Pendant la seconde guerre mondiale, dans l’ombre des musées occupés, une femme discrète a patiemment consigné l’histoire d’un immense pillage. Sans uniforme ni reconnaissance, elle a sauvé des milliers d’œuvres promises à l’oubli.


Rose Valland naît à la fin du XIXe siècle dans un village de l’Isère, à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, une petite commune rurale encore marquée par une France de traditions et de hiérarchies sociales rigides. Fille unique d’un charron et d’une mère au foyer, elle grandit dans un environnement où le destin des filles est cloué aux tâches ménagères, rarement tourné vers les études. Mais sa mère insiste pour que Rose fasse des études. Elle sollicite alors qui elle peut et finit par obtenir des bourses d'étude. Grâce à cette opiniâtreté, elle quitte peu à peu le cadre étroit et enfermé du village d’où elle vient pour se diriger vers des études. Elle étudie à Grenoble, puis à Lyon, avant de monter à Paris dans l’entre-deux-guerres, une période où la capitale est un centre intellectuel et artistique ouvert. Elle avance sans forcément briller, mais avec constance : beaux-arts, histoire de l’art, archéologie médiévale, École du Louvre, Sorbonne. Elle accumule les formations, les titres, les savoirs, toujours avec une attitude humble et discrète.
En 1932, elle entre au musée du Jeu de Paume, installé dans le jardin des Tuileries. Le lieu est encore modeste et consacré à l’art moderne. Elle y travaille bénévolement, sans statut officiel, dans une position précaire qui correspond aussi à la place souvent laissée aux femmes dans les institutions culturelles de l’époque. Pendant cette période, elle continue de suivre des cours, fréquente les milieux artistiques et universitaires, et approfondit ses connaissances en histoire de l’art. Parallèlement, elle vit modestement dans le Quartier latin, rue de Navarre. Sa vie sociale est limitée ; elle consacre l’essentiel de son temps à son travail. Elle noue cependant une relation de confiance avec Jacques Jaujard, haut fonctionnaire des musées nationaux, qui repère sa rigueur et sa fiabilité.
La seconde guerre mondiale éclate
En juin 1940, la guerre fait son entrée. L’armée allemande entre dans Paris et en quelques semaines seulement, le Jeu de Paume est réquisitionné. Le musée devient alors un centre stratégique du pillage artistique nazi ; des œuvres venues de toute la France occupée y transitent : tableaux, sculptures, meubles, livres, saisis dans les appartements de familles juives spoliées, arrêtées ou contraintes à la fuite. L’organisation nazie responsable de ce pillage, l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, orchestre un tri méthodique avant l’envoi vers l’Allemagne. Les fonctionnaires français doivent alors quitter les lieux ; mais Rose Valland reste. Sa nature discrète joue pour elle : on la remarque à peine. Son directeur, Jacques Jaujard, lui demande de regarder, de scrupuleusement noter tous les transits d'oeuvres d'art vers l'Allemagne nazie - sa méthode et sa rigueur, entraînées depuis longtemps maintenant, entrent en jeu.
Chaque jour, elle observe. Chaque soir, elle rentre dans son appartement de la rue de Navarre et consigne tout. Elle note les titres des œuvres, les noms des propriétaires spoliés, les numéros attribués aux caisses, les dates, les destinations, les noms des transporteurs. Elle tient ce travail avec une rigueur absolue durant quatre années, sans jamais abandonner sa mission. Les officiers allemands eux, l’ignorent. Ils parlent librement devant elle pensant qu'elle ne comprend pas ; mais ils se trompent. Elle écoute, mémorise, récupère les documents jetés, recoupe les informations. Au fil de ces quatre années, elle reconstitue patiemment et en intégralité l’organisation du pillage. Hermann Göring, dirigeant de premier plan du parti nazi et du gouvernement du Troisième Reich, vient régulièrement au musée, descendant de son train privé pour choisir des œuvres destinées à sa collection personnelle. Il traverse les salles, cigare à la main, et passe devant Rose Valland sans jamais la remarquer ; mais elle est bien là, fidèle à sa mission, et note tout ce qu’il emporte.
Par l’intermédiaire de Jaujard, elle transmet les informations qu'elle récolte à la Résistance. Elle signale les itinéraires des convois pour éviter qu’ils ne soient attaqués par erreur et empêcher les destructions des oeuvres, elle indique aux Alliés les lieux de stockage des œuvres en Allemagne et en Autriche - Neuschwanstein, Altaussee, Buxheim - afin qu’ils soient épargnés par les bombardements. Elle est le centre névralgique de la préservation d'un patrimoine artistique gigantesque.
La restitution des oeuvres
Au moment de la Libération de Paris en août 1944, elle entre en contact avec James Rorimer, officier américain chargé de la protection du patrimoine. Bien que la méfiance soit encore forte venant de sa part, elle finit par lui remettre ses archives et fait confiance à l'armée américaine. Ses notes permettent ainsi de localiser des milliers d’œuvres, notamment dans les châteaux bavarois où elles ont été entreposées. On estimera plus tard que ce travail contribue à la restitution de plus de soixante mille pièces, un nombre colossal qui témoigne de sa rigueur et de sa force d'esprit. Elle s’engage ensuite dans l’armée française, avec le grade de capitaine, et participe directement aux missions de récupération en Allemagne et en Autriche. Malgré son rôle déterminant, son statut de femme continue de peser et la reconnaissance institutionnelle tarde. Ce n’est qu’en 1952, vingt ans après son arrivée au Jeu de Paume, qu’elle obtient enfin le titre de conservatrice.
En 1961, elle publie Le Front de l’art, un récit clair, documenté et impartial. Elle y écarte toute émotion, toute anecdote personnelle, pour livrer un témoignage rigoureux, pensé comme un document historique. Dans sa vie privée, elle partage son quotidien avec Joyce Heer, une interprète britannique rencontrée après la guerre, et ce à Paris, dans le 5e arrondissement. Bien qu'elle prenne sa retraite en 1968, elle continue à rechercher des œuvres disparues du temps de la guerre. Elle meurt le 18 septembre 1980, à Ris-Orangis, à l’âge de 81 ans. Elle a reçu de nombreuses distinctions - Légion d’honneur, Médaille de la Résistance, Médaille de la Liberté américaine - sans jamais quitter sa discrétion.
Aujourd’hui, une place dans son village porte son nom. Ses notes sont toujours consultées et servent encore à retrouver des œuvres qui n’ont pas été restituées, prolongeant, bien après sa mort, le travail patient qu’elle a mené dans l’ombre. Nous vous conseillons fortement d'écouter "Rose Valland, héroïne de l’ombre", un podcast de France culture, tout aussi riche que passionnant.
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