Le 22 décembre 2025, Jérusalem a accueilli le dixième sommet entre la Grèce, Chypre et Israël. Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, le président chypriote Nikos Christodoulides et le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahu y ont réaffirmé leur volonté d’approfondir une coopération stratégique, dans un contexte régional marqué par de fortes tensions.


Une alliance resserrée face aux bouleversements régionaux
« La session trilatérale vise à promouvoir la sécurité et la coopération dans la région sur une base positive, par le dialogue constructif », déclarait Nikos Christodoulides, à la veille de sa visite en Israël.
Le sommet s’inscrivait en effet dans un environnement géopolitique profondément dégradé depuis la dernière rencontre, organisée à Nicosie en septembre 2023. Depuis les relations entre Athènes, Nicosie et Ankara se sont nettement détériorées. La Turquie a été exclue du programme européen de défense SAFE, et des violations de l’espace aérien grec par des avions turcs ont été signalées pour la première fois depuis près de trois ans. Ankara continue par ailleurs de revendiquer de vastes portions des zones économiques exclusives grecques et chypriotes.
Première réunion trilatérale depuis les évènements du 7 octobre 2023, le sommet de Jérusalem symbolisait la volonté des trois partenaires de renouer avec la dynamique d’avant-guerre. A l’issue des discussions, une déclaration conjointe a été signée, mettant l’accent sur la coopération des trois pays portant avant tout sur la défense et l’énergie.
Cette coopération s’inscrit dans un format « 3+1 » impliquant aussi les Etats-Unis, soutien actif de cette alliance régionale.
L’énergie, un dossier toujours central
Comme lors des sommets précédents, les questions énergétiques ont occupé une place importante. Les dirigeants ont notamment évoqué le projet de câble électrique sous-marin Great Sea Interconnector, destiné à relier la Grèce, Chypre et Israël. Après plusieurs mois d’incertitude, le projet a repris en novembre dernier, malgré les réticences exprimées par Nicosie.
Les discussions ont également porté sur le corridor commercial « Inde–Moyen-Orient–Europe » (IMEC), initiative soutenue par Washington visant à renforcer la sécurité énergétique et la connectivité stratégique en Méditerranée orientale.
La défense, principal axe de la rencontre
Si le gaz offshore constituait le socle initial de l’alliance, son importance stratégique a progressivement décliné.
Comme le souligne le Jerusalem Post, « le gaz ne porte plus le poids politique ou stratégique qu’il avait autrefois ».
En revanche, la coopération sécuritaire s’est imposée comme le pilier central du partenariat.
« Nous avons convenu aujourd’hui d’approfondir notre coopération en matière de sécurité et de défense », a déclaré Benyamin Nétanyahu.
Cette coopération est déjà très avancée. Athènes et Tel-Aviv organisent chaque année environ quarante exercices conjoints, auxquels s’ajoutent des formations, des échanges de renseignements et des réunions opérationnelles.
Lors de la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran en juin dernier, la Grèce et Chypre ont servi de hubs d’évacuation pour les civils israéliens, tandis qu’Israël a utilisé des bases aériennes chypriotes. L’armée israélienne utilise aussi fréquemment le territoire des deux pays pour ses entrainements militaires.
« Notre coopération a donné des résultats concrets et continuera de le faire à l’avenir. Nous avons hâte de renforcer le partenariat trilatéral » a indiqué Kyriakos Mitsotakis à ce propos.
La déclaration prévoit une augmentation des ventes d’armes israéliennes à Athènes et Nicosie. Les deux pays ont déjà acquis pour plusieurs milliards d’euros de systèmes de missiles. M. Mitsotakis négocie actuellement l’achat de systèmes antiaériens et antibalistiques israéliens, dans le cadre du projet de défense multicouche « Bouclier d’Achille », estimé à environ 3 milliards d’euros. En décembre, le Parlement grec a également approuvé l’achat de 36 systèmes d’artillerie à roquettes PULS auprès d’Israël.
Les trois dirigeants ont annoncé l’intensification des exercices aériens et navals conjoints en Méditerranée orientale en 2026, ainsi que la création de groupes de travail spécialisés, pour faciliter le transfert de compétences et de renseignements.
Dans la foulée du sommet, un plan trilatéral de coopération militaire ainsi que deux accords bilatéraux impliquant les forces armées grecques, chypriotes et israéliennes ont été signés à Chypre.
Une alliance vivement critiquée
Ce rapprochement suscite toutefois de nombreuses critiques. Le maintien de relations étroites avec Benyamin Nétanyahu, malgré le mandat d’arrêt émis en novembre 2024 par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’Humanité, alimente la controverse. Mercredi 7 janvier, le Haut Commissariat aux droits de l'Homme de l'ONU a également accusé Israël de "discrimination systématique" envers les Palestiniens, s'apparentant à "une forme d'apartheid".
A Chypre, le parti communiste AKEL a exprimé ses réserves dans un communiqué :
« M. Christodoulides approfondit la coopération politico-militaire avec Israël sans prendre en compte les risques et les conséquences de ce choix »
En Grèce, le journaliste John Kountouris a dénoncé, dans une déclaration à l’agence turque Anadolu, une alliance qu’il juge alignée sur « l’agenda impérialiste propre d’Israël au Moyen-Orient et en Europe ».
Il accuse Athènes de « récompenser un État génocidaire » au lieu d’imposer des sanctions, et critique le rôle des États-Unis, soupçonnés de chercher à contrôler les infrastructures gazières régionales.
Les inquiétudes d’Ankara
La Turquie voit également cette alliance d’un mauvais œil. Malgré les assurances grecques selon lesquelles cette coopération ne vise aucun pays tiers, Ankara perçoit le rapprochement comme explicitement dirigé contre elle.
Benyamin Nétanyahu a d’ailleurs alimenté ces craintes en déclarant, sans la nommer :
« Ceux qui rêvent d’empires dans la région, il vaut mieux l’oublier »
Plusieurs observateurs évoquent l’émergence d’une coalition de dissuasion destinée à contrer les ambitions d’Ankara.
« Israël, la Grèce et Chypre construisent un mur de sécurité contre la Turquie », estime le journaliste israélien Itamar Eichner.
Le ministère turc des Affaires étrangères a qualifié l’alliance de menace pour la stabilité régionale, en particulier à Chypre.
« Les politiques de la partie chypriote grecque sapent la stabilité et la paix dans la région et risquent de déclencher une course aux armements sur l’île », a-t-il alerté.
Face à ces tensions, Nicosie adopte un ton plus mesuré. Il y a quelques semaines, Nikos Christodoulides a réaffirmé sa volonté de contribuer à l’amélioration des relations entre la Turquie et l’Union européenne, à l’occasion de la présidence tournante chypriote du Conseil de l’UE, entamée le 1er janvier 2026.






















