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Journée des femmes : Où en sont les Thaïlandaises ?

Par Laure Siegel | Publié le 08/03/2019 à 00:00 | Mis à jour le 11/03/2019 à 04:06
Photo : Jean-Louis DUZERT
Femmes-Thailande

A l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes et à l'orée d'élections historiques après cinq ans de régime militaire sous lesquels les droits civiques ont été sévèrement attaqués, LePetitJournal.com fait le point sur la situation socio-économique contrastée des Thaïlandaises. 

La Thaïlande a le taux d'emploi féminin le plus élevé de la région, plus de la moitié de la population active, et les femmes représentent la majorité des diplômées de l'enseignement supérieur. Elles y ont obtenu le droit de vote en même temps que les hommes en 1932, lors de l'abolition de la monarchie absolue, soit bien avant les Françaises. 

Mais le pays compte peu de politiciennes, pas de figure de premier plan depuis l'exil de Yingluck Shinawatra et le retrait de la princesse Ubolratana, seulement 15 femmes sur les 264 membres de la Chambre des Représentants et moins de 2% de cheffes de village au niveau local. 

Tous les membres de la junte au pouvoir sont des hommes, comme le seront la vaste majorité des sénateurs nommés au prochain gouvernement, même si un certain nombre de candidates se présentent aux élections du 24 mars et pourraient changer la donne -  le taux de femmes parmi les candidats au poste de député est de 22%, dont une personne transgenre en lice pour le poste de Premier ministre.  

Emission femme Thailande
L’émission Phuying Toeung Phuying (De femme à femme) sur Channel 3 rassemble plus de 1 million de personnes chaque matin, passant en revue les questions liées aux femmes et donnant des conseils pratiques et légaux

En août 2018, la Royal Thai Police a annoncé que les femmes ne pourront plus être officières de police judiciaire. Toutes les académies militaires refusent désormais les candidates en amont, ce qui empêche les femmes de se présenter aux concours pour des positions supérieures dans les forces de l'ordre, où elles étaient admises depuis 2009. Une flagrante discrimination à l'emploi et un risque pour la prise en charge déjà limitée des violences basées sur le genre. "Moins de cas de violence domestique, de harcèlement et d'agression sexuelle pourront être signalés s'il n'y a pas de policières, les victimes pouvant être gênées ou peu disposées à parler à des hommes" a estimé Jadet Chaowilai, du mouvement progressiste de défense des femmes et des hommes.  

La violence promue en public comme une affaire "intime"

L'application de l'acte promulgué en 2007 contre la violence domestique et de la criminalisation du viol conjugal, ainsi que la formation des forces de police sur le sujet, restent pauvres. Des cas comme le trafic de jeunes filles mineures offertes en "dessert" aux hauts fonctionnaires de Mae Hong Son pourraient être encore plus difficiles à détecter. Pourtant, le travail de conciliation des soldates dans les forces paramilitaires dans le Sud Profond auprès des communautés locales a été unanimement salué dans les trois provinces en conflit depuis quinze ans. 

Femme Thailandaise
Photo Jean-Louis DUZERT

De récents féminicides tous plus brutaux les uns que les autres, pour certains filmés en direct sur Facebook Live, ont mis en lumière l'isolation des femmes victimes de violence : Chorlada Tarawan a été attaquée à l'acide pendant son sommeil, Laksana Kamlangkeng a eu le crâne fracassé et a été découpée en morceaux et Tunyamad Tanamsri a été tuée à bout portant dans un hôpital avec son père, toutes par des partenaires qui ont invoqué une crise de jalousie. 

"Au sommet de l'iceberg se trouve la violence directe et visible contre les femmes en tant qu'objets sexuels. Les séries TV et JT sont plein de stéréotypes de femmes prostituées ou au contraire de bonnes mamans, filles ou épouses. La violence domestique a été incorporée dans la culture par les hommes comme les femmes et est considérée comme une affaire personnelle, et non comme une affaire de communauté. Mais elle est politique." dit Dr Chanettee Tinnam, professeure à l'université de Chulalongkorn. Le journal Khaosod cite une étude sur le sujet : "Interrogés s'ils interviendraient pour aider une victime de violence, 95% des sondés ont répondu par la négative".

Ces préjugés qui arrangent

Après un scandale de viols au sein du groupe d'activistes du New Democracy Movement en 2017, une amorce de mouvement #MeToo a été lancée par plusieurs étudiantes, qui ont dû faire face au manque de soutien de leurs camarades, de l'université et des autorités. “Ils m'ont demandé pourquoi j'étais sortie et avait bu de l'alcool en premier lieu" explique Thararat à propos de l'interrogatoire par ses professeurs de l'université de Thammasat.

Etudiant Thailandais
L’actrice et modèle Cindy Bishop a lancé en 2017 la campagne "Don't tell me how to dress" en réaction aux conseils émis par les autorités thaïlandaises invitant les femmes à ne pas s’habiller "sexy" pour éviter les agressions (Photo Jean-Louis DUZERT)

"Les nouveaux mouvements politiques de jeunesse réussissent à lutter contre la dictature militaire mais ne font pas grand-chose pour l'égalité des genres même si beaucoup d'élèves ont une conscience individuelle du sujet", estime Chanettee Tinnam, pour qui l'éducation est le seul moyen de faire changer les mentalités. "La page Thai Consent est une exception, un outil très puissant qui permet enfin d'échanger autour d'expériences de rapports intimes non consensuels", dit-elle. "Récemment, j'ai reçu une bourse du fonds de santé publique thaïlandais pour m'aider à étudier le consentement sexuel par le biais de la production médiatique et je dirigerai également des ateliers dans plusieurs universités pour les étudiants," conclut l’universitaire thaïlandaise. 

Après avoir lancé la campagne "Don't tell me how to dress" en réaction aux conseils émis par les autorités thaïlandaises invitant les femmes à ne pas s’habiller "sexy" pendant Songkran - six femmes sur dix affirmant avoir déjà été agressées au cours des célébrations du festival - l’actrice et modèle Cindy Sirinya Bishop a organisé une exposition avec les habits que portaient des femmes lorsqu'elles ont été attaquées pour affirmer que les agressions sexuelles ne sont jamais causées par l'apparence ou le comportement des victimes.  

Aux avant-postes de la préservation des ressources vitales

Les femmes sont par contre ciblées pour leurs activités politiques. Parmi les plus vulnérables, selon la FIDH, les défenseuses des droits humains et des ressources naturelles.

Femme Thailandaise
Photo Jean-Louis DUZERT

Depuis le coup d’Etat et en l'absence d'un système fonctionnel de protection des citoyens, les cas de harcèlement judiciaire et de menaces physiques se multiplient dans les campagnes. Dans le Nord et le Nord-est, les Thaïlandaises sont majoritaires dans les groupes de préservation de l'environnement tandis que dans le Sud profond, elles dominent les associations pour la paix et la justice qui ont essaimé depuis une vingtaine d'années. Dans le district de Wanon Niwat, les femmes représentent 80% des protestataires dans les marches contre les mines de potasse dont l'exploitation menace plus de 80 villages.

"Ying", candidate à Lampang pour les Commoners, un parti progressiste composé majoritairement d'activistes pour l'environnement, a créé un groupe de trente femmes pour lutter contre l'exploitation d'une mine de charbon près de son village. Elle a été arrêtée à quinze ans pour sa participation à une marche de protestation : "Toutes ces actions proviennent de notre instinct de protection. Les femmes sont en charge de la nourriture donc la forêt et les rivières sont des sources de vie pour leurs familles et elles doivent protéger les ressources naturelles pour que tout le monde puisse survivre." 

Indépendance économique

Dans les villes, les femmes dans le secteur informel se battent pour de meilleures conditions de travail. Si celles issues de milieux privilégiés s'en sortent bien en affaires, où elles représentent le troisième record mondial avec 42% des cadres supérieurs en 2018, principalement dans l'hôtellerie et le tourisme, les femmes qui gagnent leur bol de soupe dans la rue sont en revanche les premières touchées par les contractions économiques.

guide thailandaise
Photo Jean-Louis DUZERT

Kyoko Kusakabe est une chercheuse qui étudie le statut des travailleuses dans le secteur informel en Asie du sud-est : "Les femmes thaïlandaises ont toujours été très fortes et jouissent d'une indépendance économique depuis plusieurs décennies. Elles possèdent des terres et occupent beaucoup d'emplois. Les usines et les entreprises préfèrent embaucher des femmes car elles sont plus fiables. En Asie elles sont bien placées mais elles risquent de perdre cet avantage et ce pouvoir de négociation si le marché du travail continue à se rétracter pour elles".

Désemparées par les raids dans le monde de la nuit et les étals de street food sans se voir offrir aucune opportunité de reconversion ni compensation, des milliers de Bangkokoises se sont engouffrées dans le secteur des transports et à moindre mesure, de la sécurité privée. Elles embrassent ces solutions temporaires qui leur permettent d'être indépendante, particulièrement important pour les nombreuses mères célibataires. Mais elles déplorent le manque de garanties dans la plupart de ces métiers, de la prostitution à la vente de rue en passant par les moto-taxis, non reconnus officiellement donc non protégés.  

Femme Thailandaise travail
Photo Jean-Louis DUZERT

"Le gouvernement dit œuvrer en faveur du renforcement de l'institution familiale mais ils ont seulement mis en place du conseil conjugal", regrette Kyoko Kusakabe. "Je ne pense pas qu'ils veuillent faire du mal aux femmes consciemment mais c'est ce qu'ils font en ne faisant rien. Il faudrait leur offrir des solutions de garde publique, une meilleure couverture sociale et faire pression sur l'industrie pour augmenter les salaires", propose-t-elle. 

Lire aussi de Laure Siegel: 

Femmes en Thaïlande // Un marché du travail bouché pour les moins privilégiées (1) 

Femmes en Thaïlande // Violence domestique et représentation médiatique (2) 

Laure Siegel

Journaliste indépendante basée à Bangkok, elle couvre les évènements en Asie du sud et sud-est pour ARTE, Mediapart et le Nikkei Asian Review. Elle est membre de la section thaïlandaise de l'Union pour la presse francophone.
2 Commentaire (s)Réagir
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Frederic Kelder sam 09/03/2019 - 15:45

Merci pour cette série d'articles passionnants qui porte un regard sans concession sur les conditions féminines dans le pays. On a parfois l'impression qu'on y fait 1 pas en avant puis 2 pas en arrière ... Petite remarque ligne 36: "internalisée" sonne étrangement. Ne serait-ce pas plutôt "intégrée" (traduction) ? ...Quant au commentaire habituel sur "le bouddhisme considère la femme comme inférieure", non seulement ce n'est pas exact, mais ça doit faire dans les 2 500 ans qu'on en débat. Un commentaire à l'emporte-pièce ne fera guère avancer la réflexion. D'ailleurs, ce serait plutôt l'occasion que ce soient des femmes bouddhistes qui en parlent elles-mêmes...

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JPSIAM ven 08/03/2019 - 03:16

Pot de terre contre pot de fer, le bouddhisme considère les femmes inférieures aux hommes, le premier ministre considère que les femmes doivent rester à la maison et prendre soin d’eux. Ce problème ne peut se résoudre que par l’éducation dès l’enfance par le respect de l’autre, or la femme est considérée comme un objet. Aucune loi n’oblige l’homme à subvenir au besoin de la femme et de l’enfant lorsqu'il procrée. D’où de nombreux enfants sans parents et des jeunes femmes obligées d’aller travailler comme hôtesse de bars, salons de massage des grandes villes touristiques.

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