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Le Mystère Henri Pick: Rencontre avec Rémi Bezançon et David Foenkinos

Par Fanny VAURY | Publié le 12/04/2019 à 11:00 | Mis à jour le 14/04/2019 à 08:38
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Tiré du roman de David Foenkinos et réalisé par Rémi Bezançon, Le Mystère Henri Pick vient clore le Festival du Film Francophone. Un mystère qui pique notre curiosité : rencontre avec ses créateurs.

C'est dans l'énigmatique bibliothèque des manuscrits refusés, à Crozon, petite ville bretonne, que Delphine, éditrice junior chez Grasset, exhume un chef-d’œuvre endormi, jamais publié ni même soumis à quelque maison d'édition que ce soit. La jeune femme sent qu'elle a trouvé une pépite : elle le fait aussitôt publier. Écrit par Henri Pick, un pizzaiolo défunt dont la famille ignorait le goût pour l'écriture, le roman, nimbé de mystère, est un succès d'édition absolu. Jean-Michel Rouche, critique littéraire en vue, ne l'entend pas de cette oreille : pour lui, un livre aussi brillant n'a pas pu être rédigé par ce « petit pizzaiolo breton ». Quitte à en perdre la tête, l'homme décide de mener l'enquête. Joséphine Pick, fille de l'auteur présumé, s'associe à son enquête dans le but inverse : prouver que c'est bien son père qui l'a écrit.

Après Le premier Jour du reste de ta vie, Un heureux Événement ou Zarafa, Rémi Bezançon signe ici un nouveau film, vif et enlevé, à l'image du roman qui l'a inspiré. Le spectateur s'engouffre avec plaisir dans l'enquête aux allures de polar, conduite avec maestria par Fabrice Luchini, alias Jean-Michel Rouche, et Camille Cottin en Joséphine Pick.

Présents à Athènes pour la projection spéciale du film, l'écrivain et le réalisateur, dont les affinités amicales et créatives transparaissent de toute évidence, ont répondu à nos questions.

Fanny Vaury : L'écriture de David Foenkinos, très incarnée et nourrie de dialogues, est-elle une aide à l'adaptation cinématographique ?

Rémi Bezançon :  David a une écriture assez cinématographique. Il raconte des histoires, ce qui n'est pas le cas de tous les écrivains, avec un début, un milieu et une fin ; c'est ce qu'on recherche dans le cinéma. Il a des dialogues justes et drôles que j'aime beaucoup. Il a aussi souvent des personnages hauts en couleur. C'est très cinématographique.

Le film est librement adapté du roman : le père de l'éditrice y devient libraire, pour expliquer plus rapidement certains éléments de l'intrigue, la genèse de l'histoire d'amour entre Delphine et son compagnon disparaît...

RB : Oui, l'adaptation, c'est très libre. En fait, c'est la même histoire, mais avec un point de vue différent. C'est normal, je suis un moteur aussi, j'avais besoin de m'approprier cette histoire.

Il y a 400 pages dans le livre, j'ai dû faire un choix. J'ai choisi un personnage, le critique littéraire, je n'ai pas pu traiter tous les personnages de ce roman choral.

David Foenkinos : Ce sont des récits complémentaires, en fait.

Quel effet cela fait-il de voir son œuvre adaptée par autrui ? Dans votre cas, David Foenkinos, ce n'est certes pas la première fois, mais redoute-t-on de voir figée l'image mentale que donne son roman ?

DF : Je ne redoute pas grand-chose : j'ai la chance inouïe de pouvoir vivre de ce que j'aime, de travailler beaucoup. Je ne suis pas un “psychopathe” de mon œuvre, j'essaie de ne pas m'angoisser pour des choses qui ne sont pas majeures. Si le film est bien, j'en suis très heureux, et là, c'est le cas, le film est formidable. Si le film est moins bien, ce n'est pas très grave...

Que ce soit quelqu'un d'autre qui réalise, ou moi-même (pour la Délicatesse), ou que j'écrive un scénario original, par exemple, je trouve ça toujours très fort de créer des personnages et de les voir incarnés. Quand Rémi m'a annoncé qu'il pensait à Luchini pour Jean-Michel Rouche, j'ai trouvé ça hyper-excitant. Quand j'écris un journaliste littéraire, un peu au bout du rouleau, dépressif, et que j'ai la chance de le voir incarné par Luchini, c'est assez magique.

Et j'adore les acteurs : en tant que réalisateur, quand j'écris pour les acteurs, Audrey Tautou ou Karin Viard, par exemple, quand je vois leur intelligence et tout ce qu'elles apportent aux personnages, j'ai l'impression qu'elles en prennent possession, davantage encore que ce que j'avais imaginé.

Quand on a été adapté à l'écran, par d'autres ou par soi-même, y a-t-il un risque de “perdre en fraîcheur” dans l'écriture, ou est-ce au contraire une ouverture mentale, une source d'inspiration potentielle ?

DF : On me demande tout le temps si je pense aux films en écrivant, mais dans cette question, il s'agit de savoir s'il existe un risque, celui de modifier son écriture et donc de perdre en saveur littéraire... Je vais vous dire : tous mes derniers livres sont adaptables, ils racontent des histoires et peuvent donc devenir des films. Je n'aurais aucune difficulté à me dire pendant l'écriture d'un livre qu'il pourrait donner lieu à un film. Je ne pense pour autant jamais que ça fera un film.

D'ailleurs, le Mystère Henri Pick a donné lieu à beaucoup de propositions d’adaptation : j'ai choisi Rémi, évidemment, mais ce qui m'a étonné, c'est que je ne pensais pas que ça pouvait donner un film. C'est un livre qui est très littéraire ; il contient beaucoup de digressions, de psychologie, de personnages. C'est vrai qu'il raconte une histoire, qu'il a une trame, mais je n'ai jamais été infiltré par l'idée qu'on pouvait en tirer un film.

Dans mon dernier roman, qui est incroyablement adaptable, je passe beaucoup de temps à aller au plus profond de la psychologie. Ce qui m'intéresse le plus, c'est quand même d'écrire de la littérature. Donc, même si j'ai le goût de raconter des histoires, ça me va très bien si ça ne donne pas de film, ce n'est jamais une fin en soi.

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@ Studio Kominis Photography

Est-ce un défi de rendre palpitante une enquête littéraire, de donner envie au grand public de se plonger dans ce monde, tout en lui faisant adopter les codes du genre policier ?

DF : C'est le mot, c'était un vrai “défi”. Je n'ai jamais écrit ce type de livre et pour moi, c'était en effet un défi de me dire « je vais créer une énigme dont la résolution sera dans les dernières pages ». Pour moi, il y avait un enjeu littéraire, et presque un amusement, puisque je ne l'avais jamais fait auparavant. J'aime toujours changer de style, me donner des défis, ou en tout cas m'exciter intellectuellement. J'ai trouvé que c'était passionnant de s'y essayer. Toi aussi, non, Rémi, c'est ce que tu aimais ?

RB : Oui, et le postulat initial était très cinématographique : cette bibliothèque des livres refusés, ce manuscrit retrouvé, c'est très romanesque. Il suffisait de choisir son axe, j'ai choisi celui du critique littéraire et de l'enquête, ce qui n'est pas vraiment le cœur du livre. C'était très jubilatoire, de jouer avec le genre du “Whodunnit” : on ne cherche pas qui a tué, mais qui a écrit. Il y a aussitôt quelque chose d'accrocheur, dans cette histoire. Même si, en effet, l'environnement maison d'édition/littérature, peut sembler un peu ennuyeux, finalement, le film est un carton. J'en suis très heureux : ce n'est pas évident, avec ce genre de film, de faire venir les gens en salle, et pourtant ils sont venus, grâce au talent de David, à Luchini, Cottin, à l'humour, à tout cet enrobage et à l'histoire, bien sûr.

Dans la mise en scène, comment créer le suspense ? La musique, aussi, assez présente, n'a-t-elle pas une importance toute particulière pour rythmer les séquences, les rendre haletantes ? Y a-t-il d'autres “astuces” ?

RB : Je voulais pour ma part m'amuser avec les codes du film de genre, que j'aime beaucoup, mais sans le caricaturer car c'est quelque chose que je n'aime pas, que je trouve trop facile. Je voulais plutôt m'en inspirer, jouer avec lui et lui ajouter des touches d'humour. J'aimais bien l'idée que ces enquêteurs n'en sont pas de vrais. C'est un procédé cinématographique qui marche toujours : avoir des gens qui ne sont pas faits pour ça et qui vont quand même le faire. Le personnage qu'interprète Luchini, très parisien, dans son grand appartement, va se retrouver en Bretagne à mener son enquête. Une enquête parfois d'ailleurs un peu ridicule, comme lorsqu'il se retrouve avec le club de lectrices de policiers de Crozon : c'est ça qui m'amuse, moi.

DF : Oui, et c'est vrai que la musique, par exemple, est incroyablement judicieuse... Comment adaptes-tu ta mise en scène, par rapport à cette notion de suspense ?

RB : D'une part, j'avais envie de jouer avec le genre, mais ce qui m'a guidé par ailleurs dans la mise en scène, c'est que je me suis beaucoup adapté à Fabrice Luchini. Je me suis beaucoup renseigné avant, j'ai appelé Ozon, Le Guay... Ils m'ont expliqué comment ça se passait : avec Fabrice, il ne faut pas multiplier les plans, pas plus de trois prises, non plus. Je n'ai donc pas multiplié les axes, ni les valeurs de plan, j'ai préféré faire des plans assez beaux, élégants, mais peu nombreux. Il y a ainsi assez peu de plans dans le film.

À quoi cela tient-il ? Est-ce une méthode personnelle qu'a développée Luchini, ou est-ce plutôt qu'il a peur de perdre son élan d'acteur si on multiplie les prises ?

RB : Non, en fait, c'est un homme très impatient. Je me croyais impatient, mais j'ai trouvé mon maître. Il faut que ça aille vite, et qu'il ne s'ennuie surtout pas. Mais le tournage s'est très bien passé.

DF : En fait, il ne s'agit pas d'une lubie. Chaque acteur est un instrument avec lequel tu travailles ; lui, Luchini, était au service du film. Il est très généreux dans sa façon de porter le film. S'il estime qu'un excès de prises va lui faire perdre de sa saveur, c'est plutôt intelligent de la part de Rémi de s'adapter.

RB : Je pars du principe que si un acteur se sent à l'aise sur un plateau, c'est gagné.

DF : Et ça n'a rien à voir avec un caprice, c'est un truc collectif, le cinéma.

RB : Ce sont des êtres humains ; la direction d'acteurs, c'est de la psychologie. Chabrol disait que la direction d'acteurs, c'est 95% de casting. Il a raison. Luchini, on le met en condition, on le dirige, mais ça reste Fabrice Luchini.

DF : Les acteurs savent ce qu'ils sont venus faire...

RB : Évidemment, ils ont lu le scénario, ils savent exactement où ils vont. Bien sûr, on va les aiguiller un peu. Mais c'est marrant, Luchini - et c'est là l'intelligence de l'acteur - qui a tourné dans beaucoup de films, pensait tout le temps la scène d'avant et celle d'après.

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@ Studio Kominis Photography

Non seulement il vous a proposé le nom de Camille Cottin, mais il l'a beaucoup orientée, par ailleurs. Il lui a par exemple suggéré d'avoir un certain recul, dans son jeu...

RB : Camille était très en demande. Luchini a eu lui-même des maîtres : Jouvet, Bouquet et Guitry (bien qu'il n'ait pas connu ce dernier) et il est lui-même un passeur d'expérience, il est dans la transmission de savoir. C'est d'ailleurs la première fois que j'apprends autant avec un acteur : on a beaucoup parlé du jeu et c'était passionnant. C'était même génial.

La présence d'Hanna Schygulla était-elle un petit cadeau que vous vous êtes fait à vous-même, comme un petit “plaisir personnel” ?

RB : Oui, j'aime beaucoup le cinéma de Fassbinder, et Hanna Schygulla est cultissime. Même Fabrice était assez impressionné, c'était la première fois qu'il y avait quelqu'un de plus “important” que lui, c'était chouette.

DF : C'est toi qui as voulu l'inviter dans le film ?

RB : Oui. Elle n'est pas polonaise, mais ce n'est pas grave. Elle a un accent un peu étonnant, mais ça marche (rire).

Pour vous, comme le suggèrent le film et le roman, l'art désintéressé peut-il exister ? Que ce soit par exemple une œuvre dénuée de toute volonté politique, ou une œuvre d'ermite, qui se moque d'être découverte par un public et n'existe que pour elle-même ?

RB : Douanier Rousseau ou le Facteur Cheval, ces gens-là sont passionnants, effectivement. Douanier Rousseau n'avait jamais vu une toile de sa vie et il a peint des choses ahurissantes. C'est fou.

DF : Dans mon livre, en effet, ça pourrait être un postulat. J'utilise la vie de Vivian Maier pour accompagner l'idée que l'on peut être une force de l'ombre, créer sans avoir besoin de le partager : ça rend absolument crédible l'idée qu'un homme qui fait des pizzas en Bretagne écrive, n'ait jamais dit à personne qu'il écrivait ni qu'il lisait.

La création tient de la vie intime. C'est d'ailleurs toute la folie, un peu paradoxale, de chaque créateur. Je suis heureux d'avoir du succès, de connaître cette lumière-là, mais également d'avoir des moments de disparition, d'ombre. Je comprends tout à fait qu'on ait le fantasme de disparaître derrière son œuvre, ou que son œuvre n'ait pas toujours un écho. Et j'ai besoin de penser, dans le film comme dans le livre, que mon histoire est crédible : oui, c'est tout-à-fait possible de créer dans l'ombre, à plus forte raison dans une époque où on cherche tout le temps la lumière.

RB : C'est possible dans certains arts, mais peut-être pas dans le cinéma. C'est à la fois une industrie et un art. On peut faire de la photo, de la peinture, écrire, mais le cinéma c'est un art collectif, non transposable dans cette perspective.

Éprouve-t-on un malin plaisir à malmener la critique ou à s'en amuser, dans un cas comme dans l'autre ?

RB : Il ne faut pas accorder plus d'importance que ça à la critique, en fait. On en a pas mal parlé, avec Fabrice, et je pense que nous, en tant qu'artistes, on fait les choses. Les critiques peuvent dire ce qu'ils veulent ; pour notre part, nous sommes dans l'action. C'est à dire que si on n'existait pas, ils n'existeraient pas : l'inverse n'est pas vrai.

DF : On m'a beaucoup dit que dans le livre, je réglais mes comptes avec l'édition, le milieu littéraire, parce que je m'y moquais de Beigbeder et de beaucoup d'autres gens, mais c'est en fait extrêmement bon enfant. C'est pour moi le contraire : le film et le livre mettent en avant ceux qui aiment la lecture, les passionnés.

RB : C'est ça qui me plaît aussi, et d'ailleurs, le plus beau compliment qu'on puisse me faire c'est « ça m 'a donné envie de lire ».

Un film de Rémi Bezançon Avec Fabrice Luchini, Camille Cottin, Alice Isaaz

Durée: 1h40

Vous habitez à Thessalonique ? Dans le cadre du festival du film francophone de Thessalonique, le film est programmé ce vendredi 12 avril à 18h au cinéma John Cassavetes.

Sortie officielle dans les salles de cinéma grecques : le 9 mai. 

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Fanny VAURY

Émerveillée depuis longtemps par la Grèce, je décide de m'y établir en 2018. Quand je n'explore pas Athènes ou ses alentours, je partage mon temps entre le graphisme, le webdesign et l'écriture.
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