

Après "La marche de l'empereur" ayant reçu l'Oscar du meilleur film documentaire en 2006, Luc Jacquet a réalisé "Le Renard et l'enfant" en 2007, sa première fiction. En 2013, le réalisateur revient sur le devant de la scène médiatique avec "Il était une forêt", long-métrage traitant de la déforestation massive
Lepetitjournal.com/berlin - Comment avez-vous eu l'idée de réaliser ce long-métrage parlant essentiellement des arbres ?
Luc Jacquet- L'idée de ce film m'a été proposée il y a 3 ans par Francis Hallé, botaniste français passionné par les arbres. A l'époque, je sortais à peine d'une période assez folle, marquée par le succès du documentaire tourné en Antarctique "La marche de l'empereur", m'ayant ouvert de nombreuses portes dans le monde du cinéma. J'ai cherché à profiter des opportunités de tournage qui s'offraient à moi tout en les mettant au service de causes qui me tiennent à c?ur. L'environnement est un thème important, valant la peine d'être traité. C'est pourquoi j'ai de suite accepté la proposition de Francis Hallé, animé par la volonté de parler au grand public de la déforestation tropicale. Ce n'est pas le succès commercial qui m'intéresse, mais la prise de conscience générale du fait que dans 10 ans, un bon nombre d'arbres aura disparu de la surface planétaire?
"Il était une forêt" de Luc Jaquet
Quelle est l'idée essentielle à retenir de "Il était une forêt" ?
Les arbres, même s'ils ne bougent pas, même s'ils ne parlent pas, sont bel et bien vivants. A l'?il nu, ni le regard, ni la caméra ne se rendent compte de la complexité du monde de la biologie. Il serait souhaitable que nous changions notre manière de percevoir les frontières ; ce n'est pas parce qu'une forêt se trouve à l'autre bout de la planète que sa disparition ne nous concerne pas ; bien au contraire ! Lorsqu'il s'agit des arbres et de la vie, les frontières n'ont pas lieu d'être. J'ai réalisé ce film racontant l'histoire des forêts avec l'aide de Francis Hallé ; de la manière la plus claire possible.
Dans le documentaire, le spectateur regarde pousser les arbres de la forêt tropicale du Gabon ainsi que celle de Manu, au Pérou ; pourquoi avoir choisi ces lieux en particulier ?
Il s'agit des deux plus grandes forêts tropicales du monde restées à l'écart de la civilisation. J'aime beaucoup ce que dit Francis Hallé au sujet des arbres : "Lorsque l'on se trouve dans une forêt, n'importe où dans le monde, il est impossible de connaître sa localisation tant qu'il n'y a pas de faune". Pourtant, durant le tournage, nous avons découvert certaines différences entre la forêt tropicale de Manu, où nous sommes restés huit semaines et celle du Gabon sept semaines. Les arbres du Pérou pourraient être comparés à une église baroque, exubérants, colorés? A l'inverse, ceux du site africain pourraient davantage être associés à une cathédrale tant les détails à observer sont multiples, sauvages, touffus? La biodiversité nous réserve toujours des surprises !
Avez-vous rencontré des difficultés particulières durant le tournage des arbres de plus de 70 mètres de haut ?
Oui, il est très très difficile de filmer les arbres car il faut avant tout les comprendre. Se trouver aux pieds d'un gigantesque arbre Maubi est très impressionnant. D'un point de vue technique, la caméra ne permet pas de décrire l'amplitude de la forêt si bien qu'il a fallu mettre au point de nouveaux prototypes de caméras à l'aide de câble et d'astuces? J'ai par exemple utilisé des drones, sur les canoës, ainsi que des périscopes afin de filmer des éléments minuscules de la nature. C'est une expérience aussi passionnante qu'enrichissante d'observer un environnement resté à l'écart des hommes. Au Pérou mon équipe, composée de 60 hommes, et moi même, nous trouvions à 7 heures de pirogue du premier village. Et lorsque je parle de village, il s'agit en fait de 2 huttes plantées au milieu de nulle part. La nature y est tout simplement fascinante.
D'où provient cette passion que vous entretenez à l'égard de la nature ?
Depuis toujours, je vis en cohésion avec la nature. Né à Bourg-en-Bresse, en France, j'ai grandi dans la campagne et j'ai eu la chance d'être issu d'une famille d'agriculteurs à l'écoute de l'environnement. C'est elle qui m'a transmis cet amour pour la nature. Après des études de biologie où j'ai appris à connaître cette dernière, j'ai fait le choix de m'engager dans le cinéma, afin de parler au public de sujets peu abordés en société.
A présent que votre projet a abouti, avez-vous des attentes à l'égard des citoyens, hommes politiques??
Je suis conscient que les mesures mises en ?uvres par les hommes politiques du monde entier n'aboutissent pas dans le bon sens et que les arbres courent malheureusement à leur perte? Mon film ne vise pas à culpabiliser les gens car je fais moi-même partie de cette société consommatrice, utilisant des véhicules polluants, disposant d'usines chimiques etc... Par ailleurs, il existe de nombreux documentaires parlant du réchauffement climatique ainsi que de la déforestation si bien qu'il serait prétentieux d'aspirer à un changement dans les consciences suite à "Il était une forêt". Il s'agit plutôt de raconter la nature d'une nouvelle manière, afin de renouer un lien entre l'homme et cette dernière. Alors, seulement, le public aura envie de s'engager pour une cause dans laquelle il se reconnaît ! L'urgence est de réagir face à ce que l'on sait et non de "routiniser" des informations.
Propos recueillis par Diana D'Angelo (lepetitjournal.com/berlin) mercredi 11 décembre 2013
Savoir plus :
Le film sortira en salles allemandes le 2 janvier 2014








































