

De l'art de faire la queue et de séduire le Sphynx. Pour l'amour de son frère, venu passer trois jours à Berlin pour ses 26 ans, et le week-end de Pâques.
Il est deux heures du mat et nous sommes dans le métro. Direction Berghain. Samedi soir. Week-end de Pâques.
Pourrait-on faire pire timing ?
L'un de mes amis, grand habitué du lieu, nous explique : « Bon alors les gars. On va se diviser en trois groupes de deux. Il faut des couples qui aillent ensemble. »
Qui aillent ensemble ? Okay?
Car les videurs ne sont pas simplement des vampires qui se nourrissent du désespoir des rejetés. Ce sont aussi des esthètes. Des physionomistes. Il faut des couples cohérents. Qui dégagent quelque chose.
Mon frère est avec nous, arrivé de Paris pour ce week-end de quatre jours, mon cadeau d'anniversaire pour ses 26 ans. Une tradition, depuis trois ans. Quelque chose d'important.
Notre ami nous regarde : "Vous deux, on vous met ensemble. Évidemment".
Le grand ami australien, longiligne et fin, sera avec la petite jeune berlinoise. Ils ont tous deux l'air calme et cool.
Mon frère et moi, donc. Et le british et la norvégienne.
"Qu'est-ce qui nous unit, nous ?", demande-t-elle.
"Les boutons de vos vestes", réponds-je.
Et leur côté à la fois décalé et élégant.
Notre ami continue. Un jour, alors qu'il était dans la file passablement éméché, tout ce processus de sélection à l'entrée lui était apparu clair, limpide.
Sven faisait mine de dévisager le client, mais en réalité, ses lunettes de soleil cachaient des miroirs orientés en direction du sol, qui lui permettaient, lorsqu'il leur tournait le dos en signe de désintérêt le plus total, d'observer à loisir non pas le faciès ou l'attitude, mais les chaussures de ces soupirants en extase.
Disant ces mots, notre ami nous réunit en demi-cercle : "Regardez-les!".
Quoi ?
Vos chaussures !
Et entreprend de nous conter l'histoire de chacune.
Celles-ci ont l'air d'avoir vécu, d'avoir traversé goudron, poussière, bitume.
Celles-ci sont encore un peu trop neuves et guindées. Pas assez tabassées par la vie. Trop fraîches.
Celles-là promettent des heures de danse ininterrompues. Confortables et solides. Résistantes. Endurantes.
Et de relever la tête pour avouer dans un rire : "Mais en fait c'était n'importe quoi, il s'en tape des chaussures".
Ou pas.
Qui saura donc jamais ce dont Sven se délecte?
Nous arrivons vers l'endroit de tous les désirs.
Miracle, la voie est libre. Quelques pelés et vingt tondus avancent lentement là où la queue serpente, parée de barricades.

Sven, le videur impitoyable du Berghain
Cela a beau être la énième fois, j'ai, comme toujours, le c?ur battant. Peut-être parce que c'est la première fois que je suis avec mon frère. Lui y rentre souvent. Mais jamais encore nous n'y avons pénétré ensemble. Cela fait pourtant trois ans que nous projetons ce moment. Ô combien aimerais-je lui offrir cette soirée tant désirée !
Nous sommes les derniers des trois couples préalablement formés.
Le premier entre.
La pression monte.
Jamais nous ne serons réunis à 6 à l'intérieur, jamais, c'est beaucoup trop.
Mon c?ur bat trop vite. Tout est calme. Personne ne parle. Chacun cherche à trouver sa contenance.
Le second couple, de même, se fait happer par l'entrée.
Un petit groupe inconnu est seul à nous séparer de la vérité.
On les fait poireauter, rougir. C'est non.
Ils disparaissent, repartis là d'où ils étaient venus.
C'est notre tour enfin.
On attend.
L'envie de voir notre couple fraternel se faire valider devant l'éternel bat à nos tympans.
Je ne pense plus à rien. Regarde le détail de la porte, la timeline collée au scotch, porteuse de promesses : « Tama Sumo ». « Kink ». « Vakula ». « Virginia ».
L'un des types se tourne vers Sven.
Notre duo saura-t-il parler ? Laisser apparaître la force de ces deux enfants venus ensemble célébrer? Einfach weiter feiern ?
Frère et s?ur ? Bro and sis ? Bruder und Schwesterherz ?
La suite vendredi prochain....
Amélie Vrla (lepetitjournal.com/Berlin) vendredi 16 mai 2014










































