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Vasilis Kekatos : "C'est la Grèce qui a gagné la Palme d'or !"

Par Fanny VAURY | Publié le 16/09/2019 à 05:30 | Mis à jour le 16/09/2019 à 12:07
Vasilis Kekatos Palme d'or court métrage

Vasilis Kekatos a reçu cette année la Palme d'Or et la Palme Queer du court-métrage pour  La Distance entre le ciel et nous. Le réalisateur grec de 28 ans a accepté de nous rencontrer. 

Il arrive en cette fin d'après-midi dorée, vêtu d'un polo vert, à la terrasse d'un café de Kypseli, lieu de notre rendez-vous. De lui aussi émane une lumière douce, qui ne tient pas qu'à sa blondeur. Mais ne vous fiez pas aux apparences. Vasilis Kekatos, dont le film La Distance entre le ciel et nous a remporté la Palme d'Or du court métrage au Festival de Cannes, a beaucoup à dire sur le cinéma, le sien comme celui de la Grèce, et sur son pays.

Lepetitjournal.com Athènes : Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours et ce qui vous a conduit au cinéma ?

Vasilis Kekatos : J'ai grandi à Céphalonie, où j'ai commencé à aller au cinéma. À 18 ans, je suis parti à Londres où j'ai passé presque 5 ans. Au début, j'y ai étudié le droit mais j'ai abandonné au bout d'un an. J'avais fait ça pour faire plaisir à ma famille qui voulait que je devienne « quelqu'un ». 

J'ignorais encore que je voulais faire du cinéma, mais je me savais conteur d'histoires. J'ai donc pensé que le cinéma pourrait me rendre heureux. Et puis, n'aimant pas être seul, je fais mes films avec mes amis, c'est une sorte d'affaire de famille. Mon directeur photo est mon meilleur ami depuis nos 13 ans et la plupart des personnes impliquées dans mes projets sont elles aussi des amies depuis le lycée.

Quid de votre période universitaire ?

Après cette année de droit, je suis entré à l'Université Brunel à Londres pour étudier l'art.

C'était une période heureuse : j'avais énormément de temps entre les mains, je ne savais même pas quoi en faire... Alors j'ai commencé à imaginer des histoires, à lire des livres, à aller voir des films du monde entier. Mes années d'études se sont avérées très intéressantes ; elles m'ont beaucoup enrichi.

Votre premier court-métrage, c'était Retrograde...

Oui, c'était mon tout premier film, auto-financé. Enfin, j'ai d'abord dû faire mon service militaire, ici en Grèce. Deux semaines après, j'ai tourné ce film, ça a été très rapide. Bien sûr, ça a été un désastre pour moi, parce que... ce n'était pas ce dont j'avais rêvé, je l'ai vu comme un échec. Les gens l'ont apprécié pourtant. Beaucoup de critiques très positives ont été écrites à son sujet, mais moi, je n'aimais pas mon film. Vous ne serez jamais convaincu par quiconque que votre film est bon si vous n'y croyez pas vous-même. Mais j'ai beaucoup appris...

Vous avez dit attacher une grande importance aux lieux. De là le choix, inspiré d'un voyage aux États-Unis, de cette station-essence, cadre de La Distance entre le ciel et nous. Pourtant, la caméra se pose à peine sur ce décor ; elle semble bien plus amoureuse des deux protagonistes... Comment les lieux conditionnent-ils vos films ?

Dans The Silence of the Dying Fish, c'est le paysage de Céphalonie qui a donné naissance au film. Il y a un aspect de mon île que les gens ne voient pas, c'est son mode hivernal. Comme j'y suis né, je le connaissais, je vivais dedans, j'étais une part de ce paysage, depuis mon enfance. C'était assez mélancolique et sombre. Les gens viennent et visitent les îles l'été, mais si vous vous y rendez l'hiver, le décor est tout autre. Donc, oui, j'avais besoin du paysage ; dans ce cas, c'était l'histoire du lieu, une région grecque.

Là, dans La Distance entre le ciel et nous, il s'agit d'une histoire de personnes. Si j'avais utilisé des grands-angles dans la station-essence, ça n'aurait aidé personne à ressentir les choses. Je voulais être proche de ces gars, être amoureux d'eux comme ils le sont l'un de l'autre. Ça, on ne peut pas le faire à distance, on a justement besoin de parcourir cette distance entre soi et autrui.

kekatos La distance entre le ciel et nous
@ Authorwave, BlackBird Productions, Tripode Productions

 

Quelle est votre qualité d'image idéale, en matière de cinéma ? Comment envisagez-vous la photographie cinématographique ?

Je fais une absolue confiance à mon directeur de photographie, Giorgos Valsamis. Il est toujours là dans tous mes films, je veux qu'il le soit à jamais, et notamment parce que c'est l'un de mes meilleurs amis, comme je le disais plus tôt. Nous nous connaissons par cœur. Il peut imaginer les couleurs à la seule écoute de mon histoire : il sait déjà les tons de la peau, le type de la lumière... Il donne vie à mes visions, il choisit pour mes histoires les couleurs exactes dont elles ont besoin pour être éclatantes. Pour résumer, je n'ai pas d'impératifs spécifiques : ça se passe entre deux personnes, c'est une histoire de confiance...

Pour ausculter les personnages, votre caméra est très organique, animale, comme haletante. Elle donne une sensation de perte spatiale à mesure qu'elle se concentre sur les personnages, se balance autour d'eux.

En effet, elle est en vie, comme les sentiments qui grandissent à l'intérieur des personnages. Je voulais m'approcher d'eux de très près, pouvoir percevoir leur odeur, leur regard. Je veux tout voir pour pouvoir le montrer à mon tour. Je veux m'en emparer, montrer comment sont des gens qui tombent amoureux, sous un regard extrêmement rapproché...

Sous ce regard, les acteurs semblent très naturels, très spontanés. Jusqu'où allez-vous dans l'écriture préalable ? Quelle est la part de contrôle et celle de l'improvisation - si elle existe ?

Au début, j'avais toute l'histoire et quelques dialogues, quelques phrases-clefs... J'écris toujours en amont, mais plutôt comme une carte, celle d'un pays où l'on est sur le point de voyager, et dont on veut connaître les frontières. Les acteurs et moi, on se rend dans ce pays, on le parcourt et on découvre des lieux auxquels on n'avait pas songé. On parle de choses qui ne m'étaient pas venues à l'esprit. On improvise, tous ensemble comme un seul homme. 

Parce que quand tu écris, tu es tout seul, tu imagines des choses mais rien n'est réel... Alors qu'en travaillant à plusieurs, on parvient mieux à trouver la vérité des personnages. Sur ce dialogue de 6 minutes, par exemple, nous avons passé plus d'une cinquantaine d'heures.

Je n'attends pas des acteurs qu'ils convoient simplement mes idées. Je veux me poser toutes ces questions avec eux. D'ailleurs, je ne les vois pas comme des acteurs, en fait, mais comme des personnes avec qui on marche sur le chemin d'une histoire.

kekatos la distance entre le ciel et nous
@ Authorwave, BlackBird Productions, Tripode Productions

 

Dans l'écriture des dialogues, apparaissent des détails sociaux et politiques : ils ne sont pas particulièrement mis en avant, mais sont bien là, inscrivant le récit dans un temps très contemporain (appli de rencontre gay, référence aux « flics », aux dealers de drogue). Est-ce pour vous quelque chose de conscient, est-ce le témoignage d'un art « politique » ?

Je ne sais pas si c'est conscient, mais en tout cas, je tenais à avoir pour personnages deux hommes gay d'Athènes, précisément. On a donc besoin du contexte global. Vous savez, tout est politique pour moi, même ce qui n'en a pas l'air : même l'amour, c'est l'acte le plus révolutionnaire !

Je n'ai pas voulu politiser particulièrement le film, mais c’est venu tout seul. Je pense qu'il contient la réalité grecque. En ce moment-même, vous pouvez voir ce qu'il se passe à Exarchia, et même éprouver de la peur quand vous voyez ces flics qui se tiennent là avec leurs armes. Ils sont supposés vous donner un sentiment de sécurité mais en fait vous ne vous sentez pas à l'aise du tout...

Par ailleurs, c'est un film sur les gens de notre âge. On a ces préoccupations, que ce soit la police ou les applications de dating... Ce sont nos crises. Et je voulais une situation et des personnages réalistes, j'avais donc besoin de ce contexte. C'est ça, la Grèce moderne : les flics, les sex-apps, la drogue... et la beauté.

Côté cinéma grec, nous avons déjà eu l'occasion de discuter avec de jeunes réalisateurs qui nous ont exposé leur peine à trouver des fonds, des subventions... À votre avis, la situation change-t-elle ?

Non, je ne pense pas. Mais, vous savez, on doit aller de l'avant. Pour voir les choses sous un angle plus positif, on peut être plus créatif, sans argent. Je ne tiens pas à ce que la situation perdure, mais puisqu'il en est ainsi pour le moment... Je ferai mes films, quoi qu'il en soit, facilement ou pas. C'est tout l'enjeu du cinéma grec. Ça ne concerne pas uniquement le cinéma : les hôpitaux, le système éducatif, tout ça est mis à rude épreuve...

J'ai donc bien conscience que le cinéma n'est pas une priorité, mais dans un sens, il va falloir penser à le soutenir, parce que nous voyageons, nous portons notre pays à travers le monde. Il ne s'agit pas de Kekatos ayant gagné une Palme, c'est la Grèce qui l'a gagnée, c'est aussi la Grèce qui est allée à la Biennale en Italie, par exemple. Il faudrait que les décideurs prennent soin de nous, mais s'ils ne le font pas, qu'ils aillent au diable.

Qui sont vos réalisateurs préférés et quel cinéma vous a influencé ?

Très contradictoires... J'adore Carlos Reygadas, Apichatpong Weerasethakul, John Cassavettes. Il y en a tant... Wong Kar-Wai, bien sûr, qui m'a donné l'envie de faire des films. Quand j'ai vu 2046, puis In the Mood for Love, je me suis dit « C'est intéressant : on n'a besoin de rien de particulier pour faire un film, il suffit de suivre des personnages et de voir où ils nous mènent ».

Robert Bresson, Abbas Kiarostami, aussi : des réalisateurs lents, en quelque sorte... Pourtant, je ne tiens pas à faire moi-même des films lents. J'adore aussi David Lynch : Twin Peaks est l'une des plus belles choses que j'aie jamais vues. Cette magie, toutes ces choses qui ne sont pas connectées entre elles, mais qui parviennent à créer un sens, comme dans un rêve....

Andrea Arnold, aussi, pour son mélange de dureté et sa tendresse. Oui, je suis influencé par beaucoup de réalisateurs, mais aussi par bien d'autres arts, la littérature, la poésie...

Vous avez évoqué Robert Bresson un peu plus tôt, ce qui nous sert de mauvaise transition pour nous amener à la France...

Oui, Robert Bresson... et Alain Resnais, aussi ! Quand j'ai vu L'Année dernière à Marienbad, je l'ai regardé deux fois le même jour. J'ai pensé « Mais qu'est-ce que c'est ?! ». Là aussi, la première scène était magique, l'exploration de cet endroit étrange, pluvieux, et cet hôtel... ça m'a renversé !

… et à votre expérience du Festival de Cannes.

Je m'étais déjà rendu au festival il y a 10 ans. Mon père, qui n'aimait pourtant pas le fait que j'étudie le cinéma, m'avait dit : « Je veux qu'on aille à Cannes, au festival, pour capter l'ambiance ». Une fois sur place, il m'a dit : « Si tu dois devenir réalisateur, alors, sois un réalisateur qui passe à Cannes, comme ça on pourra venir voir tes films ici ». 

Cette année, j'ai été ébahi par les gens du festival que j'ai rencontrés, ils étaient tellement gentils, tellement ouverts aux idées des autres... Ils nous ont accompagnés, mon équipe et moi, quand on a gagné la Palme Queer. Ils étaient vraiment là pour nous. C'était se faire des amis en un temps très court... Je suis heureux d'avoir vu ce visage du Festival de Cannes. On aurait pu penser que c'était désincarné, froid. J'ai été très agréablement surpris de voir que ce n'est pas le cas : ce sont des gens bien, ils vous traitent avec respect et attention. Pour ces raisons, il me reste de Cannes énormément de bonnes choses, au-delà de la récompense...

Vous préparez un long-métrage : pouvez-vous en parler ? 

Ce film portera sur ces deux hommes qui se rencontrent dans la station-essence. Ils vont s'aimer, se détester, s'aimer de nouveau, se re-détester... Une histoire sur la vie, sur les gens qui s'élisent mutuellement, qui ignorent qu'ils s'aiment et ne s'en aperçoivent que lorsqu'ils se perdent... C'est quelque chose de très simple, mais là encore, il y a cette tension. C'est plein de dialogues, ça vit.

L'histoire traite de ces deux personnes qui se sentent seules au début, puis seules à l'intérieur même de la relation ; elles se poursuivent sans cesse. Ce sera tourné ici, en Grèce, ainsi qu'aux États-Unis.

Dans des endroits particuliers, aux États-Unis ? Qu'y cherchez-vous ?

Dans des stations-essences américaines ! C'est une histoire d'amour et d'essence... 

Attention aux cigarettes dans les stations...

Oui, je sais, mais si on ne ne prend pas de risque, on n'ira jamais nulle part !

Avez-vous des événements, des films, à nous conseiller ces temps-ci ?

L'été, c'est une bonne saison pour revoir de vieux films. Par exemple Snake Eyes, des années 90 : c'est avec Harvey Keitel et Madonna. Madonna a le rôle de sa vie : elle est tout simplement gé-ni-ale. Auparavant, je ne portais pas Abel Ferrara si haut dans mon cœur... Mais quand j'ai vu ce film, j'ai pensé « Ce type est brillantissime ! ». 

En ce moment, j'ai envie d'aller voir le dernier Ari Aster. J'ai une profonde affection pour tous ses films. Celui-ci s'appelle Midsommar est dans les salles athéniennes, alors je conseillerais à tout un chacun d'aller le voir, parce que moi, en tout cas, j'en ai très envie !

Côté films récents, me vient aussi à l'esprit le dernier Xavier Dolan, Matthias & Maxime, que j'ai vu à Cannes. Pour moi, c'est un film simple et cool : l'histoire de deux gars. Je me demande pourquoi on attend du cinéma qu'il change le monde, il peut s'agir simplement d'une belle histoire, de bons acteurs. Oui, voilà, une histoire courte, un poème court, sur... rien : c’est très beau.

 

kekatos la distance entre le ciel et nous
© Authorwave, BlackBird Productions, Tripode Productions

The Distance between us and the sky

2019

De Vasilis Kekatos

Avec Nikolakis Zeginoglou et Ioko Ioannis Kotidis

Production : Eleni Kossyfidou – Tripode Production - BlackBird Productions

Filmographie complète (trailers) : Vasilis Kekatos sur Vimeo

 

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Fanny VAURY

Émerveillée depuis longtemps par la Grèce, je décide de m'y établir en 2018. Quand je n'explore pas Athènes ou ses alentours, je partage mon temps entre le graphisme, le webdesign et l'écriture.
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