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Quand la guerre commerciale relance l’investissement étranger en ASE

Par Lepetitjournal.com Bangkok avec Reuters | Publié le 08/10/2019 à 01:20 | Mis à jour le 08/10/2019 à 14:38
Photo : REUTERS / Patpicha Tanakasempipat - Des ouvriers marchent sur un chantier dans une zone industrielle du Corridor Economique de l'Est (EEC) à Chonburi en Thaïlande
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Lorsque la guerre commerciale Chine-Etas-Unis a poussé le fabricant chinois de pneumatiques Prinx Chengshan à accélérer ses plans d'investissement à l’étranger, la société s'est retrouvée en Thaïlande, pays qui n’a eu de cesse de le courtiser.

Avec un investissement initial de 300 millions de dollars, la société est aujourd'hui à la course pour construire une usine en vue d’exporter des pneus vers les États-Unis dès l’an prochain. Le site est établi dans une zone industrielle qui profite à plein de la guerre commerciale qui fait rage depuis plusieurs mois entre la Etats-Unis et la Chine.

Une série de visites en Chine par l’organisme thaïlandais en charge des investissements étrangers, le Board of Investment (BOI), ont beaucoup contribué au choix de Prinx Chengshan. De même que deux réunions avec le principal décideur économique thaïlandais en personne, a confié Ju Xunning, un cadre de l’entreprise.

"Cela a impressionné notre société et c'est d’ailleurs l'une des principales raisons qui a présidé au choix de la Thaïlande", a-t-il affirmé à Reuters. "Il semble évident que le gouvernement attache de l'importance à faire affaire avec nous."

Alors que la croissance économique mondiale ralentit, en partie à cause de la guerre commerciale engagée par le président américain Donald Trump avec la Chine, la concurrence s'intensifie au sein des pays asiatiques pour gagner les investissements des entreprises qui déplacent leurs chaînes d'approvisionnement afin d'échapper aux tarifs douaniers qui grimpent.

Allégements fiscaux, promesses de simplifications administratives et missions commerciales sont au rendez-vous.

"Les entreprises ont jeté l'éponge sur le status quo", a déclaré Rajiv Biswas, économiste en chef pour la région Asie-Pacifique chez IHS Markit.

Selon plusieurs enquêtes indépendantes, le Vietnam est le pays qui a jusqu'ici bénéficié du phénomène de délocalisations massives. Mais d'autres pays asiatiques entendent eux aussi attirer davantage d’activité chez eux, notamment l'Inde et l'Indonésie.

"Vous êtes l’empereur"

En Thaïlande, la guerre commerciale a insufflé un nouvel élan dans le fameux corridor économique de l'Est (EEC), où Prinx Chengshan est en train de construire son usine. Le programme avait été mis en place sous l’ancienne junte militaire pour stimuler la croissance.

Les promesses d’investissement dans la zone ont quasiment quadruplé d’une année sur l’autre, atteignant 88 milliards de bahts (2,9 milliards de dollars) au premier semestre de 2019. L'un des principaux moteurs de cette croissance sont les investissements d’entreprises cherchant à se soustraire aux tarifs douaniers élevés.

Le plus grand développeur de parcs industriels thaïlandais, WHA, qui compte neuf sites dans la région, explique que les entreprises chinoises représentent aujourd'hui 43% de ses ventes de terrains, contre moins de 3% avant la guerre commerciale.

Les entreprises chinoises sont traitées avec soin, a déclaré à Reuters Jareeporn Jarukornsakul, directrice générale de la société. "J'ai dit à une entreprise: ‘Cet endroit est très bien. Vous serez au cœur du parc industriel et tous les autres seront en quelques sortes vos subordonnés. Le feng shui est parfait, vous êtes l'empereur".

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Graphique: Sociétés déplaçant leur production de Chine selon une étude Nomura (REUTERS)

Prinx Chengshan, cotée à la Bourse de Hong Kong, avait initialement l’intention de transférer sa production de pneus en Malaisie, mais a hésité après les élections, début 2018. "Le gouvernement n'a pas pu honorer des promesses qui nous avaient été faites et nous avons fini par abandonner", se souvient Ju Xunning dans un bureau improvisé près du chantier.

Le vice-ministre malaisien du Commerce et de l'Industrie, Ong Kian Ming, a indiqué à Reuters que, même si Prinx Chengshan est parti ailleurs, le pays a réussi a attirer une autre entreprise chinoise de pneumatiques - Maxtrek Tyres, filiale de Zhaoqing Junhong Corp. Ltd - ainsi qu'une usine de papier et d’autres investissements chinois.

La Thaïlande et la Malaisie ont depuis adouci leurs accords.

La Thaïlande a proposé en septembre une nouvelle série d'"incitatifs à la délocalisation" – qui comprennent une réduction de 50% de l'impôt sur les sociétés pendant cinq ans -, tandis que la Malaisie a mis en place un comité de l'investissement pour encourager les entreprises étrangères à la délocalisation.

"S’il fallait trois mois, auparavant, pour obtenir les approbations, cela ne prend plus qu’un mois, aujourd’hui", a déclaré Ong Kian Ming. "La tendance que nous observons est que nombre de ces investissements stratégiques viennent en réaction au conflit commercial américano-chinois."

Les investissements directs étrangers en Malaisie ont presque doublé pour atteindre 12 milliards de dollars au premier semestre de 2019, et le ministre malaisien espère que la tendance va s'accélérer encore davantage.

Haut de gamme, bas de gamme

La Thaïlande et la Malaisie sont en concurrence pour les fabricants haut de gamme, mais leurs niveaux de salaires les excluent vis-à-vis des productions manufacturières basées sur la main-d'œuvre bon marché telles que la confection de chemises et de baskets, qui sont plus susceptibles d’aller vers des pays comme le Bangladesh, la Birmanie ou le Cambodge.

Faisal Samad, un propriétaire d'usine du Bangladesh, explique que de nouvelles commandes en provenance des États-Unis ont poussé ses volumes d'exportation à la hausse de 20% cette année.

Le Vietnam, lui, se tourne aussi bien vers le haut de gamme que le bas de gamme, des entreprises faisant état de salaires relativement bas, d'une main-d’œuvre motivée, de procédures commerciales relativement simples et d'une plus grande proximité avec la Chine.

Quand l'opérateur de parc industriel vietnamien DEEP C Industrial Zones s'est rendu en septembre en Chine pour des roadshows d'investissement, 180 personnes se sont inscrites, contre seulement 20 l'année dernière, a indiqué Hans Kerstens, responsable des ventes.

Taiwan est un autre bénéficiaire. Son gouvernement tente de convaincre les entreprises taïwanaises en Chine de se relocaliser en leur proposant des incitations fiscales, foncières, sur l’eau et l’électricité. Les officiels espèrent récupérer 16 milliards de dollars d’investissements d’ici la fin de l’année.

Une étude Nomura réalisée auprès de 56 entreprises ayant délocalisé leur production de Chine entre avril 2018 et août 2019, lorsque les tensions de la guerre commerciale étaient les plus fortes, montre que 26 d’entre elles sont allées au Vietnam, 11 à Taïwan et huit en Thaïlande.

Seulement trois se sont rendues en Inde et deux en Indonésie - une situation que les deux pays essayent de changer.

L'Inde entend séduire des sociétés telles que Apple, Foxconn et Wistron Corp par une opération de charme, selon une source et un document gouvernemental.

Une réduction surprise fin septembre du taux d'imposition des sociétés en Inde, passant de 30% à 22%, pourrait attirer les fabricants de smartphones, estiment des dirigeants du secteur. Le ministère fédéral du Commerce a déclaré que la réduction visait à attirer des investissements.

Mais les entreprises sont également soucieuses de la qualité des infrastructures et des tracasseries avec la bureaucratie.

Un dirigeant d'une entreprise de smartphones, qui a souhaité garder l’anonymat en raison de l’aspect sensible de la question, a comparé le Vietnam à l'Inde, affirmant: "Vous rencontrez un gars (au Vietnam) et il s'occupe de tout, du côté gouvernemental". Ce n'est pas le cas en Inde, a-t-il ajouté.

Des questions similaires minent les ambitions indonésiennes. Le président Joko Widodo déclarait le mois dernier aux ministres que "nous avons un problème", soulignant le peu d'entreprises délocalisant leur production en Indonésie pour échapper aux tarifs douaniers liés à la guerre commerciale.

Il a ordonné aux ministres d'identifier les réglementations qui gênaient les investissements.

"Il s'agit d'identifier ces réglementations, de les corriger et de veiller à ce qu’il n’y en ait pas de nouvelles qui émergent", a déclaré Helmi Arman, économiste en chef de Citi Indonesia, pointant les "réglementations ad-hoc" comme le principal obstacle aux délocalisations.

Les ministères indonésiens n'ont pas souhaité réagir.

En Thaïlande, Jareeporn se dit convaincue que cette vague d'investissement n'est qu'un début.

"Nous avons maintenant une chance de devenir le numéro un de la région et de dépasser le Vietnam d’ici cinq ans", a-t-elle déclaré après avoir conclu un accord sur un terrain avec une autre entreprise chinoise.
 

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