

Tatsumi est un des pères de la bande dessinée moderne. Cornélius propose une belle édition française de quelques nouvelles sombres des années 70, sous un titre clair : L'enfer. Imparable
Lecture après lecture, un fait s'impose : le manga n'est pas un simple divertissement plus ou moins violent, un simple objet de lecture rapide et jetable. Bien avant les autres, loin devant l'Europe surtout, la bande dessinée nipponne est sortie des jolis rails de l'enfance et s'est aventurée dans les replis les plus sombres de l'âme humaine. Le manga a décrit les revers noirs de la société.
Tandis que le grand Tesuka noircissait un nombre infini de pages de son trait souple et de ses élans humanistes, Yoshihiro Tatsumi s'attelait, dans les années 50, à créer un genre moins aimable, le Gekiga, destiné aux adultes.
Âpres, torturées, ses planches ont aujourd'hui encore une grande influence.
Les éditions Cornélius permettent de découvrir, dans un gros volume noir et blanc, 13 nouvelles des années 70. Chaque case y est dense de réalité. Chaque histoire est une fable désenchantée et implacable.
Cauchemars modernes
L'enfer, la nouvelle qui ouvre et donne son titre au volume est construite sur les ruines d'Hiroshima. C'est évidemment le traumatisme fondateur de la modernité japonaise. Dans les décombres de la ville, un photographe saisit l'image, imprimée dans un mur par la lumière de la bombe, de ce qu'il croit être un fils aimant massant les épaules de sa vieille mère. Le cliché fait le tour du monde, devient un symbole de la bienveillance face à la brutalité aveugle. Mais la réalité est tout autre, prête à s'effondrer comme les restes d'Hiroshima.
Les autres histoires mettent en scène des personnages inadaptés à la vie contemporaine, en rupture, aux bords de la disparition. Un homme au chômage, un clochard, un adolescent déficient, des prostituées de maison de réconfort, les bordels militaires officiels... Leur destin sans appel est expédié en quelques pages, souvent peu bavardes mais terriblement éloquentes. Tous témoignent de l'ampleur du désarroi, tous mettent à terre l'illusion de reconstruction économique, de société forte qu'a voulu donner le Japon dans les années 70. Ils renvoient à un enfer ordinaire désormais bien installé et font de Tatsumi un auteur majeur et sans concession.
Jean-Marc JACOB. (www.lepetitjournal.com) vendredi 10 octobre 2008
L'enfer, Yoshihiro Tatsumi (Cornélius ? Collection Pierre ), 334 pages, 23 euros
http://www.cornelius.fr/






































