Lepetitjournal.com découvrait Julie Moulin en 2024, à travers son podcast Marcher entre les lignes sur les écrivains singapouriens. Déjà autrice de deux romans chez Alma Editeur, Jupe et pantalon paru en 2016 et Domovoï, en 2019, Lepetitjournal.com retrouve Julie à Singapour, pour qu’elle nous parle de son dernier livre L’insulation- Nouvelles de Singapour, paru le 22 janvier 2026, aux éditions Thierry Marchaisse.


L’insulation - Nouvelles de Singapour est déjà disponible sur le site de la librairie Akaroa French books, et prochainement à la librairie Kinokunyia de Singapour. Julie Moulin vous convie au lancement de son recueil de nouvelles le samedi 7 février 2026 à 16 heures à la médiathèque de l’Alliance Française de Singapour. La rencontre sera animée par Corinne Rousset. Lien pour s’inscrire
Pourquoi as-tu décidé de passer du roman aux nouvelles pour ton troisième livre ?
Ce n’est pas une décision délibérée. J’ai commencé à écrire ces nouvelles en 2021-2022. A cette époque, j’étais souvent alitée du fait de très grandes difficultés physiques. Pour tenir le coup moralement, j’avais besoin de continuer à écrire. J’ai commencé à le faire allongée sur mon lit avec mon ordinateur posé sur une petite tablette en bois au-dessus de mon ventre. Je ne pouvais pas travailler comme je le fais d’habitude pour un roman en prenant des notes manuscrites et en passant de longues heures assise devant mon ordinateur. Beaucoup de choses avaient cependant infusé en moi depuis mon arrivée à Singapour, des observations du réel transformées en sorte de rêves ou de fantasmes.
Quand on écrit des nouvelles, la forme que prenait mon écriture, il faut éviter les digressions et choisir le mot juste.
Quand je me suis enfin remise à écrire, allongée dans mon lit, c’était comme si j’expulsais quelque chose de très profond. Je voulais voir ce qui allait sortir de moi, sans autre préparation qu’un travail inconscient. Les textes se dévoilaient au fur et à mesure de l’écriture. Je reprenais ainsi mon travail le lendemain, puis le surlendemain, par petites touches, tributaire de mon corps… Je me suis toutefois astreinte à écrire chaque nouvelle en moins de cinq jours. Il fallait que je réussisse à écrire de façon très ramassée. Quand on écrit des nouvelles, la forme que prenait mon écriture, il faut éviter les digressions et choisir le mot juste.
Mon recueil doit aussi beaucoup à la poète et nouvelliste singapourienne Clara Chow dont je parle dans les premiers épisodes de mon podcast « Marcher entre les lignes ». Je l’ai découverte à travers un recueil de nouvelles Dream Storeys publié en 2016 chez Ethos Book. C’est vraiment l’un des meilleurs ouvrages que j’ai lus ici à Singapour. J’ai pu la rencontrer à plusieurs reprises. Elle aussi souffre de problèmes au dos. Elle comprenait parfaitement ma situation. Une fois, alors que j’étais déprimée, moins à cause de ma perte de mobilité que de l’impossibilité d’écrire pendant de longues périodes de temps en position assise, elle m’a dit : “write short”. À cette époque, je ne pouvais plus écrire couchée car on venait de me découvrir une compression de la moelle épinière, j’avais été opérée et il m’était interdit de surélever mon cou avec des coussins. J’étais dans une impasse. Je lui suis reconnaissante de m’avoir incitée à continuer d’écrire ces nouvelles plutôt qu’un roman (ce que j’essayais alors de faire à la demande de mon précédent éditeur). L’écriture de formes brèves me correspondait plus, dans le fond comme dans la forme, et c’est ce dont physiquement j’étais capable.
Un roman demande une endurance que mon corps ne pouvait pas fournir. L’écriture de formes brèves me correspondait plus.
Évidemment, une fois que j’avais écrit un texte, il ne s’agissait que d’un premier jet, je les ai beaucoup retravaillés. Quand j’en ai eu sept ou huit, je les ai présentées à mon ancienne maison d’édition, Alma Editeur, mais j’ai eu droit à une réponse, que j’ai beaucoup entendue par la suite, selon laquelle les recueils de nouvelles ne se vendent pas en France sauf pour les auteurs très célèbres. On m’a conseillé d’écrire plutôt un autre roman, j’ai essayé, comme je le disais, mais le manuscrit a été refusé. Un roman demande une endurance que mon corps ne pouvait pas fournir. Entre-temps je continuais d’étoffer mon recueil selon le principe d’une écriture serrée et rapide. En 2025, j’ai retravaillé toutes les nouvelles que j’avais écrites depuis 2021 et je les ai soumises à d’autres maisons d’édition. Je remercie les éditions Thierry Marchaisse d’avoir fait ce pari avec moi ! Lisons des nouvelles ! Ce sont des mondes en soi.

Je pars de la réalité quotidienne de Singapour mais ensuite je dérape
Comment as-tu choisi le titre L’insulation - Nouvelles de Singapour ?
J’ai créé le mot “insulation” à cause de sa proximité sonore avec les mots “insularité”, puisque nous sommes sur une île, et “insolation” à cause de la chaleur. J’ai découvert en même temps qu’insulation était un mot ancien qui existe en français et qui fait référence à l’isolement. Cela illustre aussi mon propos. “Nouvelles” peut à la fois faire référence au genre littéraire mais aussi signifier “donner des nouvelles à quelqu’un”. On ne retrouve “Singapour” que dans ce sous-titre. Dans mes textes, jamais je ne mentionne Singapour. Je fais tout le temps référence à ‘l’île”, “les tropiques”, “l’île tropicale” même si les textes en sont inspirés puisqu’ils sont nés d’observations que j’ai faites ici, mais mon objectif n’était ni d’écrire sur Singapour ni de documenter ma vie d’expatriée. Singapour s’est transformée en une espèce d’île fantasmagorique sous les tropiques où l’on a chaud et où l’on se trouve souvent dans un état d'hébétude. Je pars de la réalité quotidienne de Singapour mais ensuite je dérape. On glisse assez vite dans le fantastique et un sentiment d’étrangeté. Peut-être parce que beaucoup de choses nouvelles me paraissaient étranges, surtout au moment de la pandémie !
Mes éditeurs souhaitaient que Singapour apparaisse tout de même dans le sous-titre. Les personnes qui vivent ou ont vécu à Singapour remarqueront les références et comprendront les allusions, mais il y a des choses qui sont inspirées d’autres lieux, en l’occurrence de la France, que j’ai parfois transplantées ici. Ainsi, la nouvelle “Améliorez votre expérience de voyage” fait référence à la SNCF qui proposait sur son site internet d'“améliorer son expérience de transport”. Cela m’avait fait rire, je me suis dit que ça ne voulait rien dire, c’est de la novlangue. De là, je me suis imaginée des trajets en bus à Singapour pour lesquels on aurait pu choisir, sur une application, à côté de quel voisin s’asseoir. D’ailleurs, ce n’est pas si dystopique, la SNCF vient de lancer une offre de wagons sans enfant ! Pareil pour la nouvelle “Insulation - II”, dans laquelle des gens jettent des bouteilles en plastique à la mer et revendiquent leur droit à polluer, je me suis inspirée des antivax en France, à l’époque du Covid. Mais chacun peut y lire ce qu’il veut. Je n’ai jamais non plus écrit “Covid” dans mon recueil. Il y a juste un virus qui rôde.
Qu’est-ce que représente la page de couverture ?
C’est une image de la serre tropicale du “Cloud Forest” de Singapour, retravaillée par Denis Couchaux, chargé de la conception graphique pour les éditions Thierry Marchaisse. Il avait lu mes textes et la nouvelle nimbée de vert « Délit de photo aggravé » l’a inspiré. On a fait plusieurs essais de couverture parce que je ne voulais pas que l’on puisse précisément identifier Singapour. Finalement, cette proposition de couverture a plu à la fois à mon éditeur et à moi, je la trouve fantastique.

Dans ce livre, tu racontes une île plus brute que l’image habituelle de Singapour. Est-ce ainsi que tu as appréhendé la Cité-État ?
Chaque auteur traduit de façon différente la réalité. Moi j’aime bien regarder ce qui se passe en coulisse, les détails, l’insolite. Comme dans Jupe et pantalon et Domovoï, je viens chercher ce qu’il y a derrière l’évidence. C’est comme ça que je vois le monde, ce à quoi je suis sensible. De même, je me suis mise à lire de la littérature singapourienne, qui fait l’objet de mon podcast. Grâce à ces auteurs locaux, j’ai eu accès à une autre réalité de Singapour, pas juste le côté riche et éblouissant. Je suis allée vers cette littérature pour chercher ce qu’il se passe en vrai dans la vie des gens, quel est leur quotidien et quelles sont leurs préoccupations. Ce que j’ai écrit de mon côté est encore différent. Comme dans mes romans, j’ai besoin de basculer dans quelque chose d’un peu absurde pour parler de choses très concrètes.
Tu écris sur un chauffeur de taxi, un portier d’une enseigne de luxe, une employée qui vide une poubelle, les travailleurs migrants, c’était important pour toi de donner de la visibilité à ces personnes qui sont indispensables au fonctionnement de Singapour ?
Oui, parce qu’ils sont souvent invisibilisés. Mes textes versent dans le fantastique mais ces gens sont réels. Du fait de ma santé, je prends beaucoup de taxis. Ici, on a tous des anecdotes sur tel ou tel chauffeur de taxi. Une fois, j’avais pris un taxi et son chauffeur était en costume, il nous a raconté à mon mari et moi qu’il venait de perdre son travail qui aurait pu être le même que le nôtre, qu’il se retrouvait chauffeur de taxi à cause de la crise liée au Covid. On sentait alors chez lui, non pas de l’aigreur comme chez mon personnage, mais du dépit. Ça m’avait touchée et attristée. Voilà, ensuite je combine toutes ces expériences et je crée un personnage. J’y mets aussi de moi puisque c’est un écrivain qui décide de transformer le réel de la même manière que moi je le fais (ou que les antivax en France le faisaient…).
Pour la nouvelle “Le seuil de beauté”, que je dédie aux écrivains migrants de Singapour, un groupe de helpers que j’ai cotoyée
La nouvelle “Tris sélectifs” est quant à elle inspirée par cette femme en train de vider cette poubelle que j’ai véritablement croisée, un jour, dans un mall. J’étais surprise car je ne comprenais pas ce qu’elle faisait. Elle ne sortait pas le sac-poubelle, elle vidait chaque déchet un par un avec une pince. Elle était donc penchée dans la poubelle. J’avais l’impression qu’elle faisait forme avec elle, qu’elle était une femme-poubelle. Pour la nouvelle “Le seuil de beauté”, que je dédie aux écrivains migrants de Singapour, un groupe de helpers que j’ai cotoyées, c’est vraiment leur vie et leur activité au sein de ce groupe qui m’ont inspiré ce texte. Celles que j’ai rencontrées et interviewées pour mon podcast m’ont dit que, surtout au moment du Covid, les plateformes en ligne de poésie ont été un moyen de rompre l’isolement et de rester en contact les unes avec les autres.
Je transforme tout le temps la réalité, je m’invente des histoires pour mieux comprendre le monde dans lequel je vis

Dans ton recueil de nouvelles, il y a souvent un basculement dans le surréalisme, comment t’es-tu affranchie des limites de la raison ?
Ah ça c’est moi, c’est naturel. Je pense à ma famille qui souvent me regarde avec des yeux écarquillés en me demandant de redescendre sur terre ou en me disant que je suis perpétuellement décalée. Je transforme tout le temps la réalité, je m’invente des histoires pour mieux comprendre le monde dans lequel je vis. C’est ma façon de penser et de réfléchir. Singapour, qui était un lieu nouveau pour moi, a été un terrain de jeu et un matériau littéraire formidable, et les nouvelles, le genre idoine pour ce type d’écriture. Dans une nouvelle, on peut laisser planer un mystère. D’ailleurs, même si je vous ai livré quelques clés, chacun interprétera mes textes à sa façon.
Une des nouvelles “Invasions” a été traduite en anglais sous le titre “The Invasion” et est déjà parue en janvier 2025, dans le journal littéraire en ligne singapourien Quarterly Literary Review Singapore (QLRS), comment as-tu été publiée ?
Clara Chow m’a fait rencontrer le poète singapourien Yeow Kai Chai, qui est un des anciens directeurs du Singapore Writers Festival et aujourd’hui, un des éditeurs de la revue littéraire en ligne QLRS, la plus ancienne et la plus connue à Singapour. Un jour, où nous déjeunions tous les trois, il m’a demandé d’écrire une nouvelle en anglais. Je lui ai dit que je ne pouvais pas écrire en anglais mais il a refusé que je parte tant que je ne lui promettais pas de livrer un texte en anglais. C’était vraiment adorable. Comme mon anglais n’est pas assez bon, j’ai choisi parmi toutes mes nouvelles celle que je pensais être capable de traduire. Je l’ai soumise à Clara qui n’a rien retouché. Elle m’a demandé d’envoyer la nouvelle telle quelle à Yeow Kai Chai, qui l’a publiée dans sa revue. Une joie incroyable ! J’adorerais que L’insulation soit traduite en anglais. Ce serait un véritable accomplissement.
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