Édition internationale

#FFW15 - Entretien avec la réalisatrice de La Belle Saison, film de clôture du festival

Écrit par Lepetitjournal Berlin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 7 janvier 2016

La quinzième édition de la Semaine du Film français de Berlin s'est terminée le mardi 15 décembre dernier avec la projection de La Belle Saison de Catherine Corsini. La réalisatrice s'est dit ravie de clôturer le festival et a accepté d'accorder une interview au www.lepetitjournal.com/berlin

La Belle Saison ? L'été, l'amour, les débuts du féminisme en 1971. Delphine est une fille de la campagne, Carole vient de la ville. Lorsqu'elles se rencontrent à Paris, leur histoire d'amour fait basculer leurs vies. Après l'accident de son père, Delphine décide de rentrer chez elle pour reprendre l'exploitation agricole familiale. Carole quitte alors son compagnon Manuel pour la rejoindre. A l'époque, les relations lesbiennes semblent troubler la tranquillité du petit patelin limousin. Pression sociale contre liberté : c'est le choc de deux mondes.  Le film de Catherine Corsini véhicule un message d'ouverture à l'autre qui reçu les applaudissements mérités lors de sa projection le 15 décembre dernier. 

 

 

Lepetitjournal.com/Berlin - Vous êtes à Berlin pour la Semaine du Film français. En quoi votre film "La Belle Saison" est-il représentatif du cinéma français d'aujourd'hui ?
Catherine Corsini - Je ne sais pas ce qu'est le cinéma français d'aujourd'hui... Mais La Belle Saison a représenté la France au festival de Locarno. C'est mon dix-septième film, j'ai donc acquis ma place dans le milieu du cinéma français. La Belle Saison est aussi un film avec une dimension historique puisqu'il se passe dans les années 70 et parle notamment du Mouvement de libération des femmes (MLF). Peu de gens le savent, mais les débuts du féminisme sont indissociables du mouvement lesbien. L'acquisition des droits à la contraception ou à l'avortement ont radicalement changé la vie des femmes, mais aussi celle des hommes. En ce sens, il a acquis sa légitimité.

Sa présentation en Allemagne, où le mouvement féministe est plus virulent et actif qu'en France, lui donne-t-elle une autre dimension ?
Oui, je pense qu'il faut que les films circulent. En matière de féminisme, c'est dommage qu'il n'existe pas de mouvements transversaux pour renforcer les liens d'une Europe que nous n'arrivons pas à construire. On doit se tendre la main ! Il ne faut pas oublier que le cinéma est un formidable vecteur d'idées, d'émotions et de réflexion...pensez au cinéma américain, ou allemand lors de la période de Faassbinder.

Aviez-vous donc en tête dès le début de mêler l'intime au politique ?
Le metteur en scène, Antoine Vitez, qui a été mon professeur, a développé ce qu'il appelait le théâtre ?élitaire pour tous?. Je pense que c'est une expression qui convient bien à mon travail, à la fois accessible et politique. La régression de la tolérance en France avec les évènements de ces dernières semaines et notamment les élections régionales est terrible. Or le cinéma peut avoir une grande influence sur son public. Alors si je peux aider des parents à mieux comprendre le changement de sexualité de leur enfant, en leur montrant humainement les tenants et les aboutissants d'une telle décision...

Est-ce pour cela que vous avez choisi de placer l'histoire pendant les années 70 ?
Je pense en effet que le recul peut aider la réflexion. Il ne faut pas oublier le combat des femmes de cette époque, qui nous permet aujourd'hui de pouvoir payer avec notre chéquier, mais aussi d'utiliser la contraception. Ce n'est pas le cas dans tous les pays. J'ai par exemple présenté le film au Brésil, où l'avortement est interdit par la loi. Les critiques du festival ont été positives, mais les spectateurs des premières loges sont un public averti. Nous verrons comment il est reçu lors de sa sortie en salles.

 

 

Est-il difficile d'être une femme dans le milieu du cinéma aujourd'hui ?
En France, j'ai la chance d'avoir pu faire ce métier, mais ce n'aurait pas été le cas partout dans le monde et c'est bien triste. Le travail se fait ensemble, progressivement et je constate que l'égalité n'est pas encore là. Quand je suis dans des commissions pour juger des scénarios par exemple, je milite beaucoup pour que les femmes soient particulièrement aidées. Pendant longtemps, elles ont été ignorées et c'était un cinéma « au masculin » qui l'emportait. C'est donc important de faire bouger les normes esthétiques et de donner plus de place à leur regard. La France est une société qui a du mal à bouger, les archaïsmes sont longs et la société est inféodées à certaines lois machistes. Je me bats donc mais avec beaucoup de joie, d'appétit, d'envie et de discussions.

Au milieu de toutes ces femmes, quelle image avez-vous voulu donner des hommes ?
Je trouve les hommes du film formidables. Je n'ai pas voulu que ce soit eux les antagonistes. Au contraire ! Le compagnon de Carole est un mec engagé politiquement. A certains moment, il a raison sur elle. Cela m'a été souvent dit : ces personnages sont de belles personnes, compréhensives. Le problème vient plutôt du personnage féminin de Delphine. Son empêchement vient d'une parano. Elle imagine ce que les gens pourraient penser d'elle, mais c'est elle qui est aliénée car elle a du mal à accepter son homosexualité. Quand Antoine, qui est amoureux d'elle, se rend compte qu'elle aime les femmes, il est peiné mais reste noble et beau perdant. Le film est plus intéressant ainsi que s'ils avaient été des crétins. Ce n'est pas l'image que je voulais en donner, cela aurait été trop facile.

Quelle féministe êtes-vous ?
Je ne suis pas l'ennemie des hommes, mais celle des gens obtus et fermés au discours d'évolution. J'ai plein d'amis aux masculins, heureusement ! Il y a des hommes féministes et je leur sais gré de savoir avancer en même temps que les femmes. Il y a aussi des femmes misogynes, antiféministes et c'est terrible. La division ne se fait pas aussi simplement que ça, au niveau des sexes.

Avez-vous des projets futurs ?
Un film chasse l'autre, une comédie suit un film grave, un film de genre quelque chose de plus personnel. Mon film précédent avait un univers masculin et assez noir. Il portait sur la culpabilité. Celui d'avant une histoire d'amour. Là, je ne sais plus. J'avais des projets mais je dois dire que les évènements en France me sont tombés dessus. Je suis très endolorie, endommagée et assez attristée. Je pense beaucoup à ce qu'il faut écrire, ce qu'il faut faire... J'ai du mal à réfléchir donc je prends le temps.

 

 

Propos recueillis par Floriane Fumey (www.lepetitjournal.com/Berlin) vendredi 8 janvier 2016

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Publié le 7 janvier 2016, mis à jour le 7 janvier 2016
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