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Hors d'haleine : 'Patision Avenue' de Thanasis Neofotistos

Par Fanny VAURY | Publié le 20/03/2019 à 07:10 | Mis à jour le 20/03/2019 à 11:34
'Patision Avenue' de Thanasis Neofotistos

Largement plébiscité à São Paulo, Venise et Clermont-Ferrand, son court-métrage, Patision Avenue, a été présenté en avant-première à la Cinémathèque d'Athènes, ce dimanche 17 mars.

Non content d’être sélectionné pour l’ouverture de la Mostra de Venise 2018, Patision Avenue a reçu 3 distinctions lors du 41e Festival du Court-Métrage de Clermont-Ferrand : le Prix Canal+, le Prix Spécial du Jury, ainsi qu’une présentation aux European Film Awards. Le jeune réalisateur grec, par ailleurs architecte diplômé, nous a accordé un entretien exclusif et généreux.

Fanny Vaury : Pouvez-vous nous décrire votre parcours, de vos premiers films d'adolescent faits maison à votre récent Prosefhi : Greek School Prayer ?

Patision Avenue

Thanasis Neofotistos : Adolescent, j'étais très introverti. C'est pourquoi, je crois, je créais ces histoires ; j'y ai trouvé une issue. La réalisation m'a permis de sortir, de voyager hors de mon monde quotidien. Le premier film que j'ai vu au cinéma était Jurassic Park. J'ai compris alors qu'il existait plus de mondes que celui dans lequel nous vivons...

Pouvez-vous nous dire comment vous êtes passé d'une formation d'architecte à une école de cinéma ?

J'ai étudié l'architecture qui offrait alors un niveau d'études universitaires élevé (à mon époque, il n'y avait pas de formation de cinéma). C'est sans doute aussi parce que mon père était architecte, j'ai suivi ses pas. Je n'en regrette rien. L'architecture est très semblable à la réalisation de films. Le nom-même, « architecture », qui vient d'αρχιτεκτονική, signifie « origine de tous les arts »... J'en ai gardé l'attention portée à l'espace, à la lumière, ainsi que la capacité à organiser quelque chose de grand, qui implique de nombreuses équipes. L'architecture comme le cinéma demandent un travail collectif. Les deux ont beaucoup en commun.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la genèse de Patision Avenue, votre dernier opus ?

Prosefhi : Greek School Prayer, qui a constitué ma thèse de fin d'études, et qui traitait d'un pan de mon adolescence, d'une période d'éveil sexuel, de mes années de lycée, avait été très bien accueilli dans les festivals.
Ensuite, j'ai commencé à écrire Patision Avenue. Je voulais cette fois traiter d'Athènes et de la façon ultra-rapide dont ses habitants peuvent modifier leurs buts, les chemins qu'ils empruntent, en fonction des événements très soudains qui peuvent se produire en Grèce. Mais après avoir écrit Patision avec mon équipe, j'ai réalisé que le film traitait en fait de ma mère. Cette femme, Katerina (NDLR : le personnage principal), je la voyais comme ma mère. Elle doit définir ses priorités, entre le fait d'être mère et d'avoir une carrière. C'est ce qu'enfant, j'avais perçu : ma mère devait choisir entre moi et le reste de sa vie – bien qu'elle ne soit pas actrice. Donc Patision est né de mon histoire personnelle. Le protagoniste, c'est ma mère ; moi, je suis l'enfant au téléphone qui attend son retour à la maison.

patision avenue

Vous avez raconté ce pan d'adolescence dans Prosefhi ; dans Pogoniskos, vous aviez filmé vos grands-parents dans leur hameau de l'Épire puis vous dédiez Patision Avenue à votre mère. Avez-vous la sensation d'être travaillé par certains thèmes récurrents : la famille, le temps qui passe, l'enfance ?

Oui, bien sûr, totalement. Pour les artistes, créer est une manière d'exprimer ses sentiments intérieurs et de trouver en soi une forme de psychothérapie. Mes sujets sont en effet toujours la famille, les racines, la mère, bien sûr. Je crois que je suis aussi réalisateur pour la simple et bonne raison que je veux en découvrir plus long sur moi. À mesure que je gagne en expérience et en connaissance de moi-même, il me semble que ce processus est de plus en plus organisé et conscient.

Dans votre travail, votre style personnel se décline avec une grande variété. Couleurs, photographie, cadrage, vous avez plusieurs styles en un seul.

Dans le cas de Patision Avenue, il s'agit d'un plan-séquence unique, puissant, caméra à l'épaule, aux couleurs désaturées. D'un point de vue technique, comment avez-vous procédé pour traverser ainsi la fourmillante Patision, avec sa circulation, ses passants ?

Oui, je suis une personne haute en couleurs (rire). Quant à Patision Avenue, ça a été un travail très difficile. Le choix du plan-séquence, nous l'avons décidé tous ensemble de façon collégiale. Je pense que dans un court-métrage, il faut expérimenter. Ce format est vraiment idéal pour ça. En tant que joueur de jeux vidéo, j'aimais bien le principe du héros vu de dos et j'avais envie de tester ce dispositif dans un film. C'est pourquoi on suit cette femme de dos tout au long du métrage comme si on était à sa place. C'est un point de vue moderne.

Pour créer cette scène, nous avons eu besoin de 3 mois de préparation. On ne pouvait pas bloquer Patision, avenue centrale d'Athènes. Nous avons donc dû faire preuve de créativité. Par exemple, j'étais à côté de la caméra et de mon actrice, Marina Symeou, et j'agitais un grand drapeau à l'attention des piétons pour qu'ils me regardent moi, et non la caméra (rire). On a aussi dû faire diversion sur la place du Musée archéologique : des personnes de l'équipe ont surgi de nulle part avec des ballons et ont commencé à les offrir aux gens assis sur place. Tout le monde s'est rué sur les ballons, ce qui nous a permis de traverser la place sans être vus.

patision avenue

Puis pour organiser la scène des émeutes dans Exarcheia ?

Tout ce qui se passe après le Musée, dans Exarcheia, était « sous contrôle ». On a créé de toute pièce ces émeutes. Nous avions 70 figurants, ce qui est beaucoup, et là encore, il nous fallait être créatifs pour éviter les quiproquos avec la police ou les habitants du quartier. Les figurants enfilaient leurs vêtements noirs une minute seulement avant que le tournage n'arrive vers eux puis se déshabillaient vite pour remettre leurs vêtements ordinaires.

patision avenue

Enfin, nous tenions à l'effet de transition du jour à la nuit pendant cette scène de 10 minutes : nous n'avions donc que cette petite période de la journée pour tourner. C'était très intense, comme de passer un examen... mais on a adoré le faire. Tout le monde était en pleurs à la fin. C'était une  superbe expérience que je ne changerais pour rien au monde. Je ne sais pas si je pourrais recommencer, mais je n'y changerais pas un iota.

Dans Patision Avenue, on note un soin particulier apporté au traitement du son, comme dans Prosefhi. Vous avez collaboré plusieurs fois avec le designer sonore, Alejandro Cabrera. Comment travaillez-vous le son ? Comment concevez-vous cette « histoire sur l'histoire » ?

Oui, pour moi, le design du son est peut-être la partie la plus importante du film. De nos jours, on peut même créer un film avec un smartphone. Il y a tant de styles visuels possibles ! Mais le son, il n'y en a qu'un et pour moi, il se doit d'être parfait. Ce film, entièrement tourné avec un iPhone, Tangerine, qui avait été présenté aux Oscars, avait justement un son absolument parfait. Le son, c'est quelque chose dont on ne perçoit pas qu'il est aussi important, mais qui fait du film un objet de haute qualité.

Habituellement, je travaille en effet avec les mêmes personnes, nous formons une famille. Et Alejandro est excellent dans son métier. Il se sert toujours de sons réels, il n'utilise jamais de bibliothèques de sons. Les sons auxquels il recourt, il les a créés. Dans Patision Avenue, tous les sons sont pris sur le vif ; on n'a jamais eu recours à un studio. Ça rend le film plus réaliste, j'adore ce genre de procédé.

patision avenue

Vous êtes produit par une société grecque, Argonauts Production. Pouvez-vous nous livrer votre point de vue sur le cinéma et la production grecs ?

Oui, la société qui me produit est l'une des plus grandes en Grèce. Elle a produit certains blockbusters grecs ainsi que les films de Yannis Economides, l'un des meilleurs réalisateurs actuels du pays. À l'extérieur de la Grèce, je dirais que le cinéma grec est observé attentivement. C'est ce que j'ai ressenti dans les festivals. Pour parler de courts-métrages, par exemple, il y a toujours de très bonnes moutures grecques dans les sélections du monde entier. De son côté, un cinéaste comme Lanthimos a permis de renouveler l'intérêt porté à la création grecque.

Le problème, c'est qu'en Grèce, on distribue peu d'argent aux films, ces temps-ci. Dans mon cas, cela fait deux ans que j'attends une réponse officielle à la demande de financement de mon futur film, Peter and the Wolf. Ça complique les choses car dans l'industrie du cinéma, tout repose sur une bonne gestion du temps, sur le choix du « bon moment ». Maintenant que les choses vont bien pour moi, grâce à Patision Avenue, beaucoup de personnes attendent mon futur film (coproducteurs, etc) et si les fonds grecs ne se présentent pas suffisamment tôt, je ne sais pas ce qu'il en adviendra. C'est triste : je ne sais pas ce qu'il va se passer pour le cinéma si le gouvernement grec ne lui prête pas plus d'intérêt. Les auteurs de films, les artistes, proposent pourtant des œuvres de grande qualité...

patision avenue

En tant que journal francophone, lu par de nombreux Français en Grèce, nous souhaiterions savoir quel accueil vous a été réservé au Festival du Court-Métrage de Clermont-Ferrand en février 2019.

Pour moi, Clermont-Ferrand a été un rêve qui se réalise. Être simplement accepté dans le festival, sans même y être récompensé, je n'y aurais jamais cru. Cette année, il y a eu presque 10 000 candidatures dans le monde entier Clermont-Ferrand est le plus grand festival du genre. J'ai été retenu parmi 70 films dans cette compétition internationale : j'en ai été comblé ! Puis sont arrivées trois récompenses prestigieuses... Je n'ai pas encore réalisé, c'est extrême !

J'ai eu un immense plaisir à découvrir le festival de Clermont-Ferrand. Le public français a si bien accueilli le film... Et puis, le lieu est immense, une salle gigantesque de 1500 personnes : les applaudissements étaient stupéfiants.

Ah, d'ailleurs, j'ai créé la bande-annonce du Festival du Film Francophone de Grèce qui commence bientôt. Ces temps-ci, j'ai pas mal travaillé avec les Français.

Pour finir, pouvez-vous nous parler de Peter and the Wolf, qui est en cours de production ?

J'écris Peter and the Wolf, mon futur film, depuis trois ans environ ; je l'ai beaucoup anticipé. C'est un film très personnel par lequel j'explore mes racines. Il devrait sans doute être tourné à Pogoniskos, le village de ma famille. Mais actuellement j'en suis à la phase de financement. Les choses ne se passent pas exactement comme prévu, ou disons un peu plus lentement que ce que j'avais imaginé. Pour ne pas perdre de temps, j'écris déjà le film suivant, qui traitera aussi de la maternité et des racines. Je suis un peu hyper-actif. Je ne peux pas attendre dans l'inaction.

Avez-vous des conseils à nous donner, en matière de cinéma ou d'autres formes d'art ?

Les court-métrages grecs sont incroyables. J'ai du mal à conseiller, je préfère soutenir tous les réalisateurs. Je pense que la jeune génération grecque de cinéastes va laisser sa marque sur le paysage cinématographique.

En général, je dirais simplement : allez voir des films. Et plus particulièrement dans des salles de cinéma. J'adore que les gens aillent au cinéma.

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Une partie de l'équipe lors de la première, dimanche 17 mars, à la Cinémathèque

Plus d'informations

Bande-annonce du court-métrage Patision

Le site de Thanasis Neofotistos

Bande-annonce du Festival du Film francophone par Thanasis Neofotistos

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Fanny VAURY

Fanny VAURY a vécu à Paris, Metz et Lyon avant de voyager en Amérique du sud. Webdesigner, dès son retour, elle partage son temps entre l’écriture et son métier. En 2018, elle s’installe à Athènes, ville qu’elle aime depuis toujours.
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