De la volcanologie à la santé environnementale, en passant par l'économie et la gestion des risques, Carole Conforti et Anne Fornier défendent une même conviction : les crises ne peuvent plus être appréhendées séparément.


À Barcelone, les deux expatriées ont créé l'Institute of Ecosystem-Related Impacts Research pour faire dialoguer les disciplines, former à la prévention et mieux comprendre les fragilités de nos sociétés. Une démarche précurseure qui entend désormais toucher aussi le monde de l'entreprise.
La rencontre entre Anne Fornier et Carole Conforti aurait pu rester une collaboration scientifique parmi d'autres. La première, géographe spécialisée en volcanologie, travaillait depuis des années sur les risques naturels et leur prévention. La seconde, économiste de formation, avait rejoint le secteur hospitalier et s'intéressait aux liens encore peu explorés entre environnement et santé humaine.
Leur rapprochement, autour de 2022, a donné naissance à une réflexion commune : comment comprendre les crises lorsque les connaissances restent cloisonnées entre disciplines ? Et comment transformer cette compréhension en actions concrètes ?
C'est cette ambition qui a conduit à la création, en 2023, de l'Institute of Ecosystem-Related Impacts Research, après les premières initiatives de Volcano Active Foundation et de l'observatoire KOSMA. L'Institut revendique une approche systémique : regarder les interactions entre santé, environnement, économie et organisation des sociétés, plutôt que traiter chaque problème isolément.
Deux parcours d'expatriation, une même curiosité
lepetitjournal.com : Vous avez toutes les deux construit votre parcours à l'étranger, mais dans des univers professionnels très différents. Carole, vous êtes arrivée à Barcelone en 2000. Anne, vous êtes venue d'Annecy en 2013. Comment vos trajectoires vous ont-elles conduites à travailler ensemble ?
Carole Conforti : Je suis née à Lausanne, de parents italiens. J'ai vécu en Suisse jusqu'à mes 16 ans, puis quelques années à Naples, où j'ai notamment connu un tremblement de terre. Je suis ensuite venue à Barcelone pour un master en relations internationales, avec l'idée de repartir en Belgique. Finalement, je suis restée. J'ai travaillé près de quinze ans dans l'industrie pharmaceutique, notamment chez AstraZeneca, avant de rejoindre l'hôpital Vall d'Hebron, où je travaille depuis 2011. J'y suis passée de la supervision d'études cliniques à la gestion de projets internationaux. Mon métier consiste notamment à construire des partenariats, à monter des projets et à les conduire jusqu'à leur réalisation.
Anne Fornier : De mon côté, je viens des Alpes françaises, d'Annecy. J'ai étudié la géographie physique avant de me spécialiser en volcanologie. J'ai beaucoup voyagé sur le terrain, notamment comme guide, et j'ai travaillé sur une cinquantaine de volcans actifs. J'ai créé Volcano Active Foundation, avec une volonté de mieux expliquer le fonctionnement des volcans et les risques associés. Carole et moi nous sommes rencontrées à l'occasion des premières réflexions autour de KOSMA, un observatoire consacré aux liens entre santé et environnement. Nous avons rapidement constaté que nous partagions une même façon de regarder les problèmes : en tenant compte de ce qui les entoure.
De l'observation à l'action
lepetitjournal.com : Qu'est-ce qui vous a poussées à dépasser vos initiatives initiales pour créer un institut commun ?
Carole Conforti : Après le Covid, nous avons constaté à quel point le lien entre environnement et santé restait peu présent dans les réflexes du monde médical. Pourtant, notre santé dépend de l'air que nous respirons, de l'eau que nous buvons, des écosystèmes et des animaux qui nous entourent. Avec KOSMA, nous avons voulu réunir des spécialistes de différents domaines. Il y avait des médecins, des biologistes, des vétérinaires, mais aussi des architectes et des urbanistes. Nous avons compris que la manière dont une ville est construite, les matériaux utilisés dans les bâtiments ou la présence d'espaces verts peuvent avoir des effets sur la santé. Mais faire dialoguer ces disciplines est difficile. Chacun possède son langage, ses priorités et sa manière de travailler. Il ne suffit pas de réunir des experts autour d'une table : il faut parvenir à faire émerger une compréhension commune.
Anne Fornier : Nous nous sommes aussi rendu compte que les projets ne peuvent pas aboutir si l'on néglige les facteurs humains et le management. Dans la prévention des risques, par exemple, il ne suffit pas de connaître un volcan ou un séisme. Il faut comprendre le territoire, les personnes qui y vivent, les organisations qui interviennent et les moyens dont elles disposent. Nous avons donc voulu aller au-delà de l'observation. L'Institut est né en 2023 avec cette idée : passer de l'analyse de notre environnement à une action qui permette de mieux anticiper les risques. En 2026, la fondation Volcano Active doit être intégrée à cette structure, dans la continuité de cette évolution.
Santé, environnement, économie : les crises ne se succèdent pas, elles s'entremêlent
lepetitjournal.com : Vous parlez de polycrise. Qu'est-ce que cette approche change dans notre manière de comprendre les risques ?
Anne Fornier : Elle nous oblige à regarder les interactions. Un événement environnemental peut provoquer des conséquences sanitaires, économiques et sociales qui se renforcent mutuellement. Un séisme, par exemple, ne concerne pas uniquement les bâtiments qui s'effondrent. Il peut aussi affecter les hôpitaux, les réseaux d'approvisionnement, les entreprises et la capacité des habitants à retrouver une vie normale. La résilience dépend donc aussi de la possibilité de reconstruire une économie, de maintenir les services essentiels et de réduire les conséquences psychologiques d'un événement. Nous avons parfois tendance à considérer ces dimensions séparément, alors qu'elles sont étroitement liées.
Carole Conforti : Et il ne faut pas se concentrer uniquement sur les grandes catastrophes. Les changements du quotidien ont aussi des conséquences. Les températures extrêmes, par exemple, affectent la santé physique et mentale, les conditions de travail et la concentration des enfants à l'école. En Espagne, les épisodes de chaleur nous interrogent sur la manière dont les écoles, les hôpitaux et les entreprises sont préparés. Les personnes âgées, les enfants et les populations les plus fragiles sont particulièrement exposés. Mais, à terme, personne ne sera complètement épargné.
lepetitjournal.com : Quels enseignements tirez-vous des événements récents en Espagne, notamment de l'éruption de La Palma ou des inondations liées à la DANA ?
Anne Fornier : Ces événements montrent que la prévention ne peut pas se limiter à la gestion de l'urgence. Il faut réfléchir en amont à l'implantation des bâtiments, à la connaissance des sols et aux moyens de maintenir les activités essentielles après un événement. La résilience économique est importante : une société qui retrouve rapidement des moyens de subsistance peut aussi mieux se reconstruire. Mais il faut également anticiper les risques moins spectaculaires, comme les glissements de terrain ou les constructions dans des zones exposées aux crues.
Carole Conforti : L'Espagne est aussi confrontée à des risques liés à la chaleur et à l'évolution des écosystèmes méditerranéens. Nous devons apprendre à considérer les effets en chaîne : les changements environnementaux peuvent affecter la santé, les infrastructures et les conditions de vie, parfois de manière progressive, sans événement spectaculaire.
Former à une autre manière de penser
lepetitjournal.com : Concrètement, comment l'Institut fait-il passer cette approche dans la pratique ?
Carole Conforti : Nous intervenons dans l'enseignement universitaire, notamment à Barcelone, où nous avons développé des formations autour de la gestion de projets dans un contexte de changement environnemental. Nous travaillons aussi à de nouveaux programmes, dont un projet de formation à Madrid. Un exemple qui nous tient à cœur concerne des étudiants en situation de handicap intellectuel. Nous leur proposons de réfléchir à la prévention des risques et à la manière de communiquer dans un environnement qui change. Leur regard est précieux : ils peuvent identifier des besoins ou des obstacles auxquels d'autres ne pensent pas spontanément. Comment rendre une évacuation compréhensible ? Quels signes peuvent aider une personne à se repérer dans une situation de panique ? Comment communiquer une information de prévention de façon accessible ? Ce travail peut contribuer à améliorer les dispositifs pour tout le monde.
Anne Fornier : Notre objectif est de semer une graine : faire comprendre que tout est connecté et que l'on ne peut pas se contenter d'une vision linéaire de son métier ou de son projet. Nous voulons également ouvrir ce dialogue au monde de l'entreprise. Une entreprise française qui s'installe en Espagne doit tenir compte de son environnement : les risques climatiques, les infrastructures, les conditions de travail, la santé des salariés, mais aussi les incertitudes économiques. Si elle ne les anticipe pas, c'est toute sa pérennité qui peut être affectée. Le secteur de la construction, par exemple, nous sollicite sur ces questions. Il ne s'agit plus seulement de bâtir, mais de réfléchir à l'impact des bâtiments sur la santé et sur leur environnement.
Prévenir plutôt que subir
lepetitjournal.com : Quels sont vos prochains défis ?
Anne Fornier : Nous travaillons à un manuel collectif, nourri par nos recherches et nos échanges avec d'autres scientifiques. Nous souhaitons proposer des pistes de réflexion et montrer comment les connaissances de différents domaines peuvent se compléter. Nous voulons conserver une indépendance dans notre démarche, sans dépendre de financements qui pourraient orienter nos travaux.
Carole Conforti : Nous voulons continuer à faire de la recherche et de la pédagogie. Il faut que les connaissances puissent circuler entre les universités, les entreprises et les acteurs publics. La prévention ne peut pas être uniquement une réponse à une catastrophe : elle doit faire partie de notre manière de penser et d'organiser la société.
lepetitjournal.com : Vous restez optimistes ?
Anne Fornier : Nous sommes responsables de ce que nous faisons et de ce que nous transmettons. Si nous pouvons aider à mieux comprendre les risques, à former des personnes qui auront demain des responsabilités et à faire évoluer les réflexions, c'est déjà important. L'éducation est essentielle. Un enfant qui apprend à comprendre les risques et les interactions entre son environnement et sa santé deviendra un adulte mieux préparé à agir. C'est cette capacité d'anticipation que nous voulons développer.
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