à-dire les conditions de la discussion rationnelle et du partage des sentiments, autrement dit du vivre-ensemble. Il devient impossible d’échanger à partir du moment où les opinions n’ont même plus besoin d’être fondées sur des faits. Le cas de la conseillère de Donald Trump, Kellyanne Conway est intéressant. Interrogée sur le fait que le président américain ait déclaré qu’il y avait plus de monde à son investiture qu’à celle d’Obama, ce qui est absolument faux, et que la pluie n’est tombée qu’après son discours d’investiture alors qu’il a plu tout le temps, la conseillère Kellyanne Conway a répondu que tout cela n’avait aucune importance et qu’il y avait des réalités alternatives. Une réalité alternative n’est même pas un mensonge. C’est une autre réalité qui n’est pas fondée sur des faits.

 

La réalité n’est-elle pas une question de point de vue ?
L’échange des perspectives et la pluralité du débat n‘est pas le relativisme des opinions. C’est le danger qui menace la démocratie. Un débat d’idées partant d’un dissensus n’a aucun sens si les opinions énoncées ne sont pas basées sur des faits. Les expressions « c’est ma vérité » ou « à chacun sa vérité » abolissent totalement la possibilité du commun et es conditions de discussion.

 

Est-ce uniquement la responsabilité des réseaux sociaux ?
Les réseaux sociaux sont certainement une condition aggravante. Le système des algorithmes fait que les internautes reçoivent les informations qu’ils ont envie d’entendre et qui les conforte dans leurs préjugés. Ceci est totalement contraire à l’esprit critique qui se forge aussi dans la rencontre avec des positions différentes. Dans le débat d’idées, on se confronte à des positions différentes des nôtres. C’est dans ce cadre que la philosophie des Lumières a voulu construire le concept d’opinion et d’espace publics. On discute beaucoup pour savoir si les réseaux sociaux sont le nouvel espace public. C’est compliqué, paradoxal, ambigu et contradictoire. Ils donnent aux gens la possibilité de s’exprimer mais cette expression n’est soumise à aucun crible. On le voit avec la diffusion du complotisme.

 

Y-a-t'il un lien à faire entre post-vérité et populisme ?
Les populismes ont précisément pour caractéristique de ne pas développer l’esprit critique, de vouloir se débarrasser des élites, de ceux qui savent, des médiations, des pouvoirs intermédiaires et de la représentation. Les pouvoirs intermédiaires sont aussi des cribles. Dans la crise des « gilets jaunes » en France, il y a des choses positives et intéressantes. Dans le cadre du grand débat, il est assez extraordinaire de voir des gens très éloignés de la chose publique prendre la parole. Se parler dans le cadre d’un débat et arriver à constituer une opinion n’est pas la même chose que faire circuler des opinions sur les réseaux sociaux. Organiser des débats, c’est de la démocratie délibérative. La délibération est une médiation.

 

Est-ce irrémédiable ?
Je pense qu’il faut être très vigilant. Il est très important de redonner vie à la notion de citoyenneté et à l’esprit critique. La post vérité ne porte pas atteinte à la vérité, mais à la capacité de juger.

 

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Hélène Boyé, directrice de la publication de LPJ Beyrouth

Hélène Boyé

Co-fondatrice et directrice de publication LPJ Beyrouth. Expatriée depuis plus de 17 ans au Liban, atteinte de « libanolose », mon seul désir, faire connaitre le Liban sous un autre regard.
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