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Jeremy Opritesco : “Bangkok c’est un peu le Berlin de l’Asie”

Par La rédaction de Bangkok | Publié le 08/06/2016 à 22:00 | Mis à jour le 24/11/2018 à 04:41
Jeremy Opritesco VILLA YENAKART

Ouverte depuis le 10 juin 2015, en un an seulement, la Villa Yenakart a réussi le défi de se placer parmi les galeries incontournables de la capitale, un succès et une première bougie qu’il convenait pour Lepetitjournal.com de fêter en s’entretenant avec Jeremy Opritesco, l’un des fondateurs avec le fin restaurateur Frédéric Meyer de cet espace dédié à l’art contemporain dans la capitale du Siam.

Située dans une petite ruelle au coeur du quartier de Sathorn, la galerie d’art Yenakart Villa a pris ses quartiers en 2015 dans une belle bâtisse des années 1950, offrant aux artistes et amateurs d'art un superbe espace de galerie qui n’est pas sans rappeler la Villa Savoye de Le Corbusier. Ouvrir une galerie d’art dans une ville dont l’aura en termes d’art contemporain est encore loin de celle que New York ou Berlin était un sacré défi. Mais pour l’un de ses fondateurs Jeremy Opritesco, c’était justement le bon moment. A l’occasion du premier anniversaire de la Villa Yenakart, Lepetitjournal.com a demandé à Jeremy Opritesco de revenir sur les débuts de sa galerie et de nous parler de la place de l’art contemporain en Thaïlande.

D’où t’es venue l’idée d’ouvrir une galerie d’art contemporain à Bangkok ?

J’ai travaillé pendant trois ans comme Conseiller culturel à l’ambassade de France à Bangkok. Normalement, j’aurais dû rentrer en France après cette mission. Mais j’avais bien apprécié la Thaïlande, et j’avais le pressentiment que c’était un pays où il serait facile de rester un peu plus longtemps. Trois ans dans le domaine culturel, ça me paraissait un peu court, je ressentais une certaine frustration de ne pas rester davantage et puis aussi pas mal d’idées. J’ai donc décidé de faire une pause avec le Quai d’Orsay et de tenter une nouvelle expérience.

A la base, j’étais parti sur un projet dans l’audiovisuel. Je m’étais rendu compte que c’était très difficile de faire venir des vendeurs de programmes français ou européens en Thaïlande, ils ne regardaient que la Chine. Pourtant ici il y a d’énormes besoins, il y avait aussi de très gros budgets et un développement pressenti comme fulgurant au niveau de la TNT. Sauf qu’entre le moment où j’ai eu l’idée et ma mise en disponibilité vis-à-vis du Quai d’Orsay, il y a eu un coup d’Etat et les budgets qui devaient servir pour développer la TNT ont été affectés ailleurs. Il a alors fallu trouver autre chose. Très vite s’est proposé à moi le projet de restaurant, le Naamsah, la gastronomie en Thaïlande m’intéresse beaucoup, j’ai sauté sur l’opportunité.

Ensuite, le deuxième domaine qui, pour moi, a beaucoup d’avenir, c’est l’art contemporain. J’ai commencé à chercher un lieu pour ouvrir une galerie avec la conviction que c’était le prochain domaine culturel qui allait exploser en Thaïlande. Et puis une galerie, c’est un bon moyen de devenir opérateur culturel. C’est bien d’être spécialiste de la culture derrière un bureau, mais j’ai toujours voulu voir un peu plus concrètement comment cela se passe sur le terrain.

Comment as-tu trouvé cet endroit ?

A l’origine, je voulais acheter un terrain et construire, mais à Bangkok c’est mission impossible. Je suis tombé sur ce bâtiment par hasard. Il abritait des bureaux appartenant à un homme d’affaires français. L’idée pour la galerie était d’avoir un grand espace ouvert sur un jardin avec de très hauts plafonds pour que les œuvres puissent respirer et pour organiser des dîners d’art. Je me suis donc lancé dans des travaux pharaoniques. Je pensais que casser, démolir serait assez simple sauf que c’est une structure assez ancienne des années 1950 et que tout se tient comme dans un château de cartes. Je voulais casser tous les piliers, il n’a été possible d’en enlever que la moitié. Au final, les travaux ont duré six mois, le jour de l’ouverture de la galerie tout n’était pas fini d’ailleurs. Mais je suis arrivé à ce que je voulais : une structure minimaliste avec un grand espace. Et finalement, ces piliers, cela donne à l’endroit du caractère, une géométrie.

En un an, avez-vous dû procéder à des adaptations ?

Il n’y a pas eu de changement dans la structure depuis l’ouverture, mais plutôt dans le concept. J’avais un concept à la base trop élitiste. Je voulais faire des dîners d’art dans lesquels je réunissais des professionnels, des collectionneurs, des [leaders d’opinion], des artistes… C’était un concept novateur, ce fût surtout une expérience sociologique intéressante à laquelle je ne m’attendais pas du tout mais qui ne marche pas!

Un dîner assis où il faut réserver longtemps à l’avance avec des gens qu’on ne connaît pas et en plus sur le thème de l’art contemporain, ce n’était pas la meilleure formule. Les Thaïlandais n’aiment pas être contraints, un dîner assis c’est une contrainte, ils se sentent redevables soit d’acheter une oeuvre soit de réinviter à dîner. Mon expérience à l’ambassade m’avait donné une fausse impression en fait, il y avait beaucoup de dîner assis du coup cela me semblait quelque chose de facile sauf qu’une invitation à l’ambassade ça ne se refuse pas. Et puis souvent c’est l’ambassadeur qui anime le repas, les gens ne parlent pas à leur voisin de table.

A propos des vernisages?

J’ai en effet aussi changé d’avis sur les vernissages. J’avais une opinion négative, je pensais que les artistes n’aimaient pas ça, qu’il n’y avait que des pique-assiettes, les gens ne s’intéressent pas toujours aux oeuvres. Je pensais que ce n’était pas important mais en fait c’est au coeur de l’art contemporain. Les gens se rencontrent, c’est un événement social qui permet à l’artiste d’avoir un feedback, un retour sur son art, de faire parler de lui, c’est ce qui fait que l’art contemporain devient populaire. Les vernissages, c’est un jeu, un phénomène artistique en soi, un happening.

Une autre erreur que j’ai fait au début, la galerie n’était pas ouverte tous les jours mais sur rendez-vous. Tout comme pour les dîners, les gens n’aiment pas se sentir contraint, ils préfèrent venir à l’improviste. Du coup maintenant la galerie est accessible tous les jours de 14h à 19h. Et si je ne suis pas disponible, je m’arrange avec l’artiste pour qu’il soit là. En fait, les artistes aiment bien aussi ces moments, ils ne veulent pas rater le moindre visiteur et puis c’est souvent un moment privilégié, pour eux et pour l’éventuel acheteur, de prendre le temps.

Un mot sur le modèle économique ?

Pour qu’une galerie fonctionne, la sélection des artistes est très importante. Souvent le rêve pour un galeriste, c’est d’exposer des artistes émergents, qui sortent de l’université, si possible des artistes locaux, avec à l’esprit de trouver le nouveau Picasso thaïlandais. Si certaines galeries fonctionnent sur ce principe, l’inconvénient des jeunes artistes c’est qu’ils n’ont pas de réseau, ils ne sont pas connus, ils n’ont pas de collectionneurs, ils ne vendent pas ou pas cher. Il faut donc trouver un équilibre en exposant un mix d’artistes confirmés, des jeunes, des locaux ou non. Il faut varier les goûts, les styles pour toucher un public le plus large possible. Aujourd’hui, je pense avoir atteint cet équilibre à Yenakart Villa.

Pour diversifier les revenus, je développe de plus en plus la location de la galerie pour des marques, des sociétés qui veulent y organiser des événements. J’ai aussi des agences de voyages qui me contactent pour faire des dîners, donner des conférences sur l’art en Thaïlande. Et il y a les ventes sur internet, je peux continuer à vendre après l’exposition.

-- PROCHAINE EXPOSITION

Maitree Siriboon, du 29 juin au 8 août 2016

Maitree Siriboon était l’un des premiers artistes à être exposé à la Yenakart Villa, celui qu’on appelle le Andy Warhol du Mékong revient fin juin où il présentera son travail de peinture sur les buffles “Save Thai Buffalo”, des mosaïques ainsi que des performances artistiques.
Lire l’article du Paris Phuket sur Maitree Siriboon et son oeuvre

ILS ONT EXPOSE A LA VILLA YENAKART 

Olga Volodina “Metamorphosis”
L’artiste a travers ses portraits montre la fragile conscience humaine influencées par les médias, l’hypocrisie du monde moderne, la consommation ou encore la censure.
A propos de la galerie Yenakart elle confiait : “A Bangkok, c’est la galerie la plus sérieuse que je connaisse, celle qui travaille le plus à “l’occidentale”, ça me correspond mieux”.
Lire aussi l’interview d’Olga Volodina dans le Paris Phuket de mai 2016

Matteo Messervy
Matteo Messervy en plus d’avoir exposé à la galerie a également réalisé les réglages lumières pour l’extérieur de la galerie. “Je l’ai fait travailler avec des moyens de jardiniers, avec un budget ridicule” rigole Jeremy Opritesco
Lire aussi l’interview de Matteo Messervy dans le Paris Phuket de décembre 2015

Comment choisis-tu les artistes que tu exposes?

Je me pose toujours la question “est-ce que j’achèterais ?” Pour le reste, je ne me mets pas de règle si c’est un artiste jeune ou vieux, émergent ou confirmé, étranger ou thaïlandais, photos, figuratif ou abstrait, sculpture ou peinture. J’essaye d’être multidisciplinaire et éclectique. J’ai de la chance, grâce à la beauté du lieu, de recevoir deux à trois demandes par jour d’artistes qui veulent exposer ici.

Les artistes que tu exposes vendent-ils à chaque fois?

Ca ne m’est jamais arrivé de ne pas vendre même si souvent je ne vends pas au moment de l’exposition, les œuvres se vendent par après, grâce à internet entre autre.

Quelle est la place de l’art contemporain en Thaïlande?

En moins de dix ans, on est passé d’une dizaine de galerie à plus de 40 aujourd’hui. C’est réellement en train de se développer à Bangkok.
Bangkok est un peu au croisement. C’est l’une des villes les plus visitées au monde, il n’y a pas beaucoup d’activités culturelles et en même temps il y a des collectionneurs, il y a des artistes, de plus en plus d’artistes étrangers viennent s’installer ici. Bangkok c’est un peu le Berlin de l’Asie. Certaines personnes me disent qu’ils retrouvent l’ambiance du New-York des années 1980-1990. A Bangkok, tous les artistes peuvent avoir un studio, ce qui n’est pas le cas ailleurs dans le monde. Toutes ces conjonctions font que l’art se développe.
Et en plus, l’art contemporain explose un peu partout dans le monde, c’est un phénomène mondial, c’est un peu le foot du culturel! Il n’y a pas de frontières, pas besoin d’initiation, tout le monde peut comprendre parce qu’il n’y a pas de courant comme pour l’art classique ou moderne.

Quelles sont les relations avec les autres galeries ?

C’est un peu le défaut des marchés naissants, chaque ouverture de nouvelles galeries est perçue par les autres comme une menace, je trouve que c’est tout le contraire. Plus il y aura de galeries, plus elles seront variées et auront des choses différentes à proposer, plus il y aura d’artistes qui voudront exposer et surtout plus les gens sauront qu’il y a un marché de l’art en Thaïlande plus il se développera. L’effet boule de neige.

Mis à part Bangkok, y a-t-il d’autres villes pour l’art en Thaïlande ?

Bangkok et Chiang Mai. Beaucoup d’artistes vont s’installer à Chiang Mai pour la qualité de vie mais c’est à Bangkok que tout se passe. Phuket au niveau de l’art contemporain pourrait bien fonctionner mais il n’y a pas de collectionneur.

Visitez aussi le site Internet http://www.yenakartvilla.com/
Propos recueillis par Catherine VANESSE (http://www.lepetitjournal.com/bangkok) jeudi 9 juin 2016
 

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