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CHRONIQUE NOCTURNE - Parano au Wilde Renate

Écrit par Lepetitjournal Berlin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 30 juillet 2013

Manoir abandonné, puis squat pour punks et artistes à la dérive, le Wilde Renate a émergé du néant en 2007, lorsque les repreneurs ont souhaité en faire un club ressuscitant l'ambiance des soirées illégales sous la RDA. A mi-chemin entre la maison hantée et la maison close, regorgeant de petites pièces intimes et d'éléments de décors improbables, voici encore un club comme on n'en trouve qu'à Berlin.

Descendre à Treptower Park, puis franchir le pont, et tourner sur la droite. Dans le doute, on demande le chemin à un petit groupe d'allemandes sirotant des bières au milieu du pont. Elles détaillent la route à suivre en riant. Ce n'est visiblement pas la première fois qu'on leur pose la question. Après quelques minutes de marche, le nom du club finit par se détacher en lettre violettes dans la nuit. « Zur Wilden Renate ». Y a-t-il  vraiment une Renate qui vit ici ?
Jadis, lorsque l'endroit était encore inconnu du grand public, l'extérieur ne payait pas de mine, il suffisait de frapper quelques coups à la porte et de demander le tarif. Désormais, la file d'attente s'étire le long du mur, et une triplette de physionomistes accordent le droit d'entrée avec parcimonie. Ceux qui ont le malheur de ne pas leur plaire peuvent faire machine arrière et reprendre le S-Bahn. Terminé. Rideau. Repassez. Tuyau de la rédaction : pour éviter cet écueil, assurez-vous qu'au moins l'un de vos comparses maîtrise la langue de Goethe. De nombreux groupes de touristes s'exprimant en anglais se font recaler comme des malpropres. D'ailleurs, évitez de parler dans la queue. Sauf si le videur vous pose une question, naturellement.


Sitôt franchie la palissade en bois qui dissimule le manoir aux yeux du grand public, Renate nous embarque dans son univers kitsch et débridé. L'endroit tient à la fois du manoir hanté, du bordel fin de siècle et du squat accueillant une rave party. Dans le corridor, une rangée d'yeux exorbités logés dans des cadres semble scruter les tréfonds de notre âme. On longe le bar pour déboucher sur une pièce comprenant un petit dancefloor, quelques fauteuils défoncés, une mezzanine et une armoire. Sur celle-ci, un cheval de bois entouré de cadavres de bouteilles rue vers le plafond. Deux hommes sont plantés devant, droits comme des piquets, visiblement captivés par l'animal. Les murs défraîchis se parent de longs filaments violets sous les lumières du stroboscope. Un peu plus loin, une porte dérobée mène vers le célébrissime labyrinthe en sous-sol qui participe grandement de la réputation du club. Par souci d'originalité (et accessoirement parce que nous sommes arrivés trop tard pour pouvoir y pénétrer), nous n'en dirons pas plus sur ce dernier.


La maison comprend deux étages, mais seul le premier est ouvert. Les marches menant au deuxième sont squattées par un groupe de jeunes filles, enveloppées d'impressionnantes volutes de marijuana. Au premier, on trouve un nouveau bar, deux dancefloors, et plusieurs petites alcôves garnies de fauteuils, dans le même état que ceux du rez-de-chaussée. Dans l'une des pièces, un grand lit occupe la majorité de l'espace. Courbes élancées et couverture rouge, couleur de l'érotisme. Un couple y a élu domicile. D'autres suivront. En tout bien tout honneur, naturellement. Partout, les murs sont décrépis, lanternes et chandeliers déglingués pendent du plafond, des morceaux de dentelle recouvrent certaines façades tels des oripeaux funèbres.


Difficile de se frayer un chemin sur le dancefloor. On s'y presse, s'agite, se bouscule de tous côtés. Certains semblent infatigables, effectuant en boucle la même suite de mouvements frénétiques. Leurs mâchoires sont contractées, leurs pupilles anormalement dilatées. Une jeune femme brune haut perchée et vêtue d'une robe aux accents burtoniens nous demande si l'on n'a pas vu sa petite s?ur. Elle arbore un sourire béat et ses paupières sont à moitié closes. Elle semble d'humeur câline. A côté, un punk coiffé à l'iroquoise hurle quelque chose d'incompréhensible en allemand. On trouve des bouteilles de bière vides un peu partout sur le sol.


On s'aventure au dehors. Il fait déjà grand jour. Le soleil est masqué par une mer de nuages. La place est dominée par un grand arbre. Tout un bric-à-brac pend depuis ses branches, chaises et objets en tous genres. Plus loin, un canoë est posé à même le sol. L'?il hagard et la démarche incertaine, un individu passe d'un groupe à l'autre, répétant à qui veut l'entendre qu'il a perdu la trace d'un de ses amis, un dénommé Seth. « Un américain que l'on pourrait, à tort, prendre pour un chinois ». Nous ne chercherons pas à en savoir plus. Le club se vide peu à peu. Les plus chevronnés s'activent encore sur la piste de danse. Par contraste, le DJ s'excite de plus en plus sur ses platines. On croirait presque voir les murs trembler.


Difficile de suivre un tel rythme passé 9h du matin. Il est temps d'effectuer un retour à la normale. On remercie l'énigmatique Renate de nous avoir offert l'hospitalité à l'heure du tigre. Au moment de franchir le seuil, on entend une voix crier « Seth ! » dans le lointain. « People are strange », pour citer un poète disparu.

Guillaume Renouard (www.lepetitjournal.com/berlin) vendredi 19 juillet 2013

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Publié le 14 août 2013, mis à jour le 30 juillet 2013
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