Édition internationale

Dette : l’Espagne repasse sous les 100 % du PIB… mais doit 64 milliards de plus

Une décimale suffit parfois à changer le récit. En juillet, la dette publique espagnole est retombée à 99,9 % du PIB, une première depuis la pandémie. Le seuil est symbolique, mais l’amélioration bien réelle, portée par une économie vigoureuse. Avec une nuance de taille : l’Espagne doit toujours davantage d’argent, soit 1.744 milliards d’euros. Alors, véritable désendettement ou joli tour de passe-passe statistique ?

Façade de la Banque d’Espagne avec le drapeau espagnol au premier plan.Façade de la Banque d’Espagne avec le drapeau espagnol au premier plan.
@Julio Irrazabal, Pexels.
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 24 septembre 2026

Il aura suffi d’un dixième. En juillet 2026, la dette publique espagnole représentait 99,9 % du produit intérieur brut. La voilà sous la barre des 100 % pour la première fois depuis février 2020, le dernier mois avant que le Covid ne mette l’économie sous cloche.

Le passage a de quoi flatter Madrid. La dette équivaut désormais à un peu moins d’une année de richesse produite dans le pays. Surtout, il mesure le chemin parcouru depuis mars 2021. Les dépenses d’urgence explosaient alors au moment précis où l’activité s’effondrait, propulsant le ratio au-delà de 124 % du PIB.

Depuis, la décrue est nette. En juillet, le poids de la dette avait diminué de 2,4 points de PIB en un an et de 1,6 point par rapport à juin. Pour un pays longtemps rangé parmi les cancres budgétaires européens, franchir la ligne dans ce sens n’a rien d’anodin. Mais les 99,9 % ne racontent qu’une moitié de l’histoire. Voici l’autre partie. 

 

Comment la dette peut baisser… tout en augmentant de 64 milliards d’euros

L’Espagne n’a pas soudainement remboursé des dizaines de milliards. Ses administrations devaient encore 1.744 milliards d’euros en juillet, soit 3,8 % de plus qu’un an auparavant. En douze mois, l’ardoise s’est alourdie d’environ 64 milliards.

Elle a bien diminué depuis le record de juin, fixé à 1.763 milliards d’euros, mais reste proche de ses sommets. Ce qui recule n’est donc pas véritablement la dette : c’est son poids face à une économie qui grossit plus vite qu’elle. La mécanique tient en une fraction. Au-dessus, la somme due ; en dessous, le PIB. Lorsque la richesse produite progresse plus rapidement que l’endettement, le ratio baisse, même si les administrations continuent d’emprunter.

C’est précisément ce qui se passe en Espagne. Au deuxième trimestre 2026, le PIB réel a augmenté de 0,7 % en trois mois et de 2,7 % sur un an. Or le calcul de la dette s’appuie sur le PIB nominal, qui intègre également l’évolution des prix. Celui-ci a progressé de 5,9 % sur un an, contre 3,8 % pour la dette. Le dénominateur a gagné la course.

Parler de trompe-l’œil serait donc excessif. Rapporter la dette à la taille de l’économie reste la meilleure façon d’évaluer la capacité d’un pays à la supporter et de comparer des États aux dimensions très différentes. Mais il ne s’agit pas davantage d’un grand remboursement : l’Espagne doit plus d’euros qu’il y a un an, simplement ces euros pèsent moins lourd dans une économie devenue plus grande.

 

Pourquoi l’Espagne croît deux fois plus vite que la zone euro, selon le FMI

 

Dette espagnole : quatre notions pour s’y retrouver

La dette publique est l’ensemble des sommes que les administrations doivent après avoir emprunté au fil des années. En juillet 2026, elle atteignait 1.744 milliards d’euros. Le déficit public correspond au trou enregistré sur une période donnée lorsque l’État dépense davantage qu’il ne perçoit. Chaque nouveau déficit vient généralement alimenter la dette. Le ratio dette/PIB compare la dette à la richesse produite par le pays en un an. Il permet d’évaluer son poids par rapport à la taille de l’économie. À 99,9 %, la dette espagnole équivaut presque à une année de PIB. Le PIB réel mesure la croissance en neutralisant l’effet des prix. Le PIB nominal, utilisé pour calculer le ratio d’endettement, les inclut. Il peut donc progresser grâce à la croissance, mais aussi à l’inflation. En clair : l’Espagne n’a pas réduit sa dette en euros, mais son économie a grandi plus vite qu’elle.


 

Croissance, inflation, déficit : les trois moteurs de la baisse espagnole

Le véritable moteur de la baisse se trouve moins dans les comptes publics que dans l’économie réelle. Les ménages ont continué à consommer, l’emploi et la population ont progressé, l’investissement a résisté. Résultat : l’activité espagnole a avancé plus vite que celle d’une grande partie de la zone euro, et plus vite, surtout, que la dette.

L’assainissement budgétaire a tout de même apporté sa pierre. En 2025, le déficit des administrations publiques est revenu à 2,18 % du PIB hors dépenses liées à la DANA, contre 2,9 % en 2024. En incluant ces mesures exceptionnelles, il atteignait 2,39 %.

L’Espagne a même dégagé, toujours hors DANA, un léger excédent primaire de 0,21 % du PIB. Autrement dit, avant de régler les intérêts de sa dette, l’État encaissait davantage qu’il ne dépensait. Cela ne s’était plus produit depuis 2007, une autre époque pour l’économie espagnole.

Les comptes ne sont pas équilibrés pour autant. Un déficit reste un déficit. Il faut généralement emprunter pour combler la différence. Mais lorsque le trou se réduit et que le PIB nominal progresse rapidement, la dette peut perdre du poids sans diminuer en euros.

C’est cette combinaison qui a fait passer l’Espagne sous les 100 % : une croissance robuste, des prix qui gonflent le PIB nominal et un déficit mieux contenu. Davantage un effet de propulsion économique qu’un grand coup de rabot dans les dépenses.

 

L’Espagne décroche la note “A” : Scope salue une économie qui déjoue les pronostics


 

État, régions, Sécurité sociale : qui porte la dette espagnole ?

Toutes les administrations ne suivent pas la même trajectoire. En juillet, l’État concentrait à lui seul 1.589 milliards d’euros de dette, l’équivalent de 91 % du PIB. Son encours avait encore progressé de 4,2 % en un an.

Les communautés autonomes totalisaient 349 milliards d’euros, soit 20 % du PIB, après une hausse de 2,7 %. Du côté de la Sécurité sociale, la dette atteignait 136 milliards, ou 7,8 % du PIB. Elle a augmenté de 7,9 % en douze mois, principalement en raison des prêts consentis par l’État à la Trésorerie générale pour couvrir son déséquilibre budgétaire, précise la Banque d’Espagne. Les collectivités locales nagent à contre-courant. Leur dette a reculé de 7,9 %, pour s’établir autour de 22 milliards d’euros. 

Attention à l’addition : ces montants se chevauchent en partie. Lorsqu’un organisme public prête à un autre — l’État à la Sécurité sociale, par exemple — la même somme apparaît comme une créance chez l’un et une dette chez l’autre. La Banque d’Espagne neutralise donc ces flux dans son calcul consolidé. Sans cela, l’argent public aurait le curieux talent de s’endetter deux fois !

 

Sous les 100 %, l’Espagne reste plus endettée que la moyenne européenne

Le seuil franchi ne fait pas de l’Espagne une championne budgétaire. À la fin du premier trimestre 2026, dernière comparaison harmonisée dans l’Union, sa dette atteignait encore 101,6 % du PIB, contre 88,9 % dans la zone euro.

Elle se situait toutefois nettement sous la Grèce (143,5 %), l’Italie (138,9 %) et la France (117,6 %). Surtout, les trajectoires divergent : sur un an, le ratio espagnol reculait quand celui de la France gagnait quatre points. Madrid reste aussi très loin des 60 % du PIB fixés comme valeur de référence par les règles européennes. Pour poursuivre la décrue, l’équation ne change pas : le PIB nominal doit progresser plus vite que la dette.

La marge est étroite. En septembre, l’AIReF a relevé sa prévision de déficit pour 2026 à 2,7 % du PIB. Elle table toujours sur une croissance réelle robuste de 2,5 %, mais juge que la hausse des dépenses complique le respect des engagements budgétaires.

En juin, la Banque d’Espagne prévoyait encore un ratio ramené à 97,9 % en 2027, notamment grâce à la croissance nominale. Une trajectoire encourageante, suspendue à quatre variables : l’activité, l’inflation, les taux d’intérêt et les dépenses publiques.

 

Une barre franchie, mais seulement d’un dixième de point

Les 99,9 % de juillet restent une estimation mensuelle avancée. Hors fin de trimestre, la Banque d’Espagne évalue le PIB des douze derniers mois selon une pondération quotidienne : le ratio pourra donc être révisé, voire repasser ponctuellement au-dessus de 100 %.

Les comptes détaillés du deuxième trimestre seront publiés le 30 septembre, avant l’estimation mensuelle d’août, attendue le 21 octobre. Ils permettront de voir si le passage tient. L’Espagne a bien franchi une frontière qui lui résistait depuis le Covid. Mais elle ne dispose que d’un dixième de point d’air : assez pour changer de côté de la ligne, pas pour faire oublier les 1.744 milliards d’euros posés dessus.

 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.