À la croisée de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, la Grèce occupe une position géopolitique stratégique. Face aux tensions croissantes en Méditerranée orientale, aux défis sécuritaires persistants et à la résurgence des rivalités historiques, elle se retrouve à la fois en première ligne et au cœur des dispositifs défensifs européens et transatlantiques. Dans un environnement instable, marqué notamment par la guerre à Gaza (2023-2024), l’intensification des tensions OTAN-Turquie, et la militarisation croissante de la région. Athènes cherche à renforcer ses garanties de sécurité tout en réévaluant ses alliances.


Des garanties sécuritaires à consolider : entre menace turque et instabilité sud-méditerranéenne
Le 16 août 2020, un navire de recherche sismique turc, l’Oruç Reis, escorté de bâtiments de guerre, pénètre dans la zone économique exclusive (ZEE) revendiquée par la Grèce au sud-est de l’île de Kastellórizo. Cette intrusion provoque une crise aiguë entre les deux pays, avec risque d’escalade militaire, rapidement désamorcée par la médiation allemande. Depuis, les violations répétées de l’espace aérien grec par des chasseurs turcs (plus de 10 000 cas enregistrés entre 2022 et 2024 selon l’état-major grec) entretiennent un climat de tension quasi-permanent.
En novembre 2019, Ankara et le gouvernement libyen de Tripoli (GNA) signent un mémorandum d’entente sur la délimitation maritime, redessinant les frontières en Méditerranée au détriment des zones revendiquées par Athènes et Le Caire. En réponse, la Grèce expulse l’ambassadeur libyen et signe en août 2020 un accord concurrent avec l’Égypte. La rivalité turco-grecque s’exporte ainsi vers la Libye, pays toujours instable malgré la conférence de Berlin II (juin 2021) et les accords de cessez-le-feu.
Du point de vu de l’immigration, 2022 marque un tournant : entre janvier et novembre, plus de 18 000 migrants illégaux sont interceptés à la frontière terrestre gréco-turque à Evros, selon Frontex. Le 21 février 2023, Athènes dénonce publiquement l’« instrumentalisation politique » des migrants par Ankara, en violation de la déclaration UE-Turquie de 2016. La construction d’un mur frontalier de 35 km a été prolongée pour atteindre 140 km d’ici fin 2026.
Dans ce climat tendu, la Grèce poursuit une stratégie de réarmement accéléré : en janvier 2022, le gouvernement Mitsotákis signe l’achat de 24 Rafale français, suivi en mars 2023 par un contrat pour 3 frégates Belharra (livraison prévue en 2025-2026). En octobre 2022, Washington donne son feu vert à une vente potentielle qui pourrait concerner jusqu’à 40 chasseurs F-35 à la Grèce.
L’OTAN : un pilier traditionnel réaffirmé, mais en mutation
Membre de l’OTAN depuis 1952, la Grèce continue d’être l’un des plus importants contributeurs financiers de l’Alliance. En 2024, elle y consacre 3,01 % de son PIB (source : rapport OTAN, juillet 2024), juste derrière les États-Unis. Cet investissement est motivé par la perception d’une menace directe en Méditerranée orientale et par la nécessité d’être un partenaire fiable.
Lors du sommet de l’OTAN à Vilnius en juillet 2023, puis à La Haye en juin 2025, Athènes a plaidé pour une meilleure prise en compte des menaces au sud de l’Europe, au-delà du front russo-ukrainien. Le Premier ministre Kyriakos Mitsotákis y a rappelé que « la Méditerranée orientale est un front stratégique à part entière, où les tensions sont durables, multidimensionnelles et souvent sous-estimées ».La Grèce a engagé en 2024 une révision de sa doctrine de défense nationale intégrant davantage les dimensions cyber, spatiales et maritimes et accordant une place croissante à la résilience énergétique.
L’Union européenne : un cadre plus souple, plus adapté aux priorités grecques
Au-delà de l’OTAN, la Grèce cherche à renforcer ses marges d’autonomie via l’Union européenne. Le 27 mai 2025, le Conseil de l’UE approuve l’instrument SAFE (Security for Action in Europe), un programme de prêts à hauteur de 150 milliards d’euros pour moderniser les capacités de défense des États membres. Athènes salue une « étape historique » pour la défense européenne, soulignant que ces fonds permettront de renforcer la surveillance frontalière, les infrastructures critiques et l’autonomie industrielle.
La coopération structurée permanente (CSP/PESCO), relancée depuis 2017, a vu la Grèce participer activement dans 10 projets en 2024, notamment dans la surveillance maritime, la lutte anti-drone, et la logistique militaire. Le pays soutient également l’Initiative d’intervention européenne (IEI) portée par la France, qui vise à constituer une force de réaction rapide, complémentaire à l’OTAN.
Enfin, la Grèce poursuit une politique active de diplomatie de défense bilatérale. L’accord stratégique signé avec la France en septembre 2021, incluant une clause d’assistance mutuelle en cas d’agression, reste un pilier de cette stratégie.
Entre ancrage atlantique et ambition européenne, une ligne grecque affirmée
Face à une instabilité chronique en Méditerranée, la Grèce joue sur plusieurs tableaux : loyauté envers l’OTAN, mais volonté d’autonomie au sein de l’UE. Les dernières évolutions, du sommet de La Haye à l’adoption du programme SAFE, confirment que la défense européenne entre dans une nouvelle phase, plus concrète et mieux adaptée aux réalités régionales. Pour Athènes, cette transformation est autant une nécessité géopolitique qu’un levier d’influence. Elle entend rester, comme le déclarait le ministre de la Défense Nikólaos Dendias en avril 2025, « un pilier de stabilité dans un arc d’instabilité ».






















