De Barcelone à Madrid, de Valence à l’Andalousie, ils ont construit leur vie en Espagne, parfois depuis plusieurs décennies. Tous restent attachés à la France, mais aucun n’envisage d’y revenir prochainement. Entre nostalgie, bonheur de vivre ailleurs et inquiétudes face à l’actualité française, dix expatriés racontent ce qui les retient en Espagne et comment la distance a changé leur regard sur leur pays d’origine.


Revenir en France n'est pas dans mes plans.
Installée en Andalousie, Julie reste pourtant attachée à son pays d'origine. La famille, les amis, les souvenirs, le passage chez le boulanger, « la douceur de l'automne à la campagne » … Tout cela lui manque. Mais elle distingue la nostalgie, du désir de rentrer. « Je pense qu'il ne faut pas confondre ces élans de nostalgie avec les choix de vie que j'ai faits en toute conscience, notamment celui de m'établir en Espagne. »
À Madrid, Nathalie Coggia partage ce sentiment. Installée depuis vingt ans dans la capitale espagnole, la députée des Français établis hors de France n'envisage pas non plus de retour prochain. Sa vie s'est construite entre les deux pays, sans qu'elle ait renoncé à son attachement à la France.
De l'Andalousie à la Catalogne, en passant par Madrid et Valence, les dix Français qui ont répondu à notre appel ont des parcours différents. Retraités, actifs, parents d'enfants binationaux ou expatriés de longue date, aucun ne prévoit de rentrer en France à court terme.
Les raisons varient. Certains ont trouvé en Espagne un équilibre qu'ils ne souhaitent plus quitter. D'autres observent avec inquiétude les tensions sociales et politiques françaises. Quelques-uns s'interrogent sur le regard qu'ils portent désormais sur leur pays, à travers la dissonance des médias et la distance.
Recueillis dans le contexte des mobilisations sociales et des violences survenues en France le 17 octobre 2026, ces dix témoignages livrent des expériences personnelles, parfois contrastées. Ils ne constituent pas une enquête représentative des Français installés en Espagne. À la demande de deux participants, Louis et Hector, leurs prénoms ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.
« L’Espagne est devenue mon second pays »
Pour Julie, le départ répondait d'abord à une curiosité profonde pour ce qui est désormais devenu son pays d'accueil.
Décider de rester ici n'a jamais été une fuite de la France ni une simple quête de soleil. C'était avant tout pour poursuivre une véritable passion : la découverte de la culture espagnole. Au quotidien, c'est un pays qui me passionne et dont j'apprends énormément chaque jour.
Un choix de vie qui ne se résume donc ni au climat ni à une comparaison des conditions de vie entre les deux pays.
Nathalie Coggia, députée de la cinquième circonscription des Français établis hors de France, qui comprend notamment l'Espagne, le Portugal et Monaco, partage cet attachement à son pays d'adoption. Mariée à un Espagnol et mère de deux enfants binationaux, elle vit à Madrid depuis vingt ans, après six années passées en Allemagne.
« Je n'ai pas vocation à rentrer en France à court terme. Mes fonctions me conduisent néanmoins à passer beaucoup de temps à Paris, et vivre à mi-chemin entre nos deux pays me convient. »
Cette double appartenance nourrit aussi son travail parlementaire : elle observe ce qui se fait en Espagne pour, explique-t-elle, s'en inspirer en France. Membre du groupe Ensemble pour la République, la députée n'écarte pourtant pas l'idée d'un retour si sa situation personnelle venait à changer.
« Si ma situation personnelle était autre, je n'aurais aucun mal à revenir. La France doit relever des défis budgétaires, sociaux et sécuritaires majeurs, sans doute parmi les plus lourds depuis l'après-guerre. [...] Je continue pourtant à croire en son potentiel et je pense qu'on peut y vivre bien. »
Mais après tant d'années à l'étranger, retrouver une vie exclusivement française lui semble difficile. « Après tant d'années à l'étranger, je ne pourrais sans doute plus revenir à une vie franco-française. J'aurai toujours besoin d'international et d'un rôle qui me relie à l'Espagne, devenue mon second pays. C'est une part de mon identité désormais, et je n'imagine pas y renoncer ! »
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« Je n’ai jamais eu envie de rentrer en France »
Installé à Alicante, Olivier est tombé amoureux de l'Espagne et d'une Espagnole il y a plus de vingt ans. Le couple a trois enfants binationaux, et lui-même possède désormais les deux nationalités.
Les liens avec la France restent solides : les enfants ont fréquenté le lycée français, la famille retourne régulièrement dans l'Hexagone et conserve son attachement à la langue, à la culture et à la gastronomie françaises. Pour autant, Olivier n'éprouve pas le besoin de revenir y vivre.
À Valence, Brigitte, retraitée de l'Éducation nationale, s'est installée avec son mari il y a cinq ans. Un choix qu'elle ne regrette pas. « Je crois que c'est le meilleur choix de ma vie. Je suis très heureuse dans la belle ville du Turia, qui est très bien connectée au reste du monde grâce à son aéroport, qui est très sûre, douce et lumineuse, et dispose d'excellents hôpitaux. »
Un regret, toutefois : elle compte peu d'amis espagnols. Pour y remédier, elle s'est inscrite à des cours collectifs et à des promenades dans la région. Elle espère que ses progrès dans la langue faciliteront les rencontres. Cinq ans après son arrivée, son intégration sociale se poursuit.
Blanche, elle, vit en Espagne depuis 1983. Venue réaliser une étude de marché pour son entreprise, elle n'est jamais repartie. « Je n'ai jamais eu envie de rentrer en France », résume-t-elle. Elle apprécie le climat, malgré des étés qu'elle juge insupportables, et la possibilité de manger à toute heure. Mais c'est surtout l'atmosphère du quotidien qui la retient.
Ici, il n'y a pas de traduction pour "morosité". Les Espagnols ne connaissent pas ce terme si franco-français et tellement déplaisant. On ne rigole pas toute la journée, mais on sourit bien plus souvent qu'en France. Et on parle bien plus !
Pourquoi les Français aiment tant l’Espagne ?
« Je reconnais de moins en moins mon pays »
D'autres témoignages prennent un tour nettement plus sombre lorsqu'il est question de l'actualité française. Les manifestations du 17 octobre, marquées par d'importantes mobilisations mais aussi par des violences et des dégradations dans plusieurs villes, ont particulièrement frappé les Français que nous avons interrogés. Mais chacun en retient des images différentes.
À Alicante, Olivier dit suivre avec consternation les scènes de pillages et de destructions. « Dire que la France me manque serait faux. Encore plus aujourd'hui… Quand je vois les images des émeutes, les casseurs, les vitrines détruites, les magasins pillés… Je comprends pourquoi je ne vis plus dans ce pays. »
Il se montre sévère envers les responsables politiques français, auxquels il reproche leur incapacité à répondre à la crise. Selon lui, « la France est devenue une poudrière » et les politiques « devront un jour rendre des comptes ».
En Andalousie, Louis partage cette inquiétude. De la France, ce sont surtout sa famille et ses amis qui lui manquent. Certains envisagent d'ailleurs, raconte-t-il, de s'installer à leur tour en Espagne, attirés notamment par les prix immobiliers de villages proches d'Almería. Son regard sur la France n'en est pas moins désabusé. « La France va mal : ce qui faisait sa richesse - la santé, l'éducation, la culture - ce n'est plus ce que c'était. »
Les dégradations commises lors des manifestations l'interpellent, tout comme l’incapacité des pouvoirs publics à maintenir l'ordre. Il va même jusqu’à poser une question grave : « Ce gouvernement ne chercherait-il pas à faire monter les extrêmes pour tenter de rester au pouvoir ? ». En Espagne, il apprécie au contraire la convivialité, le coût de la vie et les rapports quotidiens avec les habitants.
Même désillusion chez Léa, installée à Palma après être venue étudier en Espagne il y a une dizaine d'années. Elle juge aujourd'hui la France profondément fragilisée, « fracturée », sur les plans économique, social et politique. Elle se souvient du regard que portaient alors ses proches sur son départ.
Quand je suis partie pour étudier en Espagne, il y a maintenant dix ans, ma famille et mes amis avaient presque un regard condescendant et paternaliste : "Tu vas bien t'amuser, ne bois pas trop de sangria !"
À ses yeux, l'Espagne était souvent réduite à un pays de vacances et de fête. Dix ans plus tard, elle a le sentiment que les perceptions s'inversent. « En France, tous les signaux sont au rouge. Un pouvoir complètement déconnecté et arrogant, un pays divisé, une montagne de dettes, une économie au point mort, une désindustrialisation massive… Tout cela ne peut que finir mal, et je reconnais de moins en moins mon pays.». Avant d'affirmer que « pour rien au monde [elle] ne rentrerait en France en 2026 ».
Derrière ces prises de position parfois très tranchées, une même difficulté affleure : regarder son pays d'origine traverser une période de crise, tout en ayant choisi de construire sa vie ailleurs.
« Soutenir les revendications, sans cautionner les violences »
Tous les témoins ne portent pourtant pas le même regard sur les événements. À Valence, Brigitte, ancienne enseignante, refuse de mettre sur le même plan les jeunes mobilisés et les auteurs de violences.
Je suis retraitée de l'éducation nationale, donc je ne vais pas faire pas d'amalgames entre les lycéens et étudiants et les casseurs... Je connais les jeunes et je soutiens leurs revendications.
Elle condamne les destructions, mais se dit également très choquée par les violences policières qu'elle a observées à l'encontre de certains manifestants.
En Andalousie, Julie se sent particulièrement concernée par les revendications étudiantes, qu’elle soutient aussi. Son propre parcours lui rappelle ce qu'elle doit au système éducatif français. « C'est grâce à l'éducation que j'y ai reçue, à l'école publique et à l'accès à l'université française que j'ai pu construire mon parcours. » Un attachement qui dépasse la nostalgie :
Étudier, découvrir d'autres cultures et construire son propre chemin devraient être un droit accessible à toutes et à tous.
À Murcie, Patrick observe avec inquiétude l'évolution de la France, où il n'envisage pas de rentrer à court ou moyen terme. Selon lui, le pays, longtemps considéré depuis l'Espagne comme une référence en matière d'économie, de protection sociale, d'éducation et de santé, a perdu une partie de son attractivité au cours des dix à quinze dernières années.
Les mobilisations étudiantes illustrent à ses yeux cette dégradation, notamment les conséquences des difficultés budgétaires sur les conditions d'enseignement. Mais c'est aussi le climat politique qui le préoccupe.
Le climat social est extrêmement tendu, chacun a ses raisons. Les institutions de l'État semblent incapables de pouvoir y répondre, ni même d'établir un dialogue.
Face à la polarisation des débats, il appelle à retrouver davantage de nuance et de respect pour pouvoir, peut-être, envisager un retour. Sans idéaliser l'Espagne pour autant : « La France n'a malheureusement pas le monopole de cette crispation politique, que nous vivons (subissons) ici aussi de plus en plus. »
« Je refuse de croire que les plus bruyants représentent la majorité »
Installé à Molins de Rei, près de Barcelone, Jérémy introduit un doute dans cette accumulation de jugements inquiétants. Après près de vingt ans en Espagne, Jérémy suit l'actualité française à travers les médias, les réseaux sociaux et les échanges avec ses proches. Mais il constate un décalage entre ce qu'il appelle « le bruit des rageux sur les réseaux sociaux et les médias Bolloré » et la France que lui décrivent ses amis et sa famille.
« Même s'il y a une grande part de vérité là-dedans, mes amis et ma famille me permettent de relativiser et d'avoir une vision un peu moins négative. Je retrouve des gens préoccupés, fatigués, parfois en colère, mais bien plus modérés que ce que je perçois depuis l'Espagne. »
« Ça me rassure, parce que je refuse de croire que les plus bruyants représentent la majorité. »
Jérémy regrette aussi que les manifestations du 17 octobre soient souvent réduites aux violences et aux dégradations, au détriment des revendications sociales et étudiantes.
À force de montrer les débordements, on oublie pourquoi les gens se mobilisent : pour vivre et apprendre dans des conditions dignes et pour avoir un avenir plus juste. On parle des vitrines brisées, mais beaucoup moins des revendications.
Son témoignage pose une question : dans quelle mesure l'éloignement modifie-t-il le regard que l'on porte sur son pays ?
« L’Espagne n’est pas à l’abri des crispations françaises »
Hector, installé à Madrid, pousse cette réflexion plus loin. Pour lui, l'expatriation entraîne peu à peu une forme de décalage avec les réactions collectives qui traversent le pays d'origine. « La distance de l'expatriation impose une certaine déconnexion avec l'ambiance en France et avec cette capacité à vibrer à l'unisson du pays, dans la colère, la révolte ou l'indignation. »
Il décrit cette sensation étrange de ne plus partager tout à fait les mêmes références, les mêmes réactions, les mêmes évidences. « De loin, persiste l'incompréhension, l'étrange sensation de ne plus partager certains points de vue, certains réflexes, certains atavismes — ou est-ce simplement l'âge ? »
Hector n'exclut pas de revenir vivre en France. Mais à mesure que les années passent, cette éventualité semble s'éloigner. « L'hypothèse du retour semble toujours plus lointaine, plus improbable. » Il refuse néanmoins de considérer l'Espagne comme un refuge à l'abri des tensions.
Notre Ithaque espagnole durera-t-elle néanmoins toujours ? L'Espagne n'est-elle pas vouée à reprendre demain à son compte les crispations qui agitent aujourd'hui la société française ?
La question rejoint les inquiétudes de Jérémy, qui observe lui aussi une progression des discours polarisants en Espagne, malgré une situation qu'il juge aujourd'hui plus favorable que celle de la France.
Patrick formule un constat comparable depuis Murcie : « La France n'a malheureusement pas le monopole de cette crispation politique, que nous vivons (subissons) ici aussi de plus en plus. » L'Espagne peut donc être un pays où l'on se sent bien sans devenir, pour autant, un pays idéalisé.
Vivre en Espagne : ce que j’imaginais… et ce que j’ai découvert
« Ce qui manque de la France, sans donner envie d’y retourner »
Au fil des témoignages, loin des débats politiques, ce sont souvent les petits plaisirs du quotidien qui ravivent la nostalgie. À Nathalie Coggia manquent les marchés français du week-end, leurs étals de fromages et de produits régionaux. « C'est un petit plaisir très français auquel je reste attachée ! »
Julie évoque le passage chez le boulanger, l'automne à la campagne et le plaisir de parler sa langue maternelle sans chercher ses mots. Léa regrette les baguettes, les croissants, le fromage, le vin français et les marchés en plein air. Pour Louis, ce sont surtout la famille et les amis. Brigitte, elle, a la chance de voir régulièrement ses enfants et petits-enfants, ce qui adoucit l'éloignement.
La France reste présente à travers ces habitudes, ces saveurs et ces liens affectifs. Sans que la nostalgie se transforme nécessairement en envie de rentrer.
Brigitte est heureuse à Valence, même si elle cherche encore à nouer davantage d'amitiés espagnoles. Olivier a fondé une famille binationale à Alicante. Blanche vit en Espagne depuis plus de quarante ans et n'a jamais souhaité repartir. Nathalie Coggia, elle, partage sa vie entre Madrid et Paris. Pour eux, il ne s'agit plus tant de choisir entre la France et l'Espagne que de trouver leur place entre les deux.
Revenir un jour ? Une porte rarement fermée, mais de plus en plus lointaine
Dix témoignages, dix parcours, et aucun projet de retour imminent en France. Un constat qui ne saurait, bien sûr, être généralisé à l'ensemble des Français installés en Espagne.
Pour beaucoup, les raisons de rester se sont construites au fil des années : une famille, un métier, des enfants, un attachement à la culture espagnole ou simplement une vie dans laquelle ils se reconnaissent plus. Les inquiétudes liées à l'actualité française renforcent ce choix, sans nécessairement en être à l'origine.
Car la France demeure leur pays. Nathalie Coggia croit toujours en son avenir. Julie reste attachée au système éducatif qui lui a permis de construire son parcours. Jérémy refuse de voir dans les voix les plus bruyantes le reflet de toute une société. Hector, lui, n'exclut pas de rentrer un jour. Mais cette perspective lui paraît de plus en plus lointaine.
On peut continuer d'aimer la France sans souhaiter y revenir. Avec les années, une autre vie s'est construite en Espagne, avec ses habitudes, ses liens et ses projets. Si bien que rentrer au pays ne signifierait plus forcément retrouver sa vie d'avant, mais en commencer une nouvelle.
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