BAN CHIANG - Sur les traces d’une mystérieuse civilisation

Par Ghislain Poissonnier  | Publié le 06/02/2014 à 23:00 | Mis à jour le 27/02/2019 à 04:14
Photo : Pierre QUEFFELEC - Le musée est situé dans le village Ban Chiang, dans le district de Nong Han, dans la province d’Udon Thani, au nord de l’Isaan. Il se trouve à environ 56 km à l’est de la ville d’Udon Thani
Ban-Chiang-Musee

Le musée de Ban Chiang est l’un des plus modernes et des plus intéressants de Thaïlande. Situé dans le nord de l’Isaan, dans la province d’Udon-Thani, il expose l’essentiel des objets découverts lors de fouilles réalisées depuis 1972 et ayant appartenu à une civilisation néolithique qui avait prospéré aux confins de la Thaïlande, du Laos et du Cambodge. Un festival aura lieu du 7 au 9 février sur ce site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO (voir les détails au bas de l'article)

Entre 3.500 avant JC et le 9ème siècle après JC, le nord de l’Isaan - dans un triangle compris entre Nong Khai, Sakhon Nakhon et Khon Khaen - a connu une mystérieuse civilisation. Impossible d’en visiter les temples, les palais ou même les maisons. La civilisation de Ban Chiang n’a laissé aucun monument. Les habitations étaient sans doute presque toutes en bois, sans fondation en pierres ou en briques. Civilisation probablement sans langage écrit mais maîtrisant les techniques agricoles lui permettant de pratiquer la riziculture et l’élevage. Ses habitants travaillaient également les métaux (fer, étain, cuivre) et en pratiquaient le commerce.

Ces métaux, originaires de la région de Khorat, n’ont pas servi à fabriquer des armes pour la guerre, mais plutôt des armes pour la chasse et des instruments de pêche, des bijoux, des ustensiles de cuisine et de couture, des amulettes. Ce sont ces objets, dont certains de toute beauté, que l’on peut découvrir dans le musée de Ban Chiang. Les pièces les plus célèbres du site sont les poteries et les bijoux. Les poteries - jarres, pots, vases, plats -, décorées avec de la terra cotta dans un style unique, composé de spirales, ovales, lignes et courbes, forment une esthétique intrigante, sans signification particulière et qui ne représente ni plantes, ni animaux, ni êtres humains. Ces poteries finement décorées étaient utilisées dans la vie quotidienne mais aussi lors des cérémonies. Les bijoux - bracelets et colliers notamment au subtil dégradé de vert - révèlent des formes très pures.

Site Unesco Ban Chiang
Les poteries de Ban Chiang sont décorées avec de la terra cotta dans un style unique composé de spirales, ovales, lignes et courbes, forment une esthétique intrigante (Photo Pierre QUEFFELEC)

Une découverte qui bouleverse les livres d'histoire

Le site de Ban Chiang est exceptionnel en ce qu’il est le seul de cette importance révélant l’existence d’une civilisation dite du bronze en Thaïlande à cette époque. “L’existence de sites néolithiques de peuplement, notamment dans l’Isaan, était établie. Toutefois, on a longtemps cru qu’à cette époque la maîtrise du bronze était réservée à des civilisations de Chine, du Moyen-Orient et de l’Inde et que l’Asie du sud-est était restée en dehors de ce progrès”, explique Somphot Sukaboon, directeur du musée, historien de l’art de formation et qui travaille au département thaïlandais des beaux arts depuis 10 ans.

La découverte du site de Ban Chiang s’est faite en trois étapes : en 1957, un médecin de la région trouva trois poteries peintes complètes. Il en a fait part à un archéologue thaïlandais, Charoen Polteja, qui vint faire des sondages en 1960. Ce dernier en découvrit d’autres, sans que cela ne suscite l’attention de ses confrères à Bangkok. Puis, en 1967, Stephen B. Young, le fils de l’ambassadeur des Etats-Unis en Thaïlande, qui faisait des travaux d’anthropologie pour sa thèse dans le village de Ban Chiang, tomba à terre, en raison d’une racine d’arbre et trouva devant lui toute une série de fragments de poteries. Il eut l’intuition qu’il s’agissait de découvertes d’importance majeure et envoya les fragments pour analyse au département thaïlandais des beaux-arts et aux Etats-Unis. Des sondages plus poussés furent rapidement effectués.

Site Unesco Ban Chiang
Le musée de Ban Chiang est le seul de cette importance révélant l’existence d’une civilisation dite du bronze en Thaïlande (Photo Pierre QUEFFELEC)

Le site inscrit au Patrimoine mondial de l'UNESCO

Enfin, les fouilles commencèrent véritablement en 1972, après qu’un décret royal ait interdit de creuser sans autorisation et que le pillage qui sévissait et menaçait le site ait commencé à être réprimé par la police. Elles révélèrent l’ampleur de la découverte et le site fut même inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 1992. “Les fouilles sont maintenant terminées. Elles se sont achevées en 1997”, précise le directeur du musée en poste depuis un an : “durant ces 25 ans, différents chercheurs se sont succédé. Les équipes de fouilles étaient principalement américano-thaïes, fruit d’un partenariat avec l’Université de Pennsylvanie et le département thaïlandais des beaux arts”.

Les fouilles n’ont pas été faciles à réaliser. Première difficulté : il a fallu les effectuer dans des propriétés privées. La zone était déjà en partie urbanisée et il n’était pas question de détruire les maisons pour fouiller dessous. Il a donc fallu faire appel à la bonne volonté des villageois. Une douzaine de points de fouilles a été ouvert, avec l’accord des propriétaires, sans aucune réquisition ou expropriation. Deuxième difficulté : seuls 10% des objets trouvés étaient intacts. 90% d’entre eux, en particulier les poteries, étaient cassés, parfois en des centaines ou même des milliers de morceaux. Il a donc fallu, à l’image d’un puzzle, reconstituer les objets, pièce par pièce. Un travail considérable qui a demandé beaucoup de temps, de moyens mais aussi de compétences en raison des opérations nécessaires : fouilles, recensement, photographie, analyse, conservation, recherches, nettoyage, traitement, reconstitution et collage etc. Troisième difficulté : peu de choses étaient connues à l’époque sur la civilisation de Ban Chiang. Tout était donc à analyser avec précaution, pour éviter les erreurs d’interprétation. “On en sait un peu plus aujourd’hui tout en continuant à ignorer beaucoup de choses : l’analyse des objets trouvés, de leur disposition, des techniques utilisées est un processus continu qui se poursuit, par un travail collectif de chercheurs sous la houlette de notre archéologue réputé Somchai Nakhonpanom”, indique le directeur du musée.

Site Unesco Ban Chiang
Un système de coursives autour d'un site de fouilles dans le musée de Ban Chiang permet d'apprécier la disposition des objets enfouis (Photo Pierre QUEFFELEC)

De nombreuses questions demeurent

Les incertitudes restent nombreuses. Ban Chiang était à l’époque une colline assez facile à protéger et où l’eau était abondante. Mais on ignore pourquoi le site, qui fait environ 3 km2, était si peuplé. On sait aussi peu de choses sur l’organisation et les croyances des habitants de Ban Chiang. Quel en était le régime politique ? Comment les populations s’étaient-elles organisées ? Autant de questions sans réponse, tout comme celles sur les pratiques religieuses.

Le bouddhisme, apparu seulement au 6ème siècle avant JC, n’était jamais pas parvenu jusqu’ici. Les morts n’étaient pas brûlés. Ils étaient enterrés, souvent sous leur maison ou juste à côté, comme l’atteste la découverte de nombreux squelettes entourés d’offrandes faites aux défunts. Les enfants de moins de 3 ans étaient, eux, enterrés dans des jarres. De même, la disparition définitive et assez subite de la civilisation de Ban Chiang aux alentours du 9ème siècle après JC reste inexpliquée.

C’est à cette époque que des immigrants - sans doute des Khmers - sont venus s’installer dans la région. Ils ont quitté la zone définitivement aux alentours du 14ème siècle. La région n’a quasiment plus été habitée entre le 14ème et le 18ème siècle. Sont alors arrivés de nouveaux immigrants en provenance du Laos, les Thai Phuan, dont les habitants actuels de Bang Chiang sont des descendants.

Site Unesco Ban Chiang
Le musée de Ban Chiang compte un total de 3.200 objets, soit exposés, soit stockés dans les entrepôts  (Photo Ghislain POISSONNIER)

Un musée qui rassemble 3.200 objets

Si une section consacrée à la civilisation de Ban Chiang a été ouverte au Musée national à Bangkok en 1978, le musée du village, ouvert en 1975 et totalement rénové en 2006, présente le plus grand nombre de pièces. “Le musée compte un total de 3.200 objets, soit exposés, soit stockés dans les entrepôts”, indique le jeune directeur “mais nous essayons de toutes les présenter régulièrement en assurant une rotation”. Les œuvres, bien entretenues et protégées pour la plupart derrière des vitres, sont mises en valeur par un doux éclairage tantôt artificiel, tantôt naturel. La visite se fait, sous la forme d’une promenade, à travers une succession de salles climatisées et carrelées en terre de sienne, qui rappelle la teinte des motifs décorant les poteries.

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INFOS PRATIQUES

Musée de Bang Chiang
Tarif : 150 bahts pour les étrangers, 30 bahts pour les Thaïlandais ;
Heures d’ouverture : 8h30 - 17h00.
Fermé le lundi.

Des étudiants en stage proposent d’accompagner gratuitement les touristes pour leur commenter les œuvres. Le musée est situé dans le village Ban Chiang, dans le district de Nong Han, dans la province d’Udon Thani, au nord de l’Isaan. Il se trouve à environ 56 km à l’est de la ville d’Udon Thani : prendre l’autoroute n°22 puis la route n°2225. Le village ne compte que des maisons et des guest-houses et aucun immeuble ou grand hôtel, une exigence de l’UNESCO lors du classement du site au patrimoine mondial en 1992 pour préserver l’esprit du site et la vie de la population.

Des panneaux (en thaï et en anglais) avec un système de questions-réponses pédagogiques permettent, sans être submergé d’informations, d’expliquer les découvertes. Les salles suivent des thèmes : configuration du site, premières fouilles et rôle joué par la famille royale, techniques de fouilles et de conservation des objets, reconstitution d’un lieu de fouille etc.

Après cette séquence pédagogique, suit un parcours plus esthétique où les objets découverts sont mis en valeur dans toute leur beauté à travers différentes périodes de datation.

C’est au cours de la période dite intermédiaire (de 1.000 à 300 ans avant JC) que les décorations sur les poteries deviennent si harmonieuses et que la confection des bijoux se fait plus sophistiquée. La visite se termine par des salles consacrées à une tentative de reconstitution des conditions de vie de l’époque : travail du fer puis du bronze, confection de l’argile et des céramiques, habitats, travaux agricoles et chasse, habitudes culinaires, maladies et traditions mortuaires. Le musée, entouré de jardins, accueille environ 240.000 visiteurs par an : 90% sont thaïlandais et 10% étrangers, asiatiques, américains et européens principalement.

Parmi les touristes occidentaux, les touristes français sont les plus nombreux : une cinquantaine par mois. “Les Français qui viennent à Ban Chiang connaissent en général des informations assez précises sur la civilisation khmère mais sont souvent étonnés de découvrir quelque chose de si nouveau. C’est un plaisir de les accueillir, car ils sont curieux de tout et sont parmi ceux qui restent le plus longtemps”, conclut Somphot Sukaboon.

Pour plus d’information, contactez:
The Tourism Authority of Thailand, Udon Thani Office
Tel: 66 (0) 4232 5406-7
E-mail: tatudon@tat.or.th
Nong Han District
Tel: 66 (0) 4226 1230, 66 (0) 4226 1275
Bang Chiang Sub-district
Tel: 66 (0) 4223 5001, 66 (0) 4223 5215

Ghislain-POISSONNIER

Ghislain Poissonnier 

Ghislain Poissonnier est magistrat français. Il a été juge et vice-procureur à Béthune, Lille et Paris. Il a travaillé comme juriste au Kosovo, en Palestine, en République démocratique du Congo, en Thaïlande, en Afghanistan, en Guinée et en Côte d'Ivoire.
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