Apparue au VIe siècle avant J.-C., la doctrine orphique exprime ce besoin de réponses métaphysiques auxquelles la religion grecque ne répond pas : la renaissance de l’âme (ce que les philosophes antiques appellent la métempsycose), et la vie après la mort


Du mythe aux mystères
Fils de la muse Calliope, Orphée est le plus grand des poètes, capable de séduire aussi bien les hommes que les animaux. Sa descente aux Enfers pour sauver son épouse Eurydice, bien que tragiquement interrompue par un regard, a fait de lui un médiateur privilégié entre le royaume des morts et celui des vivants.
Les mystères orphiques se fondent également sur le mythe de la naissance de Dionysos, parfois nommé Zagreus. Celui-ci est considéré comme la première incarnation de Dionysos. Il est issu de l’union entre Zeus et Perséphone, puis est tué par les Titans. Il se réincarne ensuite en Dionysos. Zeus foudroie alors les Titans, et de leurs cendres naît l’humanité.
Atteindre l’état orphique
Dans l’orphisme, l’homme est conçu comme un être double, composé à la fois d’une nature divine dionysiaque et d’une nature terrestre, héritée des cendres des Titans foudroyés par Zeus. Par des efforts constants de pureté, par la participation à des rites d’initiation et à des communions, l’homme peut réduire le nombre de réincarnations humaines et animales qu’il lui faut traverser avant d’atteindre l’état orphique. À ce stade, l’âme, libérée de sa prison corporelle, se confond avec l’esprit divin.
Une ascèse rigoureuse : le refus de la viande
Le mode de vie orphique est marqué par une ascèse rigoureuse et par des interdits précis. Les initiés, appelés orphéotélestes, vêtus exclusivement de blanc, pratiquaient un végétarisme strict et refusaient de consommer tout ce qui est « animé ». Ce refus ne relevait pas d’un simple choix alimentaire, mais constituait une rupture radicale avec les traditions grecques du sacrifice sanglant.
En s’opposant au partage rituel entre hommes et dieux défini par le mythe de Prométhée, les orphiques affirmaient leur marginalité spirituelle, faisant d’eux l’un des premiers groupes végétariens de la Grèce antique.
L’orphisme et le christianisme : filiations et différences
Entre le christianisme et l’orphisme, on observe certaines ressemblances. Dans la doctrine orphique, la nature humaine est présentée comme double, fondée sur le corps, hérité des Titans, et l’âme, aspirant au divin. Cette dualité se retrouve dans la pensée chrétienne et philosophique, notamment chez Descartes, qui distingue le corps, régi par des lois mécaniques, de l’âme.
L’épisode d’Orphée aux Enfers peut également faire écho à la descente aux enfers du Christ après sa crucifixion. De la même manière, la résurrection de Dionysos rappelle celle de Zagreus.
Cependant, les différences restent nombreuses. Selon Joël Thomas, professeur de langue et littérature latines, « les préoccupations des Orphiques restent égoïstes. Car pour eux, le corps est entièrement mauvais ; le salut orphique passe alors par une forme de théologie négative : “Ne faites pas…”, à la différence des préceptes chrétiens, qui sont aussi et surtout sur le mode positif » (La place de l’orphisme dans les mouvements religieux du monde gréco-romain).
Orphée dans la culture et l’art
La figure d’Orphée a suscité d’innombrables représentations artistiques, aussi bien dans la peinture que dans la littérature ou la musique. Offenbach lui consacra une œuvre majeure avec l’opéra-bouffe Orphée aux Enfers (1858), écrit par les librettistes Crémieux et Halévy, dont l’air du Galop infernal est encore aujourd’hui mondialement célèbre.
Orphée est progressivement devenu moins un personnage mythologique qu’une incarnation de l’art lui-même, notamment du chant et de la poésie. L’adjectif orphique, fréquemment employé par les poètes (Rilke, Nerval) comme par la critique, désigne ce qui est marqué par une puissance mystérieuse de l’art. On parle ainsi de « chant orphique » pour qualifier une musique capable de provoquer une émotion profonde.
Apollinaire, quant à lui, nomme orphisme (Méditations esthétiques, 1912) un courant de la peinture d’avant-garde - Picasso, Delaunay, Léger, Duchamp -caractérisé par la prédominance des formes et des couleurs. La référence au mythe d’Orphée souligne alors que cette nouvelle peinture se prête à des analogies avec la musique, prolongeant ainsi, dans l’art moderne, l’héritage symbolique du poète mythique.
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